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Full text of "L'Affaire du Collier; d'après de nouveaux documents recueillies en partie par A. Bégis"

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LiBRARif 


TOi;iD?JTû 


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in  2009  witli  funding  from 

University  of  Ottawa 


littp://www.arcli  ive.org/details/laffaireducollieOOfuncuoft 


L'AFFAIRE  DU  COLLIER 


OUVRAGES   DU    MÊME    AUTEUR 


Légendes  et  Archives  de  la  Bastille,  avec  une  préface  de 
M.  VicroKiE>  Sakdou.  4'  édilion  (,avec  additions  et  corrodions 
sur  lédilioii  précédenle).  Librairie  Hachelle,  1900.  Un  volume 

in-K)  broché 3  fr.  50 

Ouvrage  couroiiin-  /<«)•  l'Acadcmie  française. 

Traduit  en  allemand  par  Oscar  Mahschall  von  Bieberstein,  sous  le 
titre />ie  Bastille  in  der  Lei/ende  und  iiac/t  liistorischen  Documenten.  Breslau 
librairie  Schottlsendcr.  IS'JU,  in-l(5. 

Traduit  en  anglais  par  George  Maidment,  sous  le  titre  Leijends  of  the 
Bastille.  Londres,  librairie  Downey,  1899,  in-16. 

Traduit  en  suédois  parO.-A.  Stridsberg,  sous  le  titre  Bastiljen,  i  S('ignen 
och  i  verlif/helen.  Stokholm,  Beijers  Bokforlagsaktiebolag,  19U0,  1  vol. 
in-16. 

Le  Drame  des  Poisons,  d'après  les  Arcliives  de  la  Bastille. 
4°  édition  (avec  additions  et  corrections  sur  l'édition  précé- 
dente). Librairie  Hachette,  1900.  Un  volume  in-16,  br.  3  fr.  50 
Traduit  en  anglais  par  George  Maidmext,  sous  le  titre  Princes  and  poi- 

soners.  l^ondres.  librairie  Duckwortli,  KK}1,  in-16. 

Catalogue  des  Archives  de  la  Bastille,  publié  par  les  soins  du 
.Miniature   de  llnstruclion   publique.  Librairie  Pion,  Nourrit 
et  C",  Ls92-189o.  Un  volumj  in-8. 
Ouvrage  couronné  par  l'Académie  des  Sciences  morales  et  politiques. 

Le«  origines  de  la  guerre  de  Cent  Ans.  Philippe  le  Bel  en 

Flandre.  Librairie  Honoré  Champion,  1897.  Un  volume  in-8. 

Ouvrage  couronné  par  l'Académie  des  Inscriptions 

et  Belles-Lettres.  Grand  prix  Gobert,  tsifî. 

Pour  pnrailre  prochainement  : 

La  Mort  de  la  reine.  Librairie  Hachette.  Un  volume  in-16, 
broclii 3  fr.  50 


Coulonimiers.  —  Imp.  Paui.  BRODARD.  —  516-1901. 


PORTRAIT   DE    MARIE-.-OJTOINETTE,    PAR  M'°'   VIGEE-LEBRUN 

Appartient  à  Madame  la  comtesse  de  Biron. 

Le  costume,  appelé  "  chemise"  ou  "  gaulle" ,  que  la  reine  porte  dans 
ce  tableau  fut  directement  copié  par  ^l""  de  la  Motte  habillant  Nicole 
d'Oliva  pour  la  scène  du  Bosquet. 


^RANTZ    FUNCK-BRENTANO 


L'AFFAIRE  DU  COLLIER 


D'APRES   DE   NOUVEAUX   DOCUMENTS 


RECUEILLIS    EN    PARTIE    PAR    A.    REGIS 


Ouvrage  contenant  12  planches  hors  texte. 


DEUXIEME    E  D I T I  0  N 


.> 


PARIS 
LIBRAIRIE   HACHETTE   ET   C 

79,    BOULEVARD   SAINT-GERMAIN,    79 


1901 

Droits  de  traduction    et  de  reproduclio 


i 


A  MON  CHER   MAITRE 


M.    ALBERT    SOREL 


J'avais  à  peine  quitté  les  bancs  du  collège  que  vous 
guidiez  déjà  mes  efforts  avec  votre  autorité  et  une 
bienveillance  que  Je  n  oublierai  Jamais.  Vous  n'avez 
cessé  de  me  suivre  dans  ma  modeste  carrière,  me  sou- 
tenant de  vos  encouragements.  Et  J'avais  et  J'ai  devant 
les  yeux  l'exemple  que  nous  donne  avec  tant  de  sim- 
plicité et  d'ampleur  votre  vie  consacrée  à  la  science,  à 
la  littérature,  dans  ce  qu'elle  a  de  meilleur  et  de  plus 
élevé, et  à  l'amour  de  la  patrie. 

Avec  reconnaissance  et  respect,  J'ai  l'honneur  d'être 
votre  élève  dévoué, 

Fbantz  Funck-Brentano. 


L'AFFAIRE  DU  COLLIER 


LES    SOURCES 

De  tous  les  procès  dont  Thistoire  a  gardé  le  sou- 
venir, lallaire  du  Collier  est  celui  qui  a  exercé  l'ac- 
tion la  plus  profonde  sur  les  destinées  de  notre  pays. 
Les  passions  s'en  emparèrent.  Il  fut  dans  les  mains 
des  politiciens  un  bélier  dont  ils  ébranlèrent  la 
monarchie.  «  Le  procès  du  Collier,  dit  Mirabeau,  a 
été  le  prélude  de  la  Révolution  *.  » 

Marie-Antoinette  y  perdit  joie  et  repos.  «  A  cette 
époque,  écrit  Mme  Campan,  finirent  les  jours 
fortunés  de  la  reine.  Adieu  pour  jamais  aux  pai- 
sibles et  modestes  voyages  de  Trianon,  aux  fêtes 
où  brillaient  tout  à  la  fois  la  magnificence,  Fesprit 
et  le  bon  goût  de  la  cour  de  France;  adieu  surtout 
à  cette  considération,  à  ce  respect,  dont  les  formes 
accompagnent  le  trône,  mais  dont  la  réalité  seule 
est  la  base  solide.  » 

Goethe  se  passionna  pour  cette  intrigue.  Il  tint  à 

1.  Opinion  rapportée  par  le  comte  de  la  Marck,  Correspondance  entre 
le  comte  de  Miralji'au  et  le  comte,  de  la  Marck  pendant  les  années  17S9, 
1790  et  1701,  publiée  par  M.  de  Bacourt.  Paris,  IS51,  3  vol.  in-8. 

1 


2  L'AFFAIRE    DU  COLLIER. 

se  mettre  en  rapport  direct  avec  Breteuil,  qui  y  avait 
joué  un  rôle  important.  Il  étudia  l'affaire  dans  les 
sources  mêmes,  dans  les  pièces  de  procédure,  et 
en  découvrit  les  conséquences,  de  son  esprit  clair- 
voyant :  «  Ce  procès,  dit-il,  fit  une  secousse  qui  ruina 
les  bases  de  l'État.  Il  détruisit  la  considération  que 
le  peuple  avait  pour  la  reine,  et,  généralement, 
pour  les  classes  supérieures,  car —  hélas!  —  chacun 
des  acteurs  ne  faisait  que  dévoiler  la  corruption  où 
se  débattaient  la  Cour  et  les  personnes  du  plus  haut 
rang.  »  Goethe  ajoute  :  «  L'événement  me  remplit 
d'épouvante  comme  l'aurait  fait  la  tête  de  la  Méduse. 
Ces  intrigues  détruisirent  la  dignité  l'oyale.  Aussi 
l'histoire  du  Collier  forme-t-elle  la  préface  immé- 
diate de  la  Révolution.  Elle  en  est  le  fondement.  La 
reine,  étroitement  liée  à  cette  fatale  affaire,  y  perdit 
sa  dignité,  sa  considération  ;  elle  y  perdit  dans  la 
pensée  populaire  cet  appui  moral  qui  faisait  d'elle 
une  figure  intangible  ^  »  Jugement  confirmé  par  le 
plus  éminent  des  historiens  de  jNIarie- Antoinette, 
M.  Pierre  de  Nolhac  :  «  A  partir  de  l'affaire  du 
Collier,  la  France  se  hâle  vers  la  Révolution.  La 
royauté  a  perdu  son  dernier  prestige,  Marie-Antoi- 
nette est,  par  avance,  découronnée  ^.  » 


1.  Goethe,  la  Campagne  de  France,  éd.  Arthur  Chuquet,  p.  159. 

Goethe  a  essayé  de  reconstituer  l'intrigue  du  Collier  dans  une  comé- 
die, der  Gross-Kophia,  où  l'on  voit  l'opinion  qu'il  se  faisait  des  ditïérents 
personnages  en  action.  Le  caractère  du  cardinal  de  Rohan  {der  Domherr) 
est  tracé  très  heureusement.  Cagliostro  {der  Graf),  la  comtesse  de  la 
Motte  {die  iVai-quise),  le  comte  de  la  Motte  {der  Marquis),  Mlle  d'Oliva 
{die  Nichté),  sont  figurés  par  leurs  traits  essentiels.  Mais  Goethe  a  réuni 
en  une  seule  personne  Mlle  d'Oliva  et  Mlle  de  la  Tour,  nièce  de  Mme  do 
la  Motte.  Un  seul  personnage  a  été  inventé  pour  les  besoins  de  la 
pièce,  le  chevalier  {der  Hitler);  encore  ce  rôle  paraît-il  inspiré  par  le 
baron  de  Planta. 

2.  Pierre  de  Nolhac,  la  lii-ine  Marie- Antoinette ,  p.  78. 


LES   SOURCES.  3 

En  raison  de  leur  importance,  les  faits  ont  été 
déformés  par  l'esprit  de  parti,  chacun  s'efforçant 
d  y  trouver  des  arguments  à  sa  cause  ;  ce  qui  ne  lui 
était  d'ailleurs  pas  difficile  dans  l'amas  de  docu- 
ments, mémoires  et  dissertations  des  avocats,  bro- 
chures, libelles,  pamphlets,  plaquettes  au  rouleau, 
gazettes  et  articles  de  journaux,  nouvelles  à  la  main, 
petits  vers  et  brevets  à  la  calotte,  sarcelades  et  pas- 
quinades,  reportages,  bavardages,  commérages  et 
papotages,  où  l'affaire  fut  noyée  dès  les  premiers 
jours. 

La  quantité  de  textes  parvenus  jusqu'à  nous, 
qui  permettent,  non  seulement  de  dénouer  le  nœud 
de  l'intrigue,  mais  de  connaître  la  vie  des  divers 
personnages,  d'y  pénétrer  dans  les  coins  et  recoins, 
d'en  faire  saillir  les  menus  détails,  est  vraiment  sur- 
prenante. Indications  qui  coulent  de  source  :  ce 
sont  les  pièces  du  procès,  interrogatoires,  récole- 
ments,  confrontations  '  ;  les  plaidoyers,  mieux  en- 
core, les  dossiers  des  avocats;  les  lettres  et  corres- 
pondances des  acteurs  en  jeu  :  billets  à  l'encre 
sympathique,  furtivement  envoyés  par  le  cardinal 
de  Rohan,  qui  est  sous  les  verrous  de  la  Bastille,  à 
son  défenseur,  M'=  Target,  où  se  lisent  ses  pensées 
de  derrière  la  tête^;  lettres  écrites  par  Mme  de  la 
Motte,  réfugiée  en   Angleterre,  à  son  mari  et  à  sa 

1.  Conservées  aux  Archives  nationales,  X-,  B/1417.  M.  Émilo  Cam- 
pardon,  qui  a  publié  l'ouvrage  le  plus  solidement  documenté  dont  ces 
événements  aient  été  Tobjet,  n'a  cru  devoir  insérer  parmi  ses  pièces 
iustificatives  que  les  interrogatoires  des  principaux  accusés,  négligeant 
les  témoins  secondaires,  dont  les  dépositions,  bien  que  de  deuxième 
plan,  sont  les  plus  pittoresques.  M.  Campardon  a  également  laissé  iné- 
dits les  procès-verbaux  des  confrontations  où  les  caractères  apparais- 
sent avec  le  plus  de  couleur  et  de  vivacité. 

2.  Dossier  Target,  conservé  à  lu  Bihliothèque  de  la  Ville  de  Paris, 
documents  manuscrits  non  encore  catalogués. 


4  L'AFFAIRE   DU  COLLIER. 

sœur,  OÙ  s'éclaii'e  d'un  plein  jour  le  fond  de  son 
âme  »  ;  ce  sont  les  mémoires  rédigés  par  les  accu- 
sés, soit  au  cours  du  procès,  soit  après,  où  chacun 
raconte  par  le  menu  et  à  sa  manière  ce  qu'il  sait  et 
ce  qu'il  a  vu  ^;  ce  sont  les  notes  et  papiers  admi- 
nistratifs concernant  la  détention  des  prisonniers 
à  la  Bastille';  puis  des  rapports  de  police;  des 
inventaires  et  des  procès-verbaux  d'huissiers  qui 
dessinent  de  leur  trait  net  et  sec,  en  lignes  caracté- 
ristiques, les  meubles  et  les  costumes  :  tels  les 
patrons  d'un  journal  de  modes  ou  les  prospectus 
d'un  magasin  d'ameublement;  puis  les  nombreuses 
relations  des  contemporains  ;  car  l'événement  ayant 
frappé  dès  l'abord  les  imaginations,  chacun  tint  à 
noter  ce  qu'il  en  entendait,  à  raconter  ce  qu'il 
savait  des  personnages,  de  leurs  mœurs,  de  leur 
passé,  de  leurs  caractères  :  Beugnot,  MmeCampan, 
Mme  d'Oberkirch,  Mme  de  Sabran,  l'abbé  Georgel, 
Besenval,  le  duc  de  Lévis,  le  marquis  de  Ferrières, 
JManuel  et  Charpentier,  les  notes  du  libraire  Hardy*, 
le  récit  demeuré  manuscrit  du  libraire  Nicolas 
Buault^;  les  dépêches  des  ambassadeurs  étrangers 
près  le  roi  de  France  à  leurs  gouvernements  res- 
pectifs ;  et  tous  les  journaux,  ceux  de  Paris,  ceux 
de  Londres,  les  gazettes  de  Hollande  qui  insèrent 


1.  Archives  nationales,  F',  4445  B.  Papiers  du  Comité  de  sûreté  géné- 
rale. 

•2.  De  ces  Mémoires  il  a"  été  fait  divers  recueils.  Le  plus  important, 
bien  qu'il  ne  soit  lui-même  pas  complet,  a  été  formé  par  Bette  d'Élien- 
villc  sous  le  titre  :  Collection  complète  de  tous  les  Mémoires  qui  ont  paru 
dans  la  fameuse  affaire  du  Collier.  Paris,  1786,  6  vol.  in-18. 

3.  Bibl.  de  l'Arsenal,  Archives  de  la  Bastille,  mss  12  457-59  et  12  517. 

4.  «  Aies  loisirs,  ou  journal  d'événements  tels  qu'ils  parviennent  à  ma 
connaissance,  »  Bibl.  nat.,  mss  franc.  6  680-85.  Les  passages  relatifs  à 
l'Affaire  du  Collier  sont  dans  le  vol.  6  685. 

5.  Collection  Alfred  Bégis. 


LES    SOURCES.  5 

des  correspondances  de  Paris;  un  nonihre  infini  do 
pamphlets,  les  nouvelles  à  la  main,  le  Bachaumont, 
la  Correspondance  secrète  \  et  riconographie,  les  pin- 
ceaux de  Mme  Vigée-Lebrun  et  ceux  de  Pujos,  le 
crayon  de  Cochin,  Tébauchoir  de  Houdon,  le  burin 
de  Cathelin,  de  Janninet,  de  Desrais,  d'Eisen,  de 
Legrand,  de  Macret,  les  estampes  populaires.  Les 
lieux  mêmes  qui  servirent  de  cadre  à  Faction  se 
retrouvent,  les  maisons  sont  conservées  :  à  Ver- 
sailles le  château  avec  le  cabinet  intérieur  du  roi  et 
la  galerie  des  Glaces,  le  parc  avec  le  bosquet  de 
Vénus  ;  la  place  Dauphine,  où  se  trouvaient  le  garni 
Gobert  et  l'hôtel  de  la  Belle  Image,  aujourd'hui 
place  Hoche;  —  à  Paris,  rue  Vieille-du-Temple, 
l'hôtel  du  cardinal  de  Rohan;  rue  Saint-Claude,  la 
maison  de  Cagliostro  ;  rue  Saint-Gilles,  celle  de 
Mme  de  la  Motte;  rue  du  Jour,  l'ancien  hôtel  du 
Petit  Lambesc  et  rue  de  la  Verrerie,  l'hôtel  de  la 
Ville  de  Reims;  les  jardins  du  Palais-Royal;  —  en 
Champagne,  à  Bar-sur-Aube,  à  Fontette,  à  Clair- 
vaux,  à  Chàteauvillain,  non  seulement  les  lieux, 
mais  les  demeures,  les  murailles  mêmes  enlre 
lesquelles  se  déroulèrent  les  événements  du  récit. 

Aux  beaux  jours  deraulomne  dernier,  nous  allions 
donc  à  bicyclette  par  le  pays  accidenté.  Les  routes 
étaient  blanches  sous  le  soleil  :  aux  flancs  des 
coteaux  les  pampres  portaient  les  raisins  miàrs. 
Dans  les  champs,  où  les  récoltes  étaient  faites,  les 
troupeaux  de  moutons  confondaient  leurs  nuances 
d'un  blanc  qui  tire  sur  l'ocre  et  le  jaune  avec  les 
tons  clairs  des  champs  déblavés,  jaunis  par  le 
cliaume  et  les  fanes  sèches;  mais,  de  place  en  place 
—  c'étaient  des  rires,  —  les  fdles  mettaient  encore 


6  L'AFFAIRE   DU    COLLIER. 

les  récollos  en  javelles  :  au  passage  du  «  Parisien  « 
elles  s'arrêtaient,  se  redressaient  et  regardaient  Tair 
ahuri.  Et  nous  allions  ainsi  de  Bar-sur-Aube  aux 
Grollières,  à  Fonlelle,  à  Verpillières,  à  Clairvaux, 
à  Chàteauvillain.  Les  bonnes  gens  comprenaient 
nos  recherches.  L'affaire  du  Collier,  le  nom  de 
Mme  de  la  Motte  sont  demeurés  légendaires  dans  le 
pays.  «  Ah!  monsieur,  c'était  une  coquine!  » 
disaient-ils,  et,  avec  empressement,  après  avoir  vidé 
de  compagnie,  sur  la  table  de  bois  brut,  les  longs 
verres  de  vin  rose,  ils  nous  aidaient  dans  notre  tâche. 
Comment  remercier  ceux  qui,  de  toute  part,  nous 
ont  tendu  la  main?  M.  Alfred  Bégis,  secrétaire  de  la 
société  des  Amis  des  livres,  a  été  pour  nous  un  véri- 
table collaborateur.  Que  de  sources  nous  eussions 
ignorées  sans  ses  indications  sûres,  précises!  Depuis 
des  années  il  réunissait  des  documents  sur  l'Affaire 
du  Collier,  documents  recueillis  aux  Archives  natio- 
nales, aux  archives  paroissiales  de  Londres,  aux 
archives  départementales  de  l'Aube,  aux  archives 
municipales  de  Bar-sur-Aube  et  de  Vincennes;  et 
bien  des  pièces  se  trouvent  en  original  dans  sa  belle 
collection.  Notes  et  pièces  originales,  M.  Bégis  a 
tout  mis  à  notre  disposition,  ainsi  que  des  séries 
d'estampes  contemporaines.  De  nombreux  docu- 
ments il  nous  a  fourni  la  copie  intégrale,  faite  de  sa 
main.  Notre  ami  Paul  Cottin,  directeur  de  la  \oii- 
velle  revue  rétrospective^  nous  a  prêté  une  série  de 
brochures  et  de  pamphlets,  se  rapportant  au  procès 
du  Collier,  ainsi  que  notre  maître  M.  Jacques  Flach, 
professeur  au  Collège  de  France,  et  notre  obligeant 
collègue,  M.  le  comte  de  la  Revelière,  administra- 
teur de  la  Société  des  Études  historiques. 


LES   SOURCES.  7 

jNI.  Pierre  de  Nolhac,  savant  et  charmant  conser- 
vateur du  château  de  Versailles,  historien  autorisé 
de  Marie-Antoinette,  a  été,  lui  aussi,  un  collabora- 
teur pour  nous.  Notes  en  main,  il  nous  a  montré, 
une  à  une,  les  salles  du  palais  où  les  scènes  les  plus 
importantes  se  sont  passées,  et,  dans  le  parc,  il  nous 
a  permis  d'identifier  d'une  manière  certaine  le  bos- 
quet de  Vénus,  où  la  gentille  baronne  d'Oliva 
apparut  en  reine  de  France  au  cardinal  de  Rohan 
prosterné.  M.  Christian,  administrateur  de  l'Impri- 
merie nationale,  ancien  hôtel  de  Rohan,  j\I.  Le  Vayer, 
adminisl râleur  de  la  BiblioLlièque  de  la  Ville  de 
Paris,  sont  priés  de  vouloir  bien  accepter  l'hommage 
de  notre  gratitude.  Mme  la  comtesse  de  Biron  a 
eu  la  bonté  d'enrichir  rillustralion  de  ce  livre  en 
autorisant  la  reproduction  de  son  célèbre  portrait 
de  Marie-Antoinette  en  «  gaulle  »  par  Mme  Vigée- 
Lebrun,  portrait  dont  le  costume  l'ut  directement 
copié  par  Mme  de  la  Motte  dans  la  scène  du  Bos- 
quet. M.  Storelli,  qui  a  épousé  la  petite-fdle  de 
M"  Thilorier,  avocat  de  Cagliostro,  nous  a  commu- 
niqué ses  souvenirs  de  famille  et  nous  a  permis 
de  reproduire  le  buste  de  Cagliostro  par  Houdon, 
que  l'illustre  alchimiste  donna  jadis  à  son  défenseur. 
M.  de  Bluze,  bijoutier,  a  reconstitué  avec  infiniment 
d'art  le  collier  de  la  reine  d'après  les  dessins  très 
précis  laissés  par  les  joailliers  qui  l'avaient  fait. 
Xous  avons  ainsi  dans  ce  volume  une  image  rigou- 
reusement exacte  de  la  fameuse  et  fatale  parure. 
M.  INIorlon  FuUerton  a  prêté  un  exemplaire  manus- 
crit, avec  des  variantes,  du  Mémoire  Jusiifîcalif  de 
Jeanne  de  Valois.  Enfin  M.  le  docteur  Lebrun, 
adjijiiit  au    maire   de   Bar-sur-Aube,    a   guidé   nos 


8  l'affaire  du  collier. 

recherches  dans  les  archives  do  la  ville.  Il  a  fait 
retrouver  :  rue  Nationale,  la  maison  qui  a  appartenu 
à  Mme  de  la  Motte;  rue  d'Aube,  Thôtel  Clausse  de 
Surmont  où  elle  passa  les  années  décisives  de  sa  vie. 
Notre  reconnaissance,  nous  la  devons  aussi  —  nous 
la  témoignons  de  grand  cœur  —  aux  devanciers  :  à 
Edmond  et  Jules  de  Goncourt,  écrivains  et  historiens 
admirables  '  ;  à  notre  érudit  confrère,  M.  Emile  Cam- 
pardon,  qui  a  écrit  l'ouvrage  le  plus  solide  et  de 
l'information  la  plus  exacte  sur  le  Collier-  de  la 
reine  -;  à  Chaix  d'Est- Ange,  qui  mit  au  service  de 
cette  cause  émouvante  son  talent  d'un  souffle  élevé 
et  ému';  à  M"  Fernand  Labori,  qui  défendit  la 
mt-me  cause,  l'innocence  de  la  reine,  avec  sa  fougue 
tonitruante  et  ses  impétueuses  convictions  *;  à 
M.  Desdevises  du  Dczert,  auteur  d'un  précis  suc- 
cinct et  brillant  du  procès,  dans  un  si  joli  tableau, 
si  bien  peint  et  en  traits  si  justes,  de  la  France  à  la 
veille  de  la  Révolution^;  à  nos  chers  amis,  Paul 
BouUoche,  substitut  près  le  tribunal  de  la  Seine, 
rhistoriographe  très  averti  et  judicieux  de  l'avocat 
Target®;  et  Gosselin-Lenôtre,  qui  a  écrit  sur 
Cagliostro  et  sa  vieille  demeure  des  pages  où  bril- 


1.  Edmond  et  Jules  de  Goncourt.  Histoire  de  Marie-Antoinette,  uouv. 
éd.,  Paris,  18^4,  in-16. 

2.  Emile  Campardon,  Marie-Antoinette  et  le  procès  du  Collier,  d'après 
la  procédure  instruite  davant  le  Parlement  de  Paris.  Paris,  1863,  iu-8. 

3.  Marie- Antoinette  et  le  procès  du  Collier,  par  G.  Chaix  d'Est- Ango, 
publié  par  son  lils.  Paris,~18S9,  in-8. 

•1.  Fernand  Labori,  le  Procès  du  Collier,  discours  prononcé  à  la  Confé- 
rence des  avocats,  le  20  nov.  1888,  publié  dans  la  Gazette  des  Tribu- 
naux, du  26  nov.  1888. 

5.  Desdeviscs  du  Dézert,  l'Affaire  du  Collier,  dans  la  Revue  des  cours 
et  conférences,  13  et  27  déc.  1900. 

6.  Paul  BouUoche,  Tarijet,  avocat  au  Parlement  de  Paris,  discours 
prononcé  à  l'ouverture  do  la  Conférence  des  avocats,  le  26  nov.  1892. 
Paris,  1892,  in-8. 


LES   SOURCES.  V 

lent  son  habituelle  érudition,  sa  pensée  pittoresque, 
son  style  coloré  et  vivant  ';  sans  oublier  le  curieux 
roman  de  M.  Philippe  Chaperon,  la  Mcif-que,  qui  fait 
revivre  Tâme  de  Jeanne  de  Valois  dans  celle  d'une 
fille  de  nos  jours,  œuvre  d'imagination,  mais  brodée 
sur  une  trame  historique  très  ferme  ^.  A  ceux  qui 
nous  ont  servi  de  modèles  et  de  guides,  à  ceux  qui 
nous  ont  soutenu  de  leurs  encouragements  et  qui 
nous  ont  aidé,  nous  serrons  la  main.  Puisse  ce  livre, 
où  nous  nous  sommes  efforcé  de  mettre  ce  que  nous 
pouvions  avoir  en  nous  de  rigueur  et  de  conscience 
scientifiques,  gardant  sous  les  yeux  les  rigides  prin- 
cipes de  méthode  et  d'investigation  enseignés  par 
les  chers  maîtres  de  l'École  des  Chartes,  ne  pas 
paraître  trop  indigne,  et  des  devanciers  et  de  si  nom- 
breux et  affectueux  concours. 


Grâce  à  tant  (rinformalions  directes  et  précises, 
à  tant  d'indicalions  minutieuses,  circonstanciées, 
on  peut  contourner  les  caractères  des  personnages. 
Leurs  physionomies  en  ressortent  toutes  vivantes. 
Et  finalement  il  apparaît,  comme  il  advient  toujours 
quand  on  approfondit  les  événements  humains,  que 
c'était  dans  le  fond  des  caractères  que  se  trouvait  la 
raison  d'être,  partant  l'explication  des  faits  qui  sem- 
blaient—  car  chacun  apprécie  d'instinct  les  hommes 
et  leurs  actes  d'après  soi-même  —  extraordinaires 
et  mystérieux. 

1.  G.  Lenôtrc,  Paris  révolutionnaire,  vieilles  maisons,  vieux  papiers 
(Paris,  1900,  in-16),  p.  161-71  :  la  maison  de  Cagliostro. 

2.  Philippe  Chaperon,  la  Marque,  S"  éd.,  Paris,  1900,  in-16. 


II 


AU  SEUIL  DE  LA  CATHÉDRALE 
DE  STRASBOURG' 

Le  19  avril  1770,  rarchiduchesse  Marie-Antoi- 
nclte,  fille  de  Fimpératrice-reine  Marie-Thérèse, 
épousait  par  procuration,  en  Téglise  des  Augustins 
de  Vienne,  Louis,  petit-fils  de  Louis  XV,  devenu 
par  la  mort  de  son  père  héritier  de  la  couronne 
de  France.  Elle  n'avait  pas  encore  quinze  ans.  Le 
21  avril,  elle  quitta  TAutriche,  accompagnée  du 
prince  de  Stahremberg.  Passant  à  Strasbourg,  le 
8  mai,  elle  y  fut  haranguée  par  un  jeune  prélat, 
l'évèque  coadjuteur  du  diocèse,  le  prince  Louis  de 
Rohan.  Sous  le  haut  portail  de  la  cathédrale,  Louis 
de  Rohan  s'avança  au-devant  de  la  dauphine  avec 
un  salut  d'une  grâce  souple  et  légère.  Derrière  lui  se 
tenaient  les  dignitaires  laïques  et  ecclésiastiques  du 
chapitre  :  le  prince  Ferdinand  de  Rohan,  archevêque 
de  Bordeaux,  grand  prévôt;  le  prince  de  Lorraine, 
grand  doyen  ;  l'évèque  de  Tournai,  les  deux  comtes 
de  Truchsess,  les  comtes  de  Salm  et  de  Manderschcid, 
les  trois  princes  de  Hohenlohe,  les  deux  comtes  de 
Kijnigseck,  le  prince  Guillaume  de  Salm  ;  puis  le 

1.  Le  Roy  do  Sainte-Croix,  les  Quatre  cardinaux  de  Rohan.  Strasbourg 
et  Paris,  18S1,  in-4. 


12  L'AFFAIRE   DU    COLLIER. 

groupe  des  chanoines  en  rochet  et  en  camail,  sortis 
(Je  ces  petites  maisons  qui  entourent  la  cathédrale 
comme  les  anges  assis  aux  pieds  de  la  Vierge  dans 
les  tableaux  des  primitifs. 

Louis  de  Rohan  dessinait  une  silhouette  svelte  et 
élancée.  Dans  son  port  et  sa  démarche,  chaque 
mouvement  trahissait  l'aristocratie  de  la  race.  Les 
traits  du  visage  étaient  très  fins,  fins  comme  le 
regard,  d'un  bleu  limpide,  où  il  y  avait  à  la  fois  de  la 
réserve  et  des  caresses.  Il  avait  presque  la  beauté 
d'une  femme  dans  sa  longue  robe  de  moire  violette, 
tombant  en  plis  à  la  Watteau,  sous  la  mousse  légère 
du  point  d'Angleterre.  La  mitre  d'or  et  de  pierreries 
brillait  à  son  front,  et  à  ses  doigts  l'anneau  épiscopal. 

Dans  la  clarté  du  ciel  la  haute  flèche  de  la  cathé- 
drale portait  la  dentelle  de  ses  pierres  rouges.  La 
joaillerie  des  vitraux  flamboyait  du  fond  de  la  nef 
par  les  grandes  portes  ouvertes,  et  l'harmonie  bril- 
lante des  orgues,  en  vagues  sonores,  roulait  sur  le 
parvis.  C'étaient  comme  des  bouffées  bruyantes  qui 
s'engoutTraient  dans  les  rues,  se  mêlant  aux  accla- 
mations de  la  foule,  car,  jusqu'aux  marches  de 
l'église,  le  peuple  se  pressait,  accouru  de  tous  les 
points  de  la  province  en  costumes  du  pays,  costumes 
de  fête  :  masse  animée,  bariolée,  où  le  vert  des  cor- 
sages était  d'un  ton  frais  et  franc  comme  le  vert  des 
prairies;  où  les  cheveux  blonds  des  filles  brillaient 
d'un  doux  éclat  sous  les  larges  rubans  noirs. 

Les  orgues  se  turent,  et  le  prélat  dit  d'une  voix 
claire  et  pénétrante  que  la  solennité  de  la  circons- 
tance faisait  frissonner  légèrement  :  «  Vous  allez  être 
parmi  nous,  madame,  la  vivante  image  de  cette 
impératrice  chérie,  depuis  longtemps  l'admiration 


AU  SEUIL  DE  LA  CATHEDRALE  DE  STRASBOURG.   13 

de  l'Europe  comme  elle  le  sera  de  la  postérité.  C'est 
Tâme  de  Marie-Thérèse  qui  va  s'unir  à  l'âme  des 
Bourbons'.  »  La  petite  princesse  eut  un  moment 
démotion.  Deux  larmes  mouillèrent  ses  joues  qui 
étaient  devenues  plus  roses,  une  lumière  lui  passa 
sur  le  front.  Elle  avait  encore  l'angoisse  des  derniers 
embrassements,  les  derniers  embrassements  de  sa 
mère  laissée  si  loin.  Elle  l'avait  quittée,  pour  tou- 
jours peut-être,  et  elle  était  encore  une  enfant. 
Marie-Antoinette  adorait  sa  mère  qui  avait  veillé 
sur  son  éducation  avec  la  force  de  son  intelligence 
et  toute  la  tendresse  de  son  cœur,  et,  subitement, 
par  l'évocation  de  ce  prélat  inconnu,  d'une  figure  si 
jolie,  claire  et  comme  transparente  dans  la  gloire 
de  sa  parure,  parmi  les  chants  sacrés  et  les  fumées 
blanches  des  encensoirs,  cette  image  vénérée  appa- 
raissait devant  elle.  Marie-Antoinette,  la  tête  pen- 
chée sur  sa  poitrine  qui  se  soulevait  plus  fort,  entra 
sous  les  hautes  nefs,  où  le  tonnerre  des  grandes 
orgues  avait  repris  son  fracas. 

La  troupe  formait  la  haie  sur  son  passage.  La 
dauphine  arriva  au  grand  chœur  au  bas  duquel  se 
tenaient  les  Cent-Suisses  en  uniformes  chamarrés. 
Au  pied  de  l'autel  de  Saint-Laurent,  qu'entouraient 
les  gardes  du  corps,  un  prie-Dieu  l'attendait.  Elle 
s'y  agenouilla  tandis  que  les  dames  de  sa  cour  se 
rangeaient  sur  des  tabourets.  Et  Rohan,  avant  de 
se  placer  sous  le  dais  pontifical,  se  tournant  vers 
l'enfant  inclinée,  la  bénit  d'un  geste  large  et  tran- 
quille. Du  haut  du  chœur  les  harpes  faisaient  pleu- 
voir sur  les  dalles  leurs  notes  argentines.  La  messe 
commença. 

1.  La  liaranguo  a  été  publiée  par  Le  Roy  Je  Sainte-Croix,  p.  72-74. 


LE    PRIXCE    Li.iLIb    DL    ROUAN 


CARDINAL   ET  EVEQCE   DE   STRASBOURG 

Gravure  anonyme.  —  Appartient  au  cabinet  des  estampes 
de  la  Bihliothèque  nationale. 


III 


LE    PRINCE   LOUIS 

A  la  cour  de  France,  la  jeune  et  gracieuse  dau- 
phine  fut  reçue  avec  magnificence;  mais  de  Com- 
piègne  ou  de  Versailles  elle  s'informa  plus  d'une 
fois  du  beau  prélat  d'Alsace  qui,  à  son  arrivée  en 
terre  de  France,  avait  éveillé  en  elle  une  si  vive 
émotion.  Ce  quelle  en  apprenait  fut  d'ailleurs  pour 
la  surprendre.  Dans  son  palais  de  Saverne,  près  de 
Strasbourg,  entouré  de  la  noblesse  et  des  plus  jolies 
femmes  de  la  province,  le  prince  Louis,  comme  on 
l'appela  jusqu'au  jour  où  il  devint  cardinal,  menait 
la  vie  d'un  seigneur  féodal.  A  cheval,  suivi  des 
meutes  hurlantes,  par  les  plaines,  dans  les  bois,  il 
courait  le  renard  et  le  sanglier.  Dans  les  salles  du 
palais,  les  vins  du  Rhin  et  de  Hongrie  coulaient  à 
ilôts  et  des  chevreuils  entiers  étaient  servis  sur  les 
tables. 

Le  duc  d'Aiguillon,  appuyé  sur  la  toule-puissante 
favorite  du  roi  Louis  XV,  Jeanne-Bénéditte  Vau- 
bernier,  comtesse  du  Barry,  venait  d'être  nommé 
premier  ministre.  Il  était  dévoué  à  l'illustre  famille 
des  Rohan-Soubise  très  influente  à  la  Cour,  sur- 


16  L'AFFAIRE  DU   COLLIER. 

tout  à  cause  de  la  situation  de  Mme  de  Marsan, 
gouvernante  des  Enfants  de  France.  Le  9  juin  1771, 
Marie-Antoinette  écrivait  à  sa  mère,  l'impératrice 
Marie-Thérèse  :  «  L'on  dit  que  c'est  le  coadjuteur 
de  Strasbourg  qui  doit  aller  à  Vienne  comme  ambas- 
sadeur. Il  est  de  très  grande  maison,  mais  la  vie 
qu'il  a  toujours  tenue  ressemble  plutôt  à  celle  d'un 
soldat  qu'à  celle  d'un  coadjuteur.  »  Le  comte  de 
Mercy-Argenteau  était  le  représentant  de  la  cou- 
ronne d'Autriche  auprès  du  roi  de  France,  très  fidèle 
conseiller  de  Marie-Thérèse  et  qui  allait  devenir 
celui  de  Marie-Antoinette.  Il  mandait  de  son  côté  : 
«  Cet  ecclésiastique  est  entièrement  livré  à  la  cabale 
de  la  comtesse  du  Barry  et  de  d'Aiguillon,  et  je 
crains  que  ce  ne  soit  pas  le  seul  inconvénient  qui  le 
rende  peu  propre  à  la  place  qui  lui  est  destinée.  » 

Les  Rohan  se  disaient  issus  de  l'ancienne 
maison  souveraine  de  Bretagne ,  étant  venus  en 
France  avec  Anne,  la  petite  «  duchesse  en  sabots  » 
qui  épousa  Charles  VIII.  Ils  tenaient  à  la  branche 
de  Valois  par  Catherine  de  Rohan,  femme  du  comte 
d'Angoulême,  aïeul  de  François  P"";  ils  étaient  alliés 
aux  Bourbons  eux-mêmes  par  Henri  IV,  petit-fds 
d'une  Rohan  qui  avait  épousé  le  duc  d'Albrct,  roi 
de  Navarre.  Les  Rohan  faisaient  corps  avec  les 
princes  de  Lorraine,  marchant  de  pair  avec  eux, 
immédiatement  après  les  princes  du  sang. 

Le  prince  Louis  de  Rohan  était  né  en  1734.  En 
1760  il  avait  été  nommé  coadjuteur  de  Tévêque 
de  Strasbourg  et  sacré  la  même  année  évêque  de 
Canope  in  partibiis.  C'était  une  nature  très  douée, 
fine  fleur  d'aristocratie,  comme  en  produisent  les 
civilisations  raffinées   en  leurs   plus  délicats   épa- 


LE   PRINCE   LOUIS.  11 

nouissemonts.  Il  avait  beaucoup  de  cœur  et  beau- 
coup d'esprit  et  une  élégance  subtile  dont  la  dignité 
cclésiastique  rehaussait  le  charme  singulier,  «  une 
galanterie  et  une  politesse  de  grand  seigneur,  dit 
la  baronne  d'Oberkirch,  que  j'ai  rarement  rencon- 
trées chez  personne  ».  Il  avait  été  reçu  membre  de 
l'Académie  française  à  vingt-sept  ans  et,  parmi  tant 
de  noms  illustres,  figurait  avec  honneur.  Personne 
n'avait  une  conversation  plus  agréable.  Les  Immor- 
tels se  déclaraient  charmés  de  sa  compagnie.  Un 
cœur  «  sensible  »,  comme  disaient  les  contempo- 
rains, et  une  grande  fortune  lui  permettaient  de 
faire  le  bien  largement.  Il  le  faisait  avec  bonne 
grâce  et  d'un  esprit  joyeux.  Plus  tard,  après  qu'une 
catastrophe  terrible  l'eut  terrassé,  il  trouva  dans 
l'adversité  des  personnes  qui  se  souvinrent  de  ses 
qualités  charmantes  et  des  écrivains  pour  les  rap- 
peler. Manuel,  dans  son  Garde  du  corps,  un  pam- 
phlet qui  fit  grand  bruit  et  fut  poursuivi  à  la 
requête  des  Rohan,  trace  son  portrait  :  «  II  a  vrai- 
ment bon  cœur.  Il  est  fier,  pas  trop.  En  le  monsei- 
gneurisant  on  a  de  lui  tout  ce  qu'on  veut.  Généreux 
au  possible,  il  a  par  devant  lui  mille  traits  qu'on 
devrait  bien  publier.  Il  en  est  temps  ou  jamais. 
Mais  on  se  taira.  La  reconnaissance  est  muette,  la 
calomnie  a  cent  voix.  Obliger  est  une  belle  chose  : 
mais  qui?  —  toujours  des  ingrats.  Et  puis,  faites  le 
bien  :  et  voilà  pourquoi  si  peu  de  gens  se  soucient 
d'en  faire!  » 

De  ces  traits  «  qu'on  devrait  bien  publier  » , 
citons  le  suivant. 

Le  prince  Louis  tenait  à  Saverne  table  ouverte. 
Un    pauvre    chevalier    de    Saint-Louis   venait   s'y 

2 


4  8  L'ArF.SIUE    DU    COLLIER. 

asseoir,  mais  n'avait  pas,  comme  les  autres,  de 
pièce  d'argent  à  glisser  sous  la  serviette  pour  le 
valet  servant.  Et  le  valet  de  signaler  au  prince  cet 
hôte  minable  qui  arrivait  sans  invitation.  Rohan 
ordonna  de  le  faire  asseoir  la  fois  prochaine  auprès 
de  lui  :  honneur  qui  surprit  le  chevalier  ;  mais  celui-ci 
ne  tarda  pas  à  deviner  la  malice  à  la  figure  du  domes- 
tique. Tout  allait  d'ailleurs  au  mieux  quand,  vers 
la  fin  du  repas,  le  prince,  qui  s'occupait  de  magie, 
demanda  brusquement  à  son  hôte  : 
«  Combien  de  diables  connaissez-vous? 

—  Trois,  monseigneur. 

—  Trois? 

—  Un  pauvre  diable  qui  trouve  à  manger  chez 
un  bon  diable,  mais  qu'un  mauvais  diable  a  voulu 
mettre  dans  l'embarras.  » 

Rohan,  charmé  de  la  réponse,  fît  savoir  que 
le  couvert  du  chevalier  serait  désormais  mis  chez 
lui  chaque  jour. 

De  ces  traits  «  qu'on  devrait  bien  publier  »,  citons 
cet  autre.  A  Saverne,  Rohan  logeait  parfois  jusqu'à 
deux  cents  invités,  la  même  nuit,  sans  compter  les 
serviteurs.  Une  dame  fort  jolie,  accompagnée  d'un 
jeune  officier,  étant  venue  en  visite,  le  prince  les 
retint  à  coucher,  quand  un  domestique  vint  l'avertir 
qu'il  n'y  avait  plus  de  place. 

«  Est-ce  que  l'appartement  des  bains  est  plein? 

—  Non,  monseigneur. 

—  N'y  a-t-il  pas  deux  lits? 

—  Oui,  monseigneur,  mais  ils  sont  dans  la  même 
chambre,  et  cet  officier.... 

—  Eh  bien!  ne  sont-ils  pas  venus  ensemble?  Les 
gens  bornés  comme  vous  voient  toujours  tout    en 


LE   PRINCE   LOUIS.  19 

mal.  Vous  verrez  qu'ils  s'accommoderont  très  ]jien. 
Il  n'y  a  pas  la  plus  petite  réflexion  à  faire.  » 

Et,  de  fait,  «  ils  s'accommodèrent  »  très  bien  et 
ne  firent  «  la  plus  petite  réflexion  »  ni  l'officier,  ni 
la  dame. 

On  accusait  Louis  de  Rohan  d'être  léger,  défaut 
de  son  rang  et  de  son  éducation;  d'où  résultait 
d'ailleurs  l'agrément  de  son  esprit.  «  Il  devrait  se 
chausser  de  bonnes  semelles  de  plomb,  poursuit 
Manuel,  et  se  couvrir  la  nuque  d'une  bonne  calotte 
de  plomb  :  c'était  la  précaution  du  léger  Philotas 
pour  ne  pas  tourner  à  tout  vent.  »  «  Il  était  affable 
et  poli,  dit  un  autre  pamphlétaire,  mais  il  lui  arri- 
vait trop  souvent,  comme  à  un  grand,  de  ne  pas 
se  plier  aux  manières  d'attention  qu'on  lui  témoi- 
gnait. D'un  esprit  actif  et  prompt,  saisissant  les 
idées  avant  qu'on  les  eût  exprimées,  imaginant 
déjà  tout  ce  que  la  langue  pesante  d'un  harangueur 
avait  à  peine  commencé  de  prononcer,  et  par  con- 
séquent fatigué  de  l'attention  qu'on  exigeait  de  lui, 
déplaisant  par  le  peu  de  poids  qu'il  donnait  aux 
choses  auxquelles  on  en  donnait  le  plus  et  qu'on 
croyait  mériter  le  plus  de  combinaisons,  toujours 
taxé  par  ses  inférieurs  de  juger  trop  légèrement 
parce  qu'il  jugeait  vite  et  que  les  conclusions  les 
plus  justes  n'étaient  pas  favorables  à  tous,  il  voyait 
ses  qualités  brillantes,  auxquelles  il  ne  s'était  pas 
occupé  de  donner  la  forme  qu'il  fallait  pour  séduire 
par  elles-mêmes,  contribuer  à  le  décrier  et  servir 
d'armes  contre  lui  *.  » 

1.  Lettre  à  l'occasion  de  la  détention  de  S.  E.  M.  le  Cardinal  (1785,  s.  1.), 
p.  12-13. 


IV 


L'AMBASSADE    DE   VIENNE 


Pour  équiper  son  ambassade,  Rohan  avait  dépense 
des  sommes  immenses.  Deux  carrosses  de  parade 
du  prix  de  quarante  mille  francs,  aux  coussins  de 
velours  mauve  avec  passements  d'argent,  les  man- 
telets,  custodes  et  gouttières  doublés  de  soie  blanche  : 
on  eût  dit  de  grandes  lanternes  empanachées,  cise- 
lées par  des  orfèvres,  suspendues  sur  des  ressorts 
d'acier.  La  caisse  tout  entière,  et  jusqu'à  la  coquille 
où  le  cocher  posait  ses  pieds,  étaient  peintes  d'ar- 
moiries et  de  fleurs  encadrées  de  rocaille  d'or  sur 
les  laques  brillants.  Une  écurie  de  cinquante  che- 
vaux,  dont  le  premier  écuyer  était   brigadier  des 


1.  Correspondance  secrète  du  comte  de  Mercy-Argenteau  avec  l'empereur 
Joseph  II  et  le  prince  de  Kaunitz,  publ.  par  le  chev.  Alf.  d'Arneth  et 
Jules  Flammermont.  Paris,  1889-91,  2  vol.  in-8  et  un  fascicule  d'intro- 
duction. —  Correspondance  secrète  entre  Marie-Thérèse  et  le  comte  de 
Mercy-Argenteau,  ave  les  lettres  de  Marie-Thérèse  et  de  Marie-Antoinette, 
publ.  par  le  chev.  Alf.  d'Arneth  et  A.  Geffroy.  Paris,  1814,  3  vol.  in-8.  — 
Mémoires  pour  servir  à  l'histoire  des  événements  de  la  fin  du  XVIII'  siècle. 
par  l'abbé  Georgel.  Paris,  1817,  3  vol.  in-8.  —  L'ambassade  du  prince 
Louis  de  Rohan  à  la  cour  de  Vienrie,  1111-1774,  Notes  écrites  par  un  gen- 
tilhomme, officier  supérieur  [Antoine-Joseph  Zorn  de  Bulach]  attaché  au 
prince  Louis  de  Itohan.  Strasbourg,  1901,  in-8. 


22  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

armées  du  roi,  un  sous-écuyer  et  deux  piqueurs;  six 
pages  tirés  de  la  noblesse  de  Bretagne  et  d'Alsace, 
vêtus  de  soie  et  de  velours  en  broderie  avec  un 
gouverneur  pour  le  métier  des  armes  et  un  précep- 
teur pour  le  latin;  deux  gentilshommes  pour  les 
honneurs  de  la  chambre  :  le  premier  était  chevalier 
de  Malte  et  le  second  capitaine  de  cavalerie;  six 
valets  de  chambre,  un  maître  d'hôtel,  un  chef  d'of- 
fice, tout  de  rouge  habillés  et  galonnés  sur  les  cou- 
tures ;  deux  heiduques  qui  avaient  des  brandebourgs 
et  des  plumets;  quatre  coureurs  chamarrés  de  bro- 
deries d'or  et  pailletés  d'argent  :  chacun  de  ces  cos- 
tumes avait  coûté  quatre  mille  livres  et  faisait  au 
soleil  un  étincellement  de  féerie;  douze  valets  de 
pied;  deux  suisses,  dont  l'un,  le  plus  maigre,  pour 
les  appartements,  et  l'autre,  très  ventru,  pour  le 
service  de  la  porte.  Pour  accompagner  les  repas, 
six  musiciens  habillés  d'écarlate,  les  boutonnières 
filigranées  d'or  fin;  puis  un  intendant  de  maison, 
un  trésorier,  quatre  gentilshommes  d'ambassade 
nommés  et  brevetés  par  la  Cour;  pour  secrétaire 
d'ambassade  un  jésuite  et,  pour  seconder  le  jésuite, 
quatre  secrétaires  adjoints'. 

Marie-Thérèse  n'avait  pas  accueilli  d'une  manière 
favorable  le  nom  du  nouvel  ambassadeur.  «  J'ai  tout 
lieu  d'être  mécontente  du  choix  que  la  France  a  fait 
d'un  aussi  mauvais  sujet  que  le  coadjuteur  de  Stras- 
bourg, écrivait-elle  à  Mercy-Argenteau.  Je  l'aurais 
peut-être  refusé  si  je  n'avais  été  retenue  par  la 
crainte  des  désagréments  qui  auraient  pu  en  rejaillir 
sur  ma  fdle.  Vous   no  laisserez  pas  de  faire  com- 

1.  Voir  les  détails  donnés  par  l'abbé  Georgel,  secrétaire  de  l'ambas- 
sade du  prince  Louis  à  Vienne,  Mémoires,  II,  -218-19. 


l'ambassade  de  vienne.  23 

prendre  à  la  cour  de  France  qu'on  fera  bien  de 
recommander  à  cet  ambassadeur  une  conduite  sage, 
conforme  à  son  état.  Je  vous  avoue  que  je  crauis  nos 
femmes  d'ici.  » 

Rohan  arriva  à  Vienne  le  10  janvier  1772.  Il  pré- 
senta ses  lettres  de  créance  le  19.  Marie-Thérèse  fut 
surprise  d'une  première  impression  favorable.  Elle 
en  écrit  à  son  représentant  à  Versailles  :  «  Rohan 
est  tout  uni  dans  ses  façons  et  tout  simple  dans  son 
extérieur,  sans  grimace  ni  faste,  très  poli  avec  tout 
le  monde.  D'abord  il  déclara  ne  pas  vouloir  fré- 
quenter les  spectacles;  mais  bientôt  il  changea  de 
sentiments.  » 

Malheureusement ,  Marie  -  Thérèse  ,  elle  aussi , 
changea  bientôt  de  sentiments  à  l'égard  du  repré- 
sentant du  roi  de  France,  pour  revenir  aux  préven- 
tions que  sa  correspondance  avec  Mercy-Argenteau 
lui  avaient  inspirées.  L'impératrice  était  une  nature 
très  simple  et  très  droite,  profondément  allemande, 
prenant  les  choses  au  sérieux.  Les  façons  légères  du 
prélat,  son  élégance  mondaine,  ses  propos  aimables 
où  perçait  une  pointe  de  cette  galanterie  qui  faisait 
alors  le  dangereux  éclat  de  la  cour  de  France,  Téton- 
nèrent  d'abord,  puis  l'effrayèrent,  et  bientôt  lui 
firent  horreur.  Un  évêque,  qui  se  rendait  aux  invi- 
tations de  la  noblesse  du  pays  en  costume  de  chasse 
—  juste-au-corps  vert  à  brandebourgs  d'or,  plumes 
de  faucon  en  aigrette  sur  la  coiffe;  —  qui,  dans  son 
château  des  bords  du  Danube,  cadeau  royal  de  la 
reine  de  Hongrie  à  l'ambassadeur  de  France,  rece- 
vait en  tumultueuses  parties  de  chasse  les  plus 
illustres  familles  de  Vienne  et,  dans  une  seule  jour- 
née, tirait  de  ses  propres  mains  jusqu'à  1  328  coups 


24  L'AFFAIRE    DU   COLLIER. 

de  fusil;  un  prêtre  qui  assistait  en  parure  brillante 
aux  bals  masqués  et  y  recevait  de  la  princesse 
d'Auersperg,  costumée  «  en  juive  aisée  »,  un  porte- 
feuille «  tout  brodé  en  or  «  ;  un  prélat  qui,  à  l'ambas- 
sade même  ,  organisait  des  soupers  par  petites  tables 
pour  les  dames  de  la  Cour,  et,  à  ces  dames,  ne  lais- 
sait pas  de  tourner,  le  plus  agréablement  du  monde, 
les  compliments  les  plus  séducteurs,  —  semblait  à 
la  pieuse  souveraine  un  représentant  du  diable 
plutôt  que  du  Roi  Très  Chrétien. 

«  Le  7  septembre  1773,  écrit  un  de  ses  officiers, 
le  prince  de  Rohan  donna  une  chasse  au  cerf.  Outre 
différents  messieurs,  la  princesse  de  Lichnowska,  les 
comtesses  de  Bergen  et  de  Dietrichstein  y  assistè- 
rent. On  fut  fort  gai.  Comme  la  chasse  finit  tard,  on 
fut  pris  par  la  nuit  et  par  un  orage.  Les  dames,  qui 
étaient  arrivées  ensemble,  se  partagèrent  pour  s'en 
retourner  dans  les  équipages,  en  sorte  que  la  prin- 
cesse de  Lichnowska  et  la  comtesse  de  Dietrichstein 
vinrent  avec  le  prince  et  moi.  »  On  n'avait  pas  fait 
cinquante  pas  de  la  maison  du  garde  que  le  prélat  et 
son  officier  et  les  deux  dames  versaient  pêle-mêle 
dans  un  fossé. 

Avait-on,  au  point  de  vue  moral,  un  grief  sérieux, 
précis,  à  formuler  contre  le  prince  Louis?  Marie- 
Thérèse  eût  été  embarrassée  de  le  dire,  et,  quelle 
qu'ail  été  jusqu'à  ce  jour  l'opinion  des  historiens, 
nous  ne  le  croyons  pas  ;  mais  les  apparences  sem- 
blaient à  l'impératrice  tellement  abominables  que, 
avec  son  esprit  de  femme,  elle  ne  pouvait  douter 
que  le  fond  n'y  fût  aussi.  «  L'ambassadeur  Rohan, 
écrit-elle  quinze  jours  après  son  arrivée,  est  un  gros 
volume  farci  de  bien  mauvais  propos,  peu  conf  jrnies 


L  AMBASSADE  DE   VIENNE.  2» 

à  son  élat  d'ecclésiastique  et  de  ministre,  et  qu'il 
débile  avec  impudence  en  toute  rencontre;  sans 
connaissance  des  atïaires  et  sans  talents  suffisants, 
avec  un  fond  de  légèreté  et  de  présomption  et  d'in- 
conséquence. La  cohue  de  sa  suite  est  de  même  un 
mélange  de  gens  sans  mérite  et  sans  mœurs.  »  Et 
le  temps  ne  fit  qu'accentuer  cette  opinion  défavo- 
rable, au  point  que  l'antipathie  devint  peu  à  peu 
chez  l'impératrice  une  sorte  de  haine  violente  et 
passionnée. 

Étant  allé  prendre  les  eaux  à  Baden,  à  six  lieues 
de  Vienne,  le  prince  Louis  y  donna  une  fête  popu- 
laire en  plein  air.  «  Beaucoup  de  dames  et  de 
seigneurs  de  Vienne  y  sont  venus.  Elle  consistait 
en  deux  tavernes  joliment  arrangées  de  branches 
d'arbres,  au  bout  desquelles,  et  sur  chacune,  deux 
tonneaux  de  vin.  A  côté  de  ces  tonneaux  se  trou- 
vaient des  paniers  de  pain  et  de  viande  que  l'on 
jetait  et  répandait  de  tous  côtés.  Le  vin  coulait  et 
quiconque  en  voulait  se  présentait  avec  une  cruche. 
Au  milieu  de  ces  cahutes  il  y  avait  un  grand  sapin 
très  haut,  avec  un  habillement  complet  pour  qui- 
conque irait  le  chercher.  Ces  sortes  d'arbres  sont 
polisses  et  graissés  pour  en  augmenler  la  difiicullé. 
Après  que  plusieurs  champions  se  furent  vainement 
épuisés  pour  chercher  le  butin,  il  y  en  eut  un  qui  y 
parvint.  Au  son  des  timbales  et  trompettes  on 
lapplaudit.  Après  cette  récréation,  la  comédie  alle- 
mande commença  à  jouer  sur  un  théâtre  dressé  à 
cette  occasion  et  orné  très  joliment.  Les  dames  et 
le  monde  de  distinction  étaient  en  face  sous  une 
énorme  tente.  Au  bout  de  cette  tente  une  petite 
maison  où  Ton  servit  en  abondance  les  glaces  et 


26 


LAFFAIRE   DU   COLLIER. 


rafraîchissements.  La  populace  vit  la  comédie  tout 
à  son  aise.  Elle  fut  terminée  par  un  fort  joli  feu 
d'artifice  tiré  près  de  l'eau.  On  dansa  un  peu  en  pré- 
sence de  tout  le  monde;  ensuite,  dans  les  voitures 
du  prince,  les  dames  se  rendirent  chez  lui.  Après  le 
souper  on  dansa  de  nouveau.  » 

L'incident  des  soupers  faillit  dégénérer  en  querelle 
entre  Timpératrice  et  l'ambassadeur. 

C'était  une  innovation  de  Rohan  qui  avait  eu  le  plus 
grand  succès.  Le  jeune  prélat  réunissait  chez  lui 
des  sociétés  de  cent  à  cent  cinquante  personnes 
choisies  parmi  les  meilleures  familles  de  l'Autriche. 
Des  tables  de  six  ou  huit  couverts  au  plus  se  multi- 
pliaient dans  les  salons  du  palais  Lichtenstein  dont 
les  jardins  étaient  illuminés.  Les  convives  s'y  grou- 
paient à  leur  guise,  et  quel  joyeux  babillage  dans  le 
cliquetis  de  la  porcelaine,  de  l'argenterie  et  des 
cristaux!  Notre  ambassadeur  évitait  ainsi  la  mono- 
tonie compassée  et  silencieuse  des  longues  tables 
officielles,  où  tout  le  monde  jusqu'alors,  en  ces 
agapes  diplomatiques,  s'était  si  solennellement  et 
diplomatiquement  ennuyé.  Aussi  ne  doit-on  pr.s 
s'étonner  si,  parfois,  la  gaieté  devenait  un  peu 
bruyante.  Elle  était  toujours,  assurait  Rohan,  du 
meilleur  aloi.  Les  soupers  étaient  suivis  de  jeux,  de 
danses,  de  concerts,  «  où  la  jeunesse,  dit  l'abbé 
Georgel,  jouissait  sous  les  yeux  des  parents  d'une 
honnête  liberté  ».  Rohan  y  présidait,  avec  quelle 
grâce,  on  l'imagine.  Les  jeux  et  les  ris,  autour  du 
prélat  charmé,  nouaient  les  intrigues  d'amour.  Et 
comme  la  compagnie  s'amusait  infiniment,  elle  ne 
se  séparait  que  fort  avant  dans  la  nuit.  Les  invita- 
tions aux  jolis  soupers  de  l'évèque  fiucnl  de  plus  en 


l'ambassade   de   VIE.NXE.  27 

plus  recherchées  et  Marie-Thérèse  fut  de  plus  en 
plus  convaincue  que  l'ambassadeur  de  France 
«  corrompait  sa  noblesse  ».  Elle  chargea  le  prince 
de  Saxe-IIildburghausen,  «aux  conseils  de  qui  Tage, 
le  rang,  la  considération  étaient  faits  pour  donner 
du  poids  »,  de  présenter  des  observations.  Rohan 
répondit  avec  infiniment  de  bonne  grâce  et  de  poli- 
tesse que  la  plus  grande  décence  ne  cessait  de  pré- 
sider à  ces  réunions,  qu'elles  étaient  annoncées 
pour  toute  Tannée  et  qu'on  ne  saurait  les  suspendre 
sans  donner  prétexte  aux  plus  mauvais  bruits,  aussi 
bien  sur  les  invités  que  sur  lui-même.  «  Sa  Majesté, 
dit-il,  est  suppliée  de  peser  ces  raisons  dans  sa 
sagesse  et  de  ne  rien  exiger  qui  pût  porter  atteinte 
à  la  réputation  de  l'ambassadeur  comme  à  celle  des 
premières  maisons  de  Vienne  qui  lui  font  l'honneur 
de  fréquenter  ces  assemblées.  »  Et  les  «  assem- 
blées »  continuèrent  comme  auparavant. 

Marie-Thérèse  s'irritait  d'autant  plus  de  ces  dis- 
cussions, qui  devenaient  fréquentes,  que  Rohan  y 
apportait  l'avantage  de  ses  manières  de  grand  sei- 
gneur et  les  armes  blessantes  de  son  esprit.  Au 
cours  d'une  dispute,  les  gens  de  l'ambassadeur 
avaient  malmené  un  secrétaire  de  la  Couronne 
nommé  Gapp.  Marie-Thérèse  exigea  qu'ils  fussent 
mis  aux  arrêts.  «  Mais  leurs  confrères,  écrit-elle, 
devaient  leur  faire  visite  pour  les  amuser  dans  leur 
prison.  De  plus,  un  des  arrêtés  étant  tombé  malade, 
Rohan  a  demandé  de  le  reprendre  chez  lui  en  le 
faisant  remplacer  par  deux  autres  qui  devaient 
rester  aux  arrêts  en  place  du  coupable.  Tout  cela 
est  accompagné  de  persiflage,  d'ironie,  d'imperti- 
nences intolérables.  Mais  ou  lui  a  fait  répondre  que 


28  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

ce  n'est  pas  la  coutume  d'ici  de  faire  subir  aux 
innocents  le  châtiment  du  coupable  et  qu'au  reste  le 
malade  serait  encore  mieux  soigné  aux  arrêts.  » 

Encore  si,  parmi  les  entours  de  l'impératrice,  on 
eût  partagé  ses  antipathies  !  Mais  ce  diable  d'évêque 
avec  ses  «  turlupinades  »  charmaitles  gens  et  gagnait 
les  cœurs.  La  correspondance  de  l'impératrice  avec 
Mercy-Argenteau  en  est  pleine  de  dépit.  «  Nos 
femmes,  dit-elle,  jeunes  et  vieilles,  belles  et  laides, 
en  sont  ensorcelées.  Il  est  leur  idole,  il  les  fait 
radoter,  si  bien  qu'il  se  plaît  fort  bien  ici  et  assure 
y  vouloir  rester  même  après  la  mort  de  son  oncle,  » 
l'évéque  titulaire  de  Strasbourg.  L'empereur  Jo- 
seph II  lui-même,  que  sa  mère  a  associé  au  trône, 
paraît  conquis  :  «  L'empereur  aime  à  la  vérité  à 
s'entretenir  avec  lui,  mais  pour  lui  faire  dire  des 
inepties,  bavardises  et  turlupinades.  »  Jusqu'au 
chancelier  Kaunitz  qui  se  déclare  enchanté  de  cet 
ambassadeur.  L'impératrice  voudrait  s'en  consoler 
en  pensant  que  c'est  u  parce  que  celui-ci  ne  l'inconi- 
mode  pas  et  lui  montre  toute  sorte  de  soumission  ». 
Propos  de  femme  irritée.  Elle  comprenait  que  Tac- 
lion  du  jeune  prélat  était  plus  sérieuse.  «  Ce  môme 
Rohan,  écrit-elle  à  Mercy  le  6  novembre  1773,  ayant 
été  à  la  Saint-Hubert  avec  l'empereur,  celui-ci  la 
fait  mettre  à  table  à  côté  de  lui  et  a  jasé  deux  heures 
de  suite,  je  ne  sais  de  quoi  ;  mais  il  en  est  résulté 
une  envie  très  marquée  d'aller  à  Paris  dès  après 
Pâques.  La  tournée,  les  visites,  la  vie  à  mener,  tout 
a  été  concerté;  on  a  donné  des  avertissements  pour 
les  gens.  Vous  voyez  par  cet  échantillon  ce  qu'un 
homme  hardi  et  qui  s'énonce  bien  peut  sur  l'esprit 
de  l'empereur.  El  voilà  ce  qui  rend  ma  situation 


i 


l'ambassade  de  vienne.  29 

désagréable.  Un  misérable  peut  renverser  avec  un 
mot  tout  ce  que  des  travaux  continuels  ont  pro- 
duit. » 

Les  rapports  se  tendirent  enfin  à  Textrême  quand 
Rohan,  dévoilant  les  manœuvres  de  Mercy  à  la  cour 
de  France  —  où  celui-ci  s'était  procuré,  jusque  dans 
les  plus  hautes  sphères,  des  intelligences  par  les- 
quelles il  se  renseignait  sur  ce  qui  se  passait  dans 
les  Conseils,  —  recourut  à  Vienne  à  des  moyens 
semblables.  Prenant  résolument  son  parti,  Marie- 
Thérèse  demanda  à  Mercy-Argenteau  d'obtenir  son 
rappel.  Jusqu'alors  elle  avait  eu  la  raison  et  le  bon 
droit  de  son  côté;  elle  commit  de  ce  moment  la 
faute  très  grave  de  mêler  sa  fille,  Marie-Antoinette, 
à  son  ressentiment,  en  lui  demandant  de  travailler, 
elle  aussi,  au  retour  du  coadjuteur  et  en  s'efforçant 
de  lui  faire  partager  son  aversion  pour  lui. 


MARIE-THERESE 


On  peut  dire  que  Marie-Antoinette  a  été  victime 
de  sa  tendresse  pour  sa  mère.  Quel  sentiment  eût 
été  plus  légitime  s'adressant  à  une  mère  comme 
Marie-Thérèse,  de  qui  le  génie  était  agrandi  par  le 
cœur!  A  Marie-Antoinette,  —  venue  en  France  à 
quinze  ans,  auprès  d'un  mari  lourd,  gauche,  ren- 
fermé, qui  ne  pouvait  alors  la  comprendre  et  qui  ne 
la  comprit  d'ailleurs  que  peu  à  peu,  à  mesure  que 
son  esprit  à  lui-même  se  développa  ;  jetée  à  quinze 
ans  dans  cette  Cour  où  le  vice  trônait  avec  une  har- 
diesse impudente  en  la  personne  de  la  Du  Barry; 
abandonnée  en  toute  inexpérience  aux  passions 
ambitieuses  qui  s'arrachaient  son  influence,  se  dis- 
putaient son  appui,  point  de  mire  des  intrigues  les 
plus  basses,  les  plus  méchantes  souvent,  — qui  au 
monde  pouvait  servir  d'appui  et  de  guide?  Elle  n'en 
avait  et  ne  pouvait  en  avoir  d'autre  que  sa  mère. 
Son  mari  ne  voit  ni  ne  sent;  Louis  XV  est  corrompu 
et  indifférent  ;  ses  tantes.  Mesdames  Adélaïde,  Sophie 
et  Victoire,  sont  des  vieilles  fdlcs  au  cœur  sec,  à  la 


32 


L'affaire  du  collier. 


pensée  étroite,  aigries,  désagréables,  ennuyées. 
C'est  la  Du  Barry  qui  désigne  à  la  dauphine  sa  dame 
d'atours. 

Marie-Thérèse  en  profita  pour  faire  de  sa  fille  un 
instrument  de  sa  politique.  L'impératrice  ne  présa- 
geait pas,  évidemment,  comliien  cette  complicité 
deviendrait  funeste  à  «  la  pauvre  innocente  reine  », 
comme  elle  l'appelait  parfois;  et  celle-ci,  de  son 
côté,  élevée  dans  la  pensée  que  l'union  indestruc- 
tible de  la  France  et  de  rAutriclie  assurait  le 
bonheur  du  monde,  ne  pouvait  imaginer,  en  la  bonté, 
simplicité  et  naïveté  de  son  être,  qu'en  servant  les 
intérêts  de  sa  mère,  elle  s'exposerait  un  jour  aux 
reproches  d'avoir  desservi  ceux  de  sa  nouvelle 
patrie. 

Pour  agir  sur  sa  fille,  Marie-Thérèse  avait  non 
seulement  les  lettres  qu'elle  lui  écrivait  d'une  plume 
si  forte  et  autorisée,  elle  entretenait  auprès  d'elle  un 
agent  d'un  tact  et  d'une  adresse  incomparables,  le 
comte  de  Mercy-Argenteau.  «  Sur  le  point  de  Rohan, 
écrit-elle  à  son  représentant,  je  touche  un  mot  à 
ma  fille,  en  lui  commettant  de  n'en  parler  qu'à  vous. 
Sans  porter  des  plaintes  formelles,  je  souhaiterais 
et  compte  que  le  roi  voudra  me  complaire  en  me 
délivrant  de  cet  indigne  représentant.  »  Et  Mercy 
répond  :  «  J'ai  demandé  à  madame  la  dauphine, 
trois  ou  quatre  jours  de  temps  pour  bien  combiner 
la  démarche  que  ^on  Altesse  Royale  aura  à  faire 
vis-à-vis  du  prince  de  Rohan.  Je  lui  exposerai  quels 
moyens  elle  pourra  employer.  » 
•  Pressée  des  deux  parts,  ]\Iarie-Antoinette  se 
découvrit.  Elle  parla  directement  à  Mme  de  Marsan, 
tante    du  prince  Louis,   et  lui   conseilla   de  faire 


MARIE-THÉRÈSE.  33 

demander  par  sa  famille  même  le  rappel  du  jeune 
ambassadeur.  A  ce  moment  Marie-Thérèse  semble 
avoir  entrevu  le  danger  qu'elle  faisait  courir  à  sa 
fille  :  «  Comme  les  parents  de  Rohan  sont  nombreux 
et  assez  puissants,  il  y  en  a  qui  craignent  qu'ils  ne 
vengent  sur  ma  fille  les  torts  qu'ils  prétendent  leur 
avoir  été  faits  par  mes  démarches.  Ils  le  craignent 
d'autant  plus  qu'ils  supposent  que  ma  fille  ne  garde 
pas  toute  la  réserve  sur  les  lettres  que  je  lui  écris  et 
qui  concernent  la  personne  de  Rohan.  Vous  saurez 
au  mieux  juger  de  la  valeur  de  ces  suppositions.  Je 
vous  répète  seulement  que  Rohan  est  toujours  plus 
inconséquent  et  insolent.  Je  serais  fâchée  si  l'on 
voulait  retarder  ou  éluder  tout  à  fait  son  rappel, 
pour  m'obliger  à  une  démarche  plus  forte^  pour 
être  à  la  fin  délivrée  d'un  homme  aussi  insuppor- 
table. » 

Une  circonstance  avait  fait  partager  à  Marie- 
Antoinette  les  plus  vifs  ressentiments  de  sa  mère. 
Rohan,  qui  se  savait  vivement  attaqué  par  l'impé- 
ratrice, trouvait  dans  son  esprit  mordant  les  répli- 
ques nécessaires.  C'étaient  des  traits  cruels.  Dans 
une  lettre  au  ministre  des  affaires  étrangères,  d'Ai- 
guillon, il  écrivait,  non  sans  justesse  d'ailleurs  : 
«  J'ai  effectivement  vu  pleurer  Marie-Thérèse  sur 
les  malheurs  de  la  Pologne  opprimée;  mais  cette 
princesse,  exercée  dans  l'art  de  ne  se  point  laisser 
pénétrer,  me  paraît  avoir  les  larmes  à  son  comman- 
dement :  d'une  main  elle  a  le  mouchoir  pour  essuyer 
ses  pleurs,  et,  de  l'autre,  elle  saisit  le  glaive  pour 
être  la  troisième  partageante  ».  Par  étourderie  ou 
par  méchanceté  peut-être,  car  d'Aiguillon  détestait 
Maric-Anloinette,  le  ministre  porta  la  lellre  à  la  Du 

3 


34 


L  AFFAIRE   DU   COLLIER. 


Barry,  qui  trouva  plaisant  d'en  donner  lecture  à 
l'un  de  ses  soupers.  Et  tous  les  courtisans  d'ap- 
plaudir, et  l'un  d'eux  de  redire,  sans  tarder,  l'épi- 
gramme  à  Marie-Antoinette.  On  imagine  l'irritation 
de  la  dauphine.  Elle  ne  doute  plus  que  Rohan  ne 
soit  directement  en  correspondance  avec  la  maî- 
tresse du  roi,  avec  la  favorite  aux  mœurs  honteuses, 
pour  livrer  à  ses  moqueries  les  vertus  et  l'honneur 
de  sa  mère  '. 

Ce  ne  fut  que  deux  mois  après  la  mort  de  Louis  XV, 
Louis  XVI  étant  monté  sur  le  trône  et  l'influence 
de  Marie-Antoinette  étant  devenue  prépondérante, 
que  l'impératrice  d'Autriche  fut  débarrassée  de  cette 
«  vilaine  honteuse  ambassade  »,  pour  reprendre  ses 
expressions.  La  rancune  de  Marie-Thérèse  était  si 
forte  que,  lorsqu'il  s'agit  d'un  retour  momentané, 
—  Rohan  désirant  revenir  à  Vienne  pour  y  prendre 
congé  de  la  Cour  et  de  ses  amis,  —  elle  en  écrivit 
à  Mercy  :  «  Je  serais  très  fâchée  de  l'exécution  de 
ce  projet  comme  d'une  insulte  faite  à  ma  personne.  » 
Rohan  fut  remplacé  par  le  baron  de  Breteuil.  «  Bre- 
teuil  pourrait  trouver  à  son  premier  début  ici 
quelque  embarras,  observe  Marie-Thérèse,  tant  on 
est  prévenu  en  faveur  de  son  prédécesseur.  Ses 
partisans,  cavaliers  et  dames,  sans  distinction  d'âge, 
sont  fort  nombreux,  sans  même  excepter  Kaunilz 
et  l'empereur  lui-même  ».  A  tous  ses  amis,  Rohan 
envoya  son  portrait  ciselé  sur  une  mince  plaquette 
d'ivoire,  et  tel  était  leur  enthousiasme  qu'ils  firent 


L  L'anecdote  de  la  lettre  au  mouchoir  est  contestée  par  MM.  d'Ar- 
neth  et  Geffroy  [Corresp.  entre  Marie-Thérèse  et  Merctj-Argenteau,  t.  I, 
p.  xxxiv);  mais  sans  aucun  argument.  Le  fait  parait  établi,  d'une  part, 
par  le  témoignage  de  Mme  Campan,  qui  le  tient  de  Marie-Antoinette; 
de  l'autre,  par  celui  de  l'abbé  Georgel,  qui  le  tient  du  cardinal. 


MARIE-THERESE.  35 

monter  l'ivoire  en  bague,  le  cerclant  de  perles  et  de 
brillants.  Le  chancelier  Kaunitz,  lui  aussi,  portait 
cette  bague  à  son  troisième  doigt.  «  J'aurais  eu  de 
la  peine  à  le  croire,  dit  Marie-Thérèse,  si  je  n'en 
avais  été  convaincue  par  mes  propres  yeux.  » 

Louis  de  Rohan  vit  dans  son  rappel  un  outrage. 
Il  ne  pardonna  pas  à  Breteuil  de  lui  avoir  succédé 
et  le  soupçonna  d'avoir  contribué  à  sa  disgrâce.  Il 
le  poursuivit  à  son  tour  de  son  esprit  railleur.  Bre- 
teuil, homme  de  tout  autre  trempe,  ne  lui  répondit 
que  par  le  silence  et  par  une  haine  vigoureuse  que, 
plus  tard,  en  de  terribles  circonstances,  il  devait 
brutalement  faire  agir. 

Dans  son  ressentiment,  Rohan  ne  parvint  cepen- 
dant pas  à  comprendre  la  jolie  petite  souveraine 
qu'il  avait  naguère,  à  son  entrée  en  France,  accueillie 
en  un  jour  de  fête  et  d'espoir,  sous  le  portail  tendu 
de  velours  grenat  de  la  haute  cathédrale  en  pierres 
rouges. 


YI 


MARIE-ANTOINETTE  * 


Dès  son  entrée  à  Strasbourg,  la  petite  dauphine 
avait  eu  un  mot  que  la  ville  entière  avait  répété. 
Comme  le  chef  du  Magistrat,  c'est-à-dire  du  conseil 
de  ville,  dans  la  pensée  de  lui  être  agréable,  enta- 
mait une  harangue  en  allemand  :  «  Ne  parlez  pas 
allemand,  monsieur,  à  dater  d'aujourd'hui  je  n'en- 
tends plus  que  le  français  ». 

Nous  devons  à  la  plume  d'Edmond  et  de  Jules  de 
Concourt  le  meilleur  portrait  de  Marie-Antoinette 
qui  ait  été  tracé  : 

«  Un  cœur  qui  s'élance,  se  livre,  se  prodigue,  une 

jeune  fille  allant,  les  bras  ouverts,  à  la  vie,  avide 

d'aimer   et  d'être  aimée  :   c'est  la  dauphine.    Elle 

\  aimait  toutes  les  choses  qui  bercent  et  conseillent 

la  rêverie,  toutes  les  joies  qui  parlent  aux  jeunes 

1.  Edmond  et  Jules  de  Goncourt,  JBTis^.  de  Marie- Antoinette,  éd.  de  1884. 
—  Pierre  à.ol>\o\\ia.c,  Marie- Antoinette  dauphine,  éd.  de  1808.  —  Du  mime, 
la  Heine  Marie-Antoinelte,  éd.  de  1899.  —  Maxime  de  la  Rocheterio 
et  marquis  de  Beaucourt,  Lettres  de  Marie-Antoinette,  Paris,  1895.  — 
Mémoires  de  Mme  Campan,  de  Bcsenval,  de  ]\Imc  d'Oberkirch,  do 
Mme  Vigée-Lebrun.  —  Maurice  Touriicux,  Marie-Antoinette  devant  l'His- 
toire, Paris,  180Ô. 


38  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

femmes  et  distraient  les  jeunes  souveraines  :  I2S 
retraites  familières  où  l'amitié  s'épanche,  les  cause- 
ries intimes  où  l'esprit  s'abandonne,  et  la  nature, 
cette  amie,  et  les  bois,  ces  confidents,  et  la  cam- 
pagne et  l'horizon,  où  le  regard  et  la  pensée  se 
perdent,  et  les  fleurs  et  leur  fête  éternelle.  Par  un 
contraste  singulier,  la  gaieté  couvre  le  fond  ému, 
presque  mélancolique  de  la  dauphine.  C'est  une 
gaieté  folle,  légère,  pétulante,  qui  va  et  vient,  rem- 
plit tout  Versailles  de  mouvement  et  de  vie.  La 
mobilité,  la  naïveté,  l'étourderie,  l'expansion,  l'es- 
pièglerie :  la  dauphine  promène  et  répand  tout 
autour  d'elle,  en  courant,  le  tapage  de  ses  mille 
grâces.  La  jeunesse  et  l'enfance,  tout  se  mêle  en 
elle  pour  séduire,  tout  s'allie  contre  l'étiquette,  tout 
plaît  en  la  princesse,  la  plus  adorable,  la  plus  femme, 
si  l'on  peut  dire,  de  toutes  les  femmes  de  la  Cour. 
Et  toujours  sautante  et  voltigeante,  passant  comme 
une  chanson,  comme  un  éclair,  sans  souci  de  sa 
queue  ni  de  ses  dames  d'honneur.  » 

En  tête  de  ces  dames  d'honneur  vient  Mme  de 
Noailles,  duègne  grave  et  solennelle,  pénétrée  de 
l'importance  de  son  emploi.  La  dauphine,  rieuse, 
l'a  baptisée  :  Mme  l'Étiquette.  Quand  la  dauphine 
fut  devenue  reine  et  mère,  et  que,  tenant  son  enfant 
dans  ses  bras,  elle  voulait  le  poser  dans  le  berceau, 
Mme  de  Noailles  intervenait  :  ce  n'était  pas  con- 
forme à  l'étiquette.  Il  arriva  qu'un  jour  que  Mario- 
Antoinette  était  montée  à  dos  d'âne,  la  bèLe,  d'un 
coup  d'arrière-train,  la  jeta  sur  le  gazon.  La  voilii 
assise  dans  l'herbe  haute,  les  jupes  retroussées  et 
battant  des  mains  :  «  Vite  !  allez  chercher  Mme  de 
Noailles,  qu'elle  nous  dise  ce  que  veut  l'étiquette 


MARIE-AXTOIXETTE.  39 

quand  une  reine  de  France  est  tombée  d'un  ane!  » 
Ce  trait  caractérise  Tesprit  de  Marie-Antoinette,  son 
ironie  faite  de  gaieté  et  de  bon  sens;  ironie  char- 
mante par  laquelle  elle  fut  bien  de  son  temps,  mais 
qui  lui  suscita  des  inimitiés  irréconciliables.  Dans 
sa  bouche  de  souveraine,  les  mots  avaient  un  poids 
plus  grand.  Les  traits  qu'elle  lançait  pénétraient 
plus  avant,  et  les  blessures  faites  étaient  d'autant 
plus  douloureuses  que,  le  plus  souvent,  la  malice 
portait  juste. 

Quand  elle  était  venue  à  la  cour  de  France, 
Marie-Antoinette  était  encore  une  enfant.  Louis  XV 
en  fait  la  remarque.  Ses  plus  grands  plaisirs  à  elle, 
épouse  de  l'héritier  du  trône,  sont  des  parties  de 
jeux  avec  les  enfants  de  sa  première  femme  de 
chambre,  déchirant  ses  robes,  détériorant  le  mobi- 
lier, mettant  le  salon  sens  dessus  dessous.  On  s'at- 
tend à  voir  entrer  par  la  porte  la  maman  grondeuse. 
Et,  de  fait,  le  courrier  de  Vienne  apporte  les 
gronderies  :  «  On  prétend,  lui  écrit  sa  mère,  que 
vous  commencez  à  donner  du  ridicule  au  monde, 
d'éclater  de  rire  au  visage  des  gens.  Cela  vous  ferait 
un  tort  infini,  et  à  juste  titre,  et  ferait  môme  douter 
de  la  bonté  de  votre  cœur.  Ce  défaut,  ma  chère 
fille,  dans  une  princesse  n'est  pas  léger.  »  Louis  XV 
fait  appeler  Mme  de  Noailles.  Il  désire  causer  de  la 
dauphine.  Assurément  ses  qualités  et  son  charme 
méritent  tous  les  éloges,  mais  elle  a  trop  de  viva- 
cité dans  son  maintien  public  et  trop  de  familiarité, 
à  la  chasse  par  exemple,  quand  elle  distribue  des 
provisions  aux  jeunes  gens  réunis  autour  de  sa  voi- 
ture. Futilités,  dira-t-on.  Louis  XV,  esprit  clair- 
voyant, lisait  pcut-élre  dans  l'avenir. 


40  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

L'abbé  de  Vermond,  qui  avait  été  envoyé  à  Vienne 
pour  veiller  à  Téducalion  de  la  future  dauphine, 
n'avait  pas  cru  devoir  combattre  les  tendances  de 
son  caractère.  Il  les  avait  au  contraire  accentuées. 
Vermond  était,  lui  aussi,  un  homme  de  son  temps  : 
un  abbé  xviii''  siècle,  qui  aimait  l'esprit,  les  reparties 
vives,  le  bon  sens  et  la  bonne  humeur.  Au  loin 
l'ennui,  l'étiquette,  le  cérémonial  encombrant,  dont 
une  tradition  séculaire  a  embarrassé  la  reine  de 
France  !  «  L'abbé  de  Vermond,  disent  les  Goncourt, 
voulait  par  l'éducation  mettre  Marie- Antoinette  plus 
près  de  son  sexe  que  de  son  rang.  »  C'est  la  doc- 
trine de  Jean-Jacques.  L'auteur  tïÉmile  n'eût  pas 
éduqué  son  élève  diiTéremment. 

S'il  était  permis  de  supposer  que  Rousseau  eût 
admis  dans  l'État  qu'il  rêvait  une  souveraine,  on 
dirait  que  Marie-Antoinette  eût  réalisé  son  idéal. 
Qu'est-ce  qui  la  caractérise?  L'amour  de  la  nature, 
l'horreur  des  conventions  et  la  sensibilité  du  cœur. 
Y  a-t-il  autre  chose  dans  les  doctrines  morales  de 
Jean-Jacques? 

Elle  concevait  la  vie  comme  une  petite  demoi- 
selle sentimentale  l'imagine  à  son  printemps  :  aller 
le  matin,  du  haut  de  la  colline,  voir  se  lever  le  soleil, 
courir  dans  les  gazons  verts,  parmi  les  fleurs  des 
champs,  se  promener  dans  les  bois  ou  le  soir  au 
clair  de  lune.  Sa  résidence  favorite  est  un  séjour 
qu'elle  a  rapproché  de  la  campagne  autant  qu'elle  a 
pu,  Trianon.  Trianon  n'a  pas  été  le  village  d'opéra- 
comique  que  les  Goncourt  encore  se  sont  figuré, 
mais  un  petit  village  réel,  avec  une  exploitation 
rurale  sérieuse,  une  vraie  laitière  et  de  véritables 
fermiers.   «    Ce  séjour   de  campagne,  écrit  M.    de 


MAUIE-ANTOIXETTE.  41 

Nolhac,  augmente  la  familiarité  et  l'abandon.  La 
reine  de  France  y  tient  moins  de  place  que  Mme  de 
Monlesson  ou  la  maréchale  de  Luxembourg  dans 
leur  cercle  à  Paris.  C'est  une  maîtresse  de  maison 
sans  prétention,  qui  laisse  volontiers  ses  invités  se 
grouper  autour  d'une  femme,  Mme  de  Polignac,  par 
exemple,  et  qui  se  réserve  les  soins  de  l'hospitalité. 
Son  unique  plaisir  est  de  plaire  à  des  hôtes  qui  sont 
tous  ses  amis,  à  des  amis  choisis  par  son  cœur  et 
dont  elle  se  croit  aimée.  »  Quand  elle  entre,  les 
femmes  ne  quittent  pas  l'épinette  ou  leurs  métiers 
de  tapisserie;  ni  les  hommes  le  billard  ou  le  tric- 
trac. 

On  connaît  les  traits  de  sa  sensibilité.  C'était  la 
reine  qui,  assise  sur  un  fauteuil,  au  haut  d'une 
estrade  où  Mme  Vigée-Lebrun  la  peignait,  se  pré- 
cipitait pour  ramasser  le  pinceau  de  l'artiste,  dans 
la  crainte  que  celle-ci,  en  état  de  grossesse  avancée, 
ne  se  fît  mal.  Les  souvenirs  de  Mme  Vigée-Lebrun 
ont  laissé  de  jolis  détails  sur  les  «  séances  »  de  son 
modèle.  Quand  on  était  fatigué  de  peindre  et  de 
causer,  la  reine  et  l'artiste  chantaient  au  clavecin  les 
duos  de  Grétry  ^  C'était  la  reine  qui,, soucieuse  des 
jeunes  filles  de  sa  domesticité,  lisait  le  matin  les 
pièces  du  soir  —  elle  qui  s'astreignait  si  difficilement 
à  la  lecture  —  pour  savoir  si  le  spectacle  leur  en 
pouvait  être  permis.  Le  postillon  du  carrosse,  où  se 
trouve  Marie-Antoinette,  tombe  et  se  blesse.  Elle 
refuse  de  continuer  son  chemin  et  ne  veut  repartir 
(ju'une  heure  après  que  tous  les  bandages  ont  été 


1.  Les  mémoires  de  Mme  Vigée-Lebrun  n'ont  pas  été  rédigés  par 
olli-,  mais  de  son  vivant  et  presque  sous  sa  dictée,  sur  ses  notes  et 
SCS  souvenirs. 


42 


L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 


posés.  Elle  a  organisé  les  secours,  dans  son  émotion 
appelant  tout  le  monde  :  «  Mon  ami,  »  —  pages, 
palefreniers,  postillons.  Elle  leur  disait,  les  tutoyant: 
«  Mon  ami,  va  chercher  les  chirurgiens;  mon  ami, 
cours  vite  pour  un  brancard  ;  vois  s'il  parle,  s'il  est 
présent!  » 

Nous  touchons  au  trait  saillant  de  son  caractère, 
à  celui  qui  lui  fera  le  plus  de  tort  :  l'irrésistible 
besoin  de  témoigner  son  affection  à  ceux  qu'elle 
aime  et  de  recevoir  les  témoignages  d'affection  de 
ceux  dont  elle  se  croit  aimée.  D'abord  sa  mère. 
Celle-ci  connaît  sa  fille.  Elle  sait  la  puissance  de  la 
tendresse  qu'elle  lui  a  inspirée,  et  qu'en  Marie- 
Antoinette  la  tête  n'est  pas  capable  de  lutter  contre 
le  cœur.  Elle  en  use  et  abuse.  Après  avoir  obtenu 
d'elle  ce  qui  lui  semblait  le  plus  dur,  ce  qui  révoltait 
tout  son  être,  qu'elle  fît  bon  visage  à  la  Du  Barry, 
—  à  l'époque  où  celle-ci,  maîtresse  de  Louis  XV, 
dominait  la  cour,  —  Marie-Thérèse  et  Joseph  II 
pèsent  sur  Marie-Antoinette  et  parviennent  à  faire 
d'elle  leur  auxiliaire  dans  l'affaire  du  partage  de 
Pologne,  dans  celle  de  la  succession  de  Bavière, 
dans  celle  de  l'ouverture  de  l'Escaut.  La  seule  idée 
politique  que  la  reine  ait  reçue  étant  enfant  et  qui, 
avec  le  temps,  a  pris  en  elle  plus  de  force,  est  que 
l'union  étroite  de  la  famille  de  sa  mère  avec  celle 
de  son  mari,  cimentant  l'alliance  des  couronnes  de 
France  et  d'Autriche,  est  la  base  nécessaire  de  toute 
politique  salutaire  aux  deux  pays.  Elle  écrit  à  sa 
mère  en  termes  touchants  :  «  Mercy  m'a  montré  sa 
lettre  qui  m'a  donné  foi't  à  penser.  Je  ferai  de  mon 
mieux  pour  contribuer  à  la  conservation  de  l'alliance 
et  bonne  union.  Où  en  serais-je  s'il  arrivait  une 


MARIE- ANTOINETTE.  43 

rupture  entre  nos  deux  familles?  J'espère  que 
le  Bon  Dieu  me  préservera  de  ce  malheur  et  m'ins- 
pirera ce  que  je  dois  faire.  Je  l'en  ai  prié  de  bon 
cœur  ».  Elle  ne  croit  pas  trahir  les  intérêts  de  la 
France.  —  Au  reste,  les  trahit-elle?  —  Mais  son 
attitude  parviendra,  grossie,  dénaturée,  dans  la 
pensée  populaire.  Son  règne  finira  aux  cris  de  «  A 
bas  l'Autrichienne  !  »  qui  l'accompagneront  jusqu'à 
l'échafaud;  tandis  que  sa  mère  et  son  frère,  irrités 
de  trouver  en  elle  des  résistances  de  Française, 
l'accusent  de  leur  côté  d'ingratitude,  nonobstant 
ses  complaisances,  et  de  ne  pas  être  vis-à-vis  d'eux 
la  fille  et  la  sœur  dévouée  qu'ils  avaient  espérée. 

Poussée  par  son  besoin  d'affection,  Marie- Antoi- 
nette crut  que,  étant  souveraine,  il  lui  était  possible, 
il  lui  était  permis  d'avoir  des  amis.  Nous  savons  ses 
alTections  cordiales,  primesaulières,  charmantes  de 
forme  et  d'expression.  Deux  noms  en  sont  devenus 
célèbres  :  ceux  de  la  délicieuse  princesse  de  Lam- 
balle  et  de  la  jolie  comtesse  Jules  de  Polignac.  «  Lai 
comtesse  de  Polignac,  dit  le  duc  de  Lévis,  avait  la 
plus  céleste  figure  qu'on  pût  voir.  Son  regard,  son, 
sourire,  tous  ses  traits  étaient  angéliques.  Elle  avait 
une  de  ces  têtes  où  Raphaël  sait  joindre  une  expres- 
sion spirituelle  à  une  douceur  infinie.  »  Le  timbrci 
de  sa  voix  était  pur  et  captivant.  Elle  chantait  d'une 
manière  simple  et  suave  et  avec  le  plus  gracieux 
abandon.  Ses  mouvements  souples  et  presque 
négligés  avaient  le  charme  de  la  nature.  Sa  parure 
était  toujours  des  plus  simples,  une  rose  dans  les 
cheveux,  une  robe  de  linon,  de  mousseline  légère, 
])lanche,  flottante,  bien  en  harmonie  avec  ce  carac- 
tère naturel,  tendre,  affectueux.  Ses  paroles  sem- 


44  L  AFFAIRE    DU   COLLIER. 

Liaient  des  caresses,  son  sourire  avait  la  tendresse 
d'un  baiser.  Dès  les  premiers  jours,  Marie-Antoi- 
nette fut  conquise.  Et  ce  fut  une  de  ces  jolies  ami- 
tiés de  jeunesse  faites  de  familiarités  et  d'étourderie, 
de  confidences  et  de  badinage  :  «  Des  jeux  où  les 
deux  amies  n'étaient  plus  que  deux  femmes,  et,  se 
lutinant  et  se  battant,  se  décoiffant  presque,  avec 
mille  grâces  animées,  se  disputaient  entre  elles  à 
qui  serait  la  plus  forte  ». 

L'affection  de  Mme  de  Polignac  pour  la  reine  était 
sincère  et  désintéressée.  Son  détachement  des  hon- 
neurs et  de  la  fortune  avait  été  un  de  ses  principaux 
attraits  aux  yeux  de  Marie-Antoinette  et  un  stimu- 
lant à  la  combler  de  faveurs.  Avec  quelle  joie  elle 
avait  appris  un  jour  que  son  amie  était  chargée  de 
famille  et  sans  fortune,  logeant  à  Versailles  dans  un 
médiocre  hôtel  de  la  rue  des  Bons-Enfants  !  Et  voici 
des  places,  des  pensions,  des  titres.  Peu  ambitieuse 
pour  elle-même,  Mme  de  Polignac,  semblable  à  son 
amie,  était  remplie  d'afl'ection  et  de  dévouement 
pour  les  siens.  Ce  fut  un  vrai  parti  qui  se  groupa 
autour  d'elle,  d'abord  ses  parents,  puis  ses  amis, 
puis  des  courtisans.  Autour  de  cette  amitié  fraîche 
et  gracieuse,  enlacement  de  deux  roses  sous  la 
clarté  du  ciel,  les  intrigues  se  nouent  et  les  cabales 
se  forment,  des  manœuvres  et  des  menées.  ]\Iarie- 
Antoinette  devient  prisonnière  de  son  amitié.  Les 
lianes  et  les  ronces -étouffent  les  fleurs  dans  leur 
fragile  éclat.  A  son  amie  la  reine  ne  peut  rien 
refuser,  et  Ton  voit  peu  à  peu  par  elle  s'élever 
aux  honneurs  et  à  la  fortune  une  famille  avec  son 
cortège  d'amis,  de  créatures  et  de  clients,  —  la  fac- 
tion des  Polignac.  Cependant  la  misère  publique  se 


MARIE-ANTOINETTE.  45 

fait  cruellement  sentir.  Les  banqueroutes  sont 
retentissantes,  les  impôts  semblent  plus  lourds,  et, 
dans  la  gêne  générale,  la  prospérité  rapide,  injus- 
tifiée, des  Polignac  parait  un  défi  provocant.  A  la 
cour  la  noblesse  s'en  irrite,  le  mécontentement 
gagne  Paris,  la  France  entière.  Il  grandit,  devient 
plus  âpi'e  par  Téloignement.  «  Depuis  quatre  ans, 
écrit  Mercy,  on  compte  que  toute  la  famille  de 
Polignac,  sans  aucun  mérite  envers  l'État  et  par 
pure  faveur,  s'est  procuré,  tant  en  grandes  charges 
qu'en  autres  bienfaits,  pour  près  de  cinq  cent  mille 
livres  de  revenus  annuels.  Toutes  les  familles  les 
plus  méritantes  se  récrient  contre  le  tort  qu'elles 
éprouvent  par  une  telle  dispensation  de  grâces  et, 
si  l'on  en  voit  encore  ajouter  une  qui  serait  sans 
exemple,  —  il  s'agissait  de  la  donation  de  la  terre 
de  Bitche  en  Lorraine,  —  les  clameurs  et  le  dégoût 
seront  portés  au  dernier  point.  » 

Encore  si,  dans  ce  commerce  d'amitié,  qui  lui 
semblait  l'essence  de  la  vie,  Marie- Antoinette  eût 
trouvé  des  natures  sincères  et  dévouées  comme 
elle-même.  De  sa  chère  Polignac  elle  ne  douta  pas; 
mais  elle  vit  un  jour  que  l'amie  préférée  n'avait 
été  dans  ses  mains,  depuis  des  années,  qu'un  ins- 
trument à  procurer  des  faveurs.  Et,  d'autre  part, 
que  de  désillusions!  La  reine  voulait  être  aimée 
pour  elle,  et  elle  ne  tarda  pas  à  comprendre  qu'on 
n'aimait  en  elle  que  la  reine.  Le  douloureux  mou- 
vement de  recul!  Mouvement  qui,  peu  à  peu,  la 
rejette  vers  les  étrangers,  ceux  qu'elle  rencontre 
chez  Mme  d'Ossun,  ou  dans  les  salons  des  ambas- 
sades, les  Staël-Holstein,  les  Strathoven,  les  Fcrsen, 
les  Esterhazy,  le  prince  de  Ligne.  Si  bien  qu'à  la 


46  l'affaire  du  collier. 

Cour,  autour  d'elle,  le  mécontentement  grandit 
encore.  Comme  on  lui  montre  les  inconvénients  de 
cette  préférence  nouvelle  pour  les  étrangers,  elle 
répond,  avec  un  sourire  triste,  d'un  mot  poignant  : 
«  Vous  avez  raison,  mais  c'est  que  ceux-là  ne  me 
demandent  rien  ». 

Et  alors,  parmi  ceux  qui  demandent  sans  trêve  ni 
merci,  que  de  colères!  Elles  se  traduisent  par  des 
plaintes,  des  récriminations,  bientôt  des  épigrammes, 
des  satires.  Jusqu'au  sein  de  la  Cour,  on  chante 
d'un  ton  moqueur  : 

Petite  reine  de  vingt  ans, 
Qui  traitez  mal  ici  les  gens, 
Vous  repasserez  la  barrière, 
Lan  laire! 

Par  étourderie,  sans  la  moindre  malveillance,  le 
plus  souvent  en  voulant  obliger  ses  amis,  la  reine 
s'est  aliéné,  lune  après  l'autre,  les  plus  puissantes 
familles  de  la  cour  :  les  Rohan-Marsan-Soubise,  qui 
avaient  acquis  une  situation  prépondérante,  les  Cler- 
mont-Tonnerre,  les  Civrac,  les  La  Rochefoucauld, 
les  Noailles,  les  Grillon,  les  Montmorency.  Rivarol  a 
une  remarque  très  profonde.  Louis  XVI  aimait  sa 
femme  d'un  amour  que  les  derniers  Bourbons 
n'avaient  accordé  qu'à  leurs  maîtresses.  Marie- 
Antoinette  hérita  des  haines  que  soulevait  autour 
d'elle  la  maîtresse  du  roi.  Elle  avait  en  outre  contre 
elle  les  médisances  des  femmes  arrivées  à  la  Cour 
par  la  Du  Barry.  Sa  vertu  même,  sa  pureté,  leur 
étaient  une  insulte,  et  c'est  cette  pureté  qu'elles  s'ef- 
forcent de  ternir.  La  reine  ne  veut  plus  autour  d'elle 
de  demi-monde.  Les  femmes  qui  ne  sont  pas  veuves 
ne  paraîtront  qu'avec  leurs  maris;  ce  qui  raye  des 


MARIE- ANTOINETTE.  47 

listes  une  foule  de  noms.  Affronts  qui  ne  se  par- 
donnent pas. 

Au  clan  des  courtisanes  ne  tarde  pas  à  se  joindre 
coJui'^des  dévots.  La  piété  de  la"  reine  est  franche, 
simple,  droite',  prime-sautière.  Cérémonies  et  prati- 
ques lui  semblent  devoir  plaire  à  Dieu  beaucoup 
moins  que  les  élans  de  l'âme  et  la  bonté  du  cœur. 
Et  cela  encore,  les  dévots  ne  le  pardonnent  pas. 
D'autant  que  ces  dévots,  La  Vauguyon  et  sa  suite,  la 
comtesse  de  Marsan  et  sa  coterie,  avaient  été  les 
plus  cyniques  flagorneurs  de  la  Du  Barry  et  des 
vices  du  vieux  roi.  Infiniment  bonne,  Marie-Antoi- 
nette n'eût  pas  pris  sur  elle  de  faire  un  tort  réel  à 
la  personne  qu'elle  eût  estimée  le  moins;  mais  cet 
entrain  qu'elle  apportait  dans  ses  affections,  elle  le 
mettait  aussi  dans  ses  antipathies.  Les  deux  traits 
sont  inséparables  dans  un  caractère.  Son  cœur  était 
également  franc  et  vif,  qu'il  s'agît  d'amitiés  ou 
d'aversions.  Celles-ci  se  traduisaient  en  brusque- 
ries, boutades,  en  mots  cinglants  comme  des  coups 
dé  fouet  qu'elle  faisait  claquer  d'une  main  légère. 
Et  c'est  ainsi  qu'autour  d'elle,  encore  enfant  alors 
qu'elle  était  déjà  mère,  s'élèvent  et  s'entassent 
haines,  rancunes  et  rancœurs.  A  ses  propos  railleurs, 
mille  bouches  invisibles,  dans  des  coins  obscurs, 
mais  où  elles  sont  d'autant  plus  à  redouter,  répon- 
dent par  des  traits  qui  portent  du  venin.  «  C'est 
dans  les  méchancetés  et  les  mensonges  répandus,  de 
1785  à  178S,  par  la  Cour  contre  la  reine,  écrivait  le 
comte  de  la  Marck,  qu'il  faut  aller  chercher  les 
prétextes  des  accusations  du  tribunal  révolution- 
naire en  1793  contre  Marie-Antoinette.  » 

La  reine,  il  est  vrai,  était  d'humeur  joyeuse,  légère, 


48  L'AFFAIRE   DU    COLLIER. 

si  Ton  veut.  «  Elle  aimait  la  vie,  disent  les  Goncourt, 
ramusement,  la  distraction,  ainsi  que  l'aiment,  ainsi 
que  l'ont  toujours  aimée  la  jeunesse  et  la  beauté.  » 
La  comtesse  de  la  Marck,  dans  sa  description  de  la 
cour  de  France,  en  parle  à  Gustave  II  :  «  La  reine 
va  sans  cesse  à  l'Opéra,  à  la  Comédie,  fait  des  dettes, 
sollicite  des  procès,  s'affuble  de  plumes  et  de  pom- 
pons et  se  moque  de  tout.  »  La  note  n'est  pas  encore 
trop  méchante,  elle  va  s'envenimer.  Au  bal  chez 
M.  de  Vitry,  Marie-Antoinette  entre  incognito,  en 
masque,  avec  la  duchesse  de  la  Vauguyon.  Le  mar- 
quis de  Caraccioli,  ambassadeur  de  Naples,  ne  la 
reconnaît  pas  et  lie  conversation  avec  elle,  sur  un 
ton  de  badinage.  L'intrigue  amuse  la  reine  qui  y 
répond.  Mais  voici  que  le  marquis  rougit  de  confu- 
sion :  avec  un  éclat  de  rire,  la  reine  s'est  démasquée. 
Le  lendemain,  la  chronique  s'est  emparée  de  l'anec- 
dote et  déjà  l'on  sent  combien  peu  de  chose  suffirait 
pour  la  retourner  contre  la  réputation  de  la  jeune' 
femme.  La  familiarité  de  Marie-Antoinette  a  d'ail- 
leurs été  exagérée.  «  Son  tact,  dit  le  prince  de  Ligne, 
en  imposait  autant  que  sa  majesté.  Il  était  aussi 
impossible  de  l'oublier  que  de  s'oublier  soi-même.  » 
Elle  s'est  rendue  à  l'Opéra  avec  la  princesse  d'Hénin. 
L'essieu  de  sa  voiture  se  brise.  Elle  monte  en  fiacre 
et  arrive  ainsi.  Nul  ne  saurait  l'aventure  si,  franche 
et  insouciante,  elle  ne  la  disait  la  première,  dès  son 
entrée  :  «  Moi,  eu  fiacre  à  l'Opéra,  n'est-ce  pas  plai- 
sant? »  Le  lendemain  se  murmuraient  à  l'oreille  de 
sales  propos  sur  on  ne  sait  quelle  aventure  loucl:e 
où  la  reine  aurait  été  mêlée.  La  jolie  expédition  par 
une  matinée  d'avril,  sur  les  coteaux  de  Marly,  d'où 
l'on  verra  le  soleil  mouler  à  l'horizon,  se  développe 


MARIE- ANTOINETTE.  49 

en  tout  un  pamphlet,  une  ordure,  le  Lever  de  l'Au- 
rore,  que  les  courtisans  se  passent  sous  le  manteau. 
Par  les  chaudes  soirées  d'été,  sur  les  terrasses  de 
Versailles,  Marie-Antoinette  aime  se  promener.  Des 
orchestres  dans  le  feuillage  font  entendre  des  accords 
que  la  douceur  de  la  nuit  rend  plus  harmonieux. 
Marie-Antoinette,  qui  aime  le  peuple  et  n'a  pas  de 
plus  chère  émotion  que  de  sentir  chacun  autour 
d'elle  partager  son  plaisir,  veut  que  la  foule  entre 
librement.  Au  bras  du  comte  d'Artois  ou  de  la  com- 
tesse de  Polignac,  elle  y  heurte  le  premier  venu.  Les 
gazettes  de  Londres  se  remplissent  de  détails  infâmes 
sur  les  «  nocturnales  »  de  Versailles.  Les  Anglais 
sont  friands  des  détails  scabreux  qui  transforment 
ces  promenades  familières  en  immondes  orgies.  Les 
feuilles  passent  la  Manche,  sont  traduites,  se  répan- 
dent dans  Paris. 

Les  nouvellistes  imaginent  des  folies  à  propos  des 
constructions  de  Trianon.  Mazières  y  a  fait  une 
décoration  peinte  sur  toile  avec  enchâssements  de 
verroterie.  On  parle  de  murailles  de  diamants. 
Ceux-ci  ont  bientôt  un  tel  scintillement  dans  l'ima- 
gination populaire  que,  lorsque  les  députés  aux 
États  généraux,  en  1789,  visitent  Trianon,  ils  deman- 
dent obstinément  à  voir  la  salle  aux  diamants.  Et 
comme  il  est  impossible  de  leur  en  montrer  aucune, 
ils  partent  avec  la  conviction  que  ce  témoignage  des 
folies  royales  leur  a  été  caché. 

Les  dépenses  et  les  dettes  de  la  reine  furent  la 
plus  redoutable  des  armes  dont  on  l'accabla.  Son 
étourderie  l'y  avait  exposée.  Louis  XVI  dut  un  jour 
acquitter  pour  trois  cent  mille  livres  de  dettes  que 
la   reine  avait   faites  personnellement.  Les  nouvel- 


50  l'affaire  du  collier. 

listes  en  parlèrent  :  «  En  lui  remettant  ces  trois  cent 
mille  francs,  disent  les  Mémoires  seci^ets  de  Bachau- 
mont,  le  roi  lui  a  fait  sentir  que  ceux  qui  l'entou- 
raient, de  crainte  de  lui  déplaire,  lui  déguisaient  la 
vérité.  Il  la  priait  de  réfléchir  que  cet  argent  prove- 
nait de  la  substance  la  plus  pure  des  peuples  et  ne 
devait  pas  être  consacré  à  des  dépenses  frivoles  ». 
Le  trait,  qui  se  répandit,  eut  des  conséquences. 
En  1777,  une  dame  Cahouet  de  Villiers  fut  arrêtée 
pour  avoir  escroqué  d'énormes  sommes  d'argent  en 
se  servant  du  nom  de  la  reine.  Au  fermier  général 
Déranger,  qui  désirait  des  honneurs  à  la  Cour,  elle 
avait  fait  croire  que  la  reine  voulait  contracter  un 
emprunt  sans  en  faire  part  au  roi,  parce  que  celui- 
ci  la  grondait  de  ses  trop  grandes  dépenses.  Elle 
montrait  de  faux  reçus.  L'argent  fut  donné.  «  La 
reine,  écrit  le  comte  Beugnot,  avait  alors  une  répu- 
tation de  légèreté  que,  sans  doute,  elle  n'a  jamais 
méritée.  On  la  supposait  aux  prises  avec  des  besoins 
d'argent  que  provoquait  son  goût  pour  la  dépense. 
On  citait  d'elle  des  traits,  des  paroles,  qui  la  fai- 
saient descendre  du  rôle  de  reine  à  celui  de  femme 
aimable.  On  se  familiarisait  avec  elle  à  ce  dernier 
titre  par  la  pensée.  » 

Quelques  mois  après  l'affaire  Cahouet  de  Villiers, 
le  19  décembre  1778,  Marie-Antoinette  mettait  au 
monde  le  premier  de  ses  enfants.  Il  était  attendu 
depuis  huit  ans.  «  Ma  santé  est  entièrement  remise, 
écrit-elle  peu  après  à  sa  mère.  Je  vais  reprendre  ma 
vie  ordinaire  et,  par  conséquent,  j'espère  pouvoir 
bientôt  annoncer  à  ma  chère  maman  de  nouvelles 
espérances  de  grossesse^  Elle  peut  être  rassurée  sur 
ma  conduite  et  je  sens  trop  la  nécessité  d'avoir  des 


MARIE-ANTOINETTE.  51 

enfants  pour  rien  nég-liger  sur  cela.  Si  j'ai  eu  ancien- 
nement des  torts,  c'était  enfance  et  légèreté;  mais  à 
cette  heure  ma  tête  est  bien  plus  posée  et  elle  peut 
compter  que  je  sens  bien  tous  mes  devoirs  sur  cela. 
D'ailleurs  je  le  dois  au  roi.  » 

Ces  paroles  sont  sincères  et  furent  mises  en  pra- 
tique. Une  profonde  et  durable  réforme  se  fait  dans 
toute  la  vie  de  la  souveraine.  Mais  est-il  encore  temps 
d'arrêter  la  médisance?  Marie-Antoinette  veut 
donner  par  elle-même  l'exemple  de  l'économie.  Au 
Salon  de  1783  est  exposé  son  portrait  par  Mme  Vigée- 
Lebrun  en  robe  longue,  blanche,  tout  unie'.  Elle 
s'habille  comme  une  femme  de  chambre,  disent  les 
uns;  elle  veut,  affirment  les  autres,  ruiner  le  com- 
merce de  Lyon  et  enrichir  les  Belges  de  Courtrai, 
sujets  de  son  frère.  Et  l'on  doit  enlever  le  portrait. 
A  ce  seul  trait  on  voit  la  profondeur  de  l'action  qui 
a  été  exercée.  «  Les  accusations  contre  la  reine,  dit 
M.  de  Nolhac,  on  les  lit  dans  les  brochures  obscènes 
qui  courent  les  cercles  et  passent  de  mains  en  mains, 
du  boudoir  à  l'antichambre;  on  les  retrouve  dans 
ces  recueils  manuscrits  où  l'on  rougit  de  reconnaître 
de  nobles  armoiries  et  des  ex-libris  de  femmes.  Les 
immondices  que  remuera  la  Révolution,  les  allu- 
sions à  Messaline  et  à  Frédégonde,  s'étalent  en  cou- 
plets piquants,  aux  rimes  élégantes  et  poudrées,  et 
les  grandes  dames  les  chantent  sur  les  airs  à  la 
mode,  dans  l'intimité  des  fins  soupers.  Mais  les 
fenêtres  sont  ouvertes;  les  passants  de  la  rue  écou- 
tent, répètent,  et,  du  salon,  la  chanson  descend  au 
cabaret.  Ce  peuple,  à  qui  l'on  enseigne  le  mépris 

1.  C'est  ce  portrait,  appartenant  aujourd'hui  à  Mme  la  comtesse  do 
Biron,  qui  est  reproduit  dans  ce  volume. 


ÎJ2  L'AFFAIRE   DU    COLLIER. 

des  reines,  des  femmes  et  des  mères,  n'oulditM-a 
aucune  des  leçons  qu'il  a  reçues,  et  ce  sont  les 
refrains  des  gens  de  Cour  qui  les  accompagneront  à 
la  guillotine.  » 

Et  cependant,  si  une  femme  eût  dû  être  sympa- 
thique aux  hommes  de  la  Révolution,  c'était  bien 
Marie-Antoinette.  Elle  se  rapprochait  du  peuple 
par  son  affection  pour  lui,  par  la  manière  dont  elle 
en  était  émue,  par  la  manière  dont  elle  s'efforçait 
de  le  comprendre.  Elle  se  rapprochait  des  hommes 
de  la  Révolution  par  les  idées  qui  leur  étaient  com- 
munes. N'est-ce  pas  elle  qui  obtint  l'autorisation  du 
Mariage  de  Figaro  ;  elle  qui  fît  ses  efforts  pour  que 
Voltaire  fût  reçu  à  la  Cour?  Marie-Antoinette  fit 
rentrer  Necker  au  ministère.  Elle  soutint  la  double 
représentation  pour  le  Tiers.  En  1788,  elle  suppri- 
mait pour  1200000  livres  de  charges  dans  sa 
maison. 

Le  8  juin  1773  avait  eu  lieu  l'entrée  solennelle  de 
Louis  XVI,  encore  dauphin,  dans  la  ville  de  Paris, 
avec  la  dauphine.  L'enthousiasme  de  la  foule  allait 
au  délire.  Les  maisons  étaient  en  fleurs,  les  cha- 
peaux volaient  dans  les  airs.  Des  acclamations  inin- 
terrompues :  «  Vive  monseigneur  le  dauphin  !  vive 
madame  la  dauphine!  »  se  répétaient  en  mille  échos. 
«  Madame,  disait  le  duc  de  Brissac,  vous  avez  là 
deux  cent  mille  amoureux.  »  Marie-Antoinette  voulut 
descendre  dans  les.jardins,  se  mêler  directement  à 
la  foule,  remercier  de  plus  près,  serrer  les  mains 
qui  se  tendaient  à  elle.  Et  elle  écrit  à  sa  mère  une 
lettre  où  bat  son  cœur  : 

«  Pour  les  honneurs,  nous  avons  reçu  tous  ceux 
qu'on  peut  imaginer;  mais  tout  cela,  quoique  fort 


MARIE-ANTOINETTE.  oJ 

bien,  n'est  pas  ce  qui  m"a  touchée  le  plus;  mais  c'est 
la  tendresse  et  Tempre^sementcle  ce  pauvre  peuple, 
qui,  malgré  les  impôts  dont  il  est  accablé,  était 
transporté  de  joie  de  nous  voir.  Lorsque  nous  avons 
été  nous  promener  aux  Tuileries,  il  y  avait  une  si 
grande  foule  que  nous  avons  été  trois  quarts  d'heure 
sans  pouvoir  avancer  ni  reculer.  Nous  avons  recom- 
mandé plusieurs  fois  aux  gardes  de  ne  frapper  per- 
sonne. Au  retour,  nous  sommes  montés  sur  une 
terrasse  découverte.  Je  ne  puis  vous  dire,  ma  chère 
maman,  les  transports  de  joie,  d'affection,  qu'on 
nous  a  témoignés  dans  ce  moment.  Qu'on  est  heu- 
reux dans  notre  état  de  gagner  l'amitié  du  peuple  à 
si  bon  marché!  Il  n'y  a  pourtant  rien  de  si  précieux. 
Je  l'ai  senti  et  je  ne  l'oublierai  jamais.  » 

Marie-xVntoinette  et  les  Français  de  la  Révolution 
étaient  faits  pour  s'entendre  ;  mais  entre  la  reine  et 
le  pays  s'était  glissé  Basile  :  il  est  l'homme  du  jour, 
Beaumarchais,  qui  a  laissé  de  son  temps  une  pitto- 
resque peinture,  l'a  merveilleusement  défini  :  «  La 
calomnie!...  il  n'y  a  pas  de  plate  méchanceté,  pas 
d'horreur,  pas  de  conte  absurde  qu'on  ne  fasse 
adopter  en  s'y  prenant  bien...  D'abord  un  bruit 
léger  rasant  le  sol  comme  l'hirondelle  avant  l'orage, 
pianissimo  murmure  et  file  et  sème  en  courant  le 
trait  empoisonné.  Telle  bouche  le  recueille,  et 
piano,  piano,  vous  le  glisse  adroitement.  Le  mal  est 
fait,  il  germe,  il  rampe,  il  chemine,  rinforzando,  de 
bouche  en  bouche  il  va  le  diable;  puis,  tout  à  coup, 
ne  sais  comment,  vous  voyez  la  calomnie  se  dresser, 
siffler,  s'enfler,  grandir  à  vue  d'oeil.  Elle  s'élance, 
étend  son  vol,  tourbillonne,  enveloppe,  arrache, 
entraîne,  éclate  et  tonne;  et  devient,  grâce  au  ciel, 


î)4 


L'AFFAIRE   DU    COLLIER. 


un  cri  général,  un  crescendo  public,  un  chorus 
universel  de  haine  et  de  proscription  '.  » 

Les  Goncourt  ont  écrit  ces  lignes  d'une  vérité 
profonde  : 

«  La  vie  particulière,  ses  agréments,  ses  atta- 
chements, sont  défendus  aux  souverains.  Prison- 
niers d'État  dans  leur  palais,  ils  ne  peuvent  en 
sortir  sans  diminuer  la  religion  des  peuples  et  le 
respect  de  l'opinion.  Leur  plaisir  doit  être  grand  et 
royal,  leur  amitié  haute  et  sans  confidence,  leur 
sourire  public  répandu  sur  tous.  Leur  cœur  môme 
ne  leur  appartient  pas  et  il  ne  leur  est  pas  loisible 
de  le  suivre  et  de  s'y  abandonner.  Les  reines  sont 
soumises  comme  les  rois  à  cette  peine  et  à  cette 
expiation  de  la  royauté.  Descendues  à  des  goûts 
privés,  leur  sexe,  leur  âge,  la  simplicité  de  leur 
âme,  la  naïveté  de  leurs  inclinations,  la  pureté  et  le 
dévouement  de  leurs  tendresses,  ne  leur  acquièrent 
ni  l'indulgence  des  courtisans,  ni  le  silence  des 
méchants,  ni  la  charité  de  l'histoire.  » 


1.  Il  importe  ici  d'observer  qu'en  1774  Beaumarchais  avait  été  envoyé 
à  Londres  par  Louis  XVI  et  Sartine  pour  y  acheter  l'édition  entière 
d'un  affreux  pamphlet  contre  Marie-Antoinette.  C'était  l'Ai'/s  important 
à  la  branche  espagnole  sur  ses  droits  à  la  couronne  de  France,  à  défaut 
d'héritiers,  et  qui  peut  être  très  utile  à  toute  la  famille  de  Bourbon,  surtout 
au  roi  Louis  XVI,  signé  :  G.  A.  (Guillaume  Angelucci),  à  Paris,  1774. 
Cet  Angelucci  était  juif.  Beaumarchais  se  met  en  rapport  avec 
lui,  achète  l'édition.  Il  fait  détruire  les  exemplaires  et  proLodo  de 
même  pour  une  seconde  édition  à  Amsterdam.  Il  allait  revenir  triom- 
pliant,  quand  il  apprend  qu'Angelucci  s'est  sauvé  avec  un  exemplaire 
soustrait  à  la  destruction.  — ^oir  Corresp.  entre  Marie-Thérèse  et  Mercy- 
Argenteau,  éd.  d'Arneth  et  Geffroy,  II,  2-24;  —  A.  d' Xrneth,  Beaumarchais 
u.  Sonnenfels  (Vienne,  1868);  —  Paul  Huot,  Beaumarchais  en  Allemagne 
(Paris,  1869).  —  Peu  après  il  fallut  racheter  un  autre  pamphlet,  les 
Amours  de  Chariot  et  de  Toinette,  s.  1.,  1779.  Chariot  représentait  le 
comte  d'Artois.  Il  était  orné  d'estampes  immondes.  La  destruction  en 
coûta  17  400  Ib.  à  la  cassette  particulière  de  Louis  XVI,  comme  en 
témoigne  la  quittance  du  libraire  Uoissière  publiée  par  Manuel,  Police 
dévoilée,  I,-  23738. 


MARIE- ANTOINETTE.  55 

Toute  de  son  temps,  dont  elle  fut  l'expression  vive 
et  pittoresque,  imbue  de  la -philosophie  sentimentale 
et  naturiste  qui,  du  bourgeois  au  gentilhomme, 
avait  pénéti'é  tous  les  esprits,  Marie-Antoinette  crut 
qu'étant  reine  elle  pouvait  être  femme.  Erreur  que 
la  Cour  où  elle  vivait  ne  lui  pardonna  pas;  que  ne 
lui  pardonna  pas  la  Révolution  et  qu'aujourd'hui 
encore  nous  avons  beaucoup  de  peine  à  lui  par- 
donner. 

Voici  dans  quelles  conditions  Marie-Antoinette 
accouchait. 

Le  garde  des  sceaux,  les  ministres  et  secrétaires 
d'État  attendaient  dans  le  grand  cabinet  avec  la 
Maison  du  roi,  la  Maison  de  la  reine  et  les  grandes 
entrées.  Le  reste  de  la  Cour  emplissait  le  salon  de 
jeu  et  la  galerie.  Tout  à  coup  une  voix  domine  : 
«  La  reine  va  accoucher!  »  La  Cour  se  précipite 
pêle-mêle  avec  la  foule.  L'usage  veut  que  tous 
entrent  en  ce  moment,  que  nul  ne  soit  refusé  :  le 
spectacle  est  public.  On  envahit  la  pièce  si  tumul- 
tueusement que  les  paravents  de  la  tapisserie  entou- 
rant le  lit  de  la  reine  en  sont  presque  renversés.  La 
place  publique  est  dans  la  chambre.  Des  Savoyards 
montent  sur  les  meubles  pour  mieux  voir.  Une 
masse  compacte  emplit  la  pièce,  la  reine  étouffe. 
«  De  l'air!  »  crie  l'accoucheur.  Le  roi  se  jette  sur  les 
fenêtres  calfeutrées  et  les  ouvre  avec  la  force  d'un 
furieux.  Les  huissiers,  les  valets  de  chambre  sont 
obligés  de  repousser  les  badauds  qui  se  bousculent. 
L'eau  chaude  que  l'accoucheur  a  demandée  n'arri- 
vant pas,  le  premier  chirurgien  pique  à  sec  le  pied 
de  la  reine.  Le  sang  jaillit.  Deux  Savoyards,  debout 
sur  une  commode,  se  sont  pris  de  querelle  et  se 


56 


L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 


disent  des  injures.  C'est  un  vacarme.  Enfin  la  reine 
ouvre  les  yeux,  elle  est  sauvée  K 

Tel  était  le  cérémonial  de  la  cour  de  France  quand 
la  reine  donnait  un  héritier  à  la  couronne.  La  femme 
qui  devait  accomplir  de  pareille  façon  les  actes 
suprêmes  de  sa  vie,  aurait  dû  comprendre  que  son 
cœur  navait  pas  le  droit  d'aimer  et  que  sa  bouche 
n'avait  pas  le  droit  de  rire. 

Elle  ne  le  comprit  pas,  et  fut  guillotinée. 


L  Edrn.  et  J.  de  Goaconrt,  .Uarie-Antoinelte,  p.  131-32. 


VII 


JEANNE    DE   VALOIS 


On  était  en  mars  et  il  faisait  encore  froid. 

Elle  se  collait  vite  contre  les  murailles  au  brusque 
passage  des  voitures  ou  se  blottissait  dans  Fébrase- 
ment  des  portes,  la  pauvre  petite,  grelottant  dans  ses 
haillons,  pieds  nus,  les  traits  tirés,  les  lèvres  bleuies 
de  froid  et  de  faim.  Elle  tendait  une  main  fine,  frêle 
et  murmurait  d'une  voix  tremblotante,  que  secouaient 
par  moments  comme  des  frissons  de  colère  :  «  Pitié 
pour  une  pauvre  orpheline  du  sang  des  Valois!  »  Les 
passants,  la  plupart,  ne  l'écoutaient  pas;  d'autres 
jetaient,  distraits  ou  hautains,  quelque  monnaie; 
ceux  qu'arrêtaient  ses  paroles  «...  une  orpheline 
du  sang  des  Valois,  »  répondaient  des  injures  : 
«  Oh!  la  petite  friponne!  »  et  la  repoussaient  dure- 
ment. Alors  elle  s'asseyait  quelques  instants  sur  les 
bords  de  la  route,  lasse,  les  coudes  sur  ses  genoux, 
le  menton  au  creux  des  mains.  Le  vent  soulevait  ses 
cheveux  châtains  dont  il  caressait  son  visage.  Ses 
lèvres  frémissaient  et  ses  yeux  prenaient  un  éclat 
effrayant.  Elle  regardait  les  carrosses,  passant  comme 


y»  L  AFFAIRE    DU    COLLIER. 

un  vent  de  tempête  sur  le  pavé  du  roi,  de  Paris  à 
Versailles,  les  chevaux  au  poil  luisant,  les  cochers 
galonnés  dor,  la  livrée  brillante  des  laquais,  les 
chapeaux  à  plumes  des  gentilshommes,  les  dames 
dans  leurs  cerceaux  garnis  de  satin  et  les  fins  cor- 
sages où  les  dentelles  faisaient  comme  une  écume 
légère  que  les  diamants  étoilaient  de  leurs  scintille- 
ments. Et  les  yeux  de  la  petite  mendiante  avaient 
un  éclat  dur,  ils  brillaient  de  haine  et  d'envie. 

Le  soir,  elle  regagnait  un  affreux  taudis,  grim- 
pant, épuisée,  un  escalier  de  bois,  ouvert  à  la  pluie, 
que  le  lierre,  la  vigne  vierge,  le  chèvrefeuille  avaient 
envahi.  Tremblante  elle  poussait  la  porte.  Dans  la 
pièce,  c'était  la  misère  sordide.  Un  homme  l'accueil- 
lait par  des  jurons;  une  femme,  qui  était  sa  mère, 
ne  Tembrassait  pas.  Tous  les  jours  l'enfant  devait 
rapporter  une  somme  fixée;  et,  quand  elle  ne  l'avait 
pas  atteinte,  sa  mère  lui  arrachait  ses  haillons  pour 
la  frapper  jusqu'au  sang  avec  des  poignées  d'orties. 

La  petite  était  dans  sa  huitième  année.  Parfois 
elle  emmenait  sa  sœur  plus  petite  encore,  qu'elle 
portait  sur  son  dos,  après  avoir  fait  de  son  tablier 
une  écharpe  pour  la  maintenir,  et  ses  genoux, 
quand  elle  avait  marché  quelque  temps,  pliaient 
sous  le  poids. 

Par  une  fraîche  matinée  d'avril,  où  la  brume, 
baignée  de  lumière,  faisait  une  atmosphère  joyeuse, 
l'enfant  s'était  arrêtée  hors  d'haleine  à  mi-côte  du 
village  de  Passy.  Au  loin,  sur  la  route,  un  carrosse 
venait  lentement.  Elle  l'attendit,  et,  quand  elle  fut 
auprès,  approchant  et  tendant  la  main  : 

«  Faites  l'aumône,  pour  Dieu,  à  deux  pauvres 
orphelines  du  sang  des  Valois. 


JEANNE   DE   VALOIS.  b9 

—  Que  dis-tu  là,  petite?  »  fit  une  dame,  richement 
parée,  assise  dans  le  fond  du  carrosse  auprès  d'un 
gros  homme  couvert  de  broderies  qui,  déjà,  com- 
mençait à  gronder.  Il  était  absurde  d'arrêter  sa  voi- 
ture pour  écouter  les  mensonges  d'une  gueuse.  Mais 
la  dame  voulait  entendre,  car  déjà  Tenfant  avait 
entamé  son  histoire.  «  A  merveille,  répondit  la  mar- 
quise, et  je  vous  promets,  ma  bonne  petite  fille,  que, 
si  votre  récit  se  trouve  véritable,  je  vous  servirai  de 
mère.  Mais  prenez  bien  garde  à  vous,  ajouta-t-elle, 
vous  vous  repentiriez  de  m'en  avoir  imposé  '.  » 

C'était  la  marquise  de  Boulainvilliers,  qui  se  ren- 
dait à  sa  terre  de  Passy  en  compagnie  de  son  mari, 
le  prévôt  de  Paris^.  La  marquise,  ainsi  qu'elle  l'avait 
dit,  prit  des  informations  auprès  des  voisins  du 
logis  qui  servait  d'abri  aux  petites  mendiantes,  et, 
plus  particulièrement,  auprès  de  l'abbé  Énoque, 
curé  de  Boulogne,  sur  la  paroisse  duquel  elles 
demeuraient.  Le  prêtre,  homme  de  bien,  d'une 
charité  féconde,  avait  pris  ces  malheureux  en  com- 
passion. 11  s'était  entouré  au  sujet  de  la  mère  et  des 

1.  Les  sources  pour  reconstituer  cette  partie  du  récit  sont  très  nom- 
breuses et  permettent  non  seulement  une  certitude,  mais  d'entrer  dans 
de  minutieux  détails.  Ce  sont  les  Souvenirs  de  la  comtesse  de  la  Motte 
et  son  interrogatoire  du  20  janvier  1786  par  les  commissaires  du  Par- 
lement; les  Mémoires  du  comte  de  la  Motte;  les  Mémoires  du  comte 
Beugnot;  un  récit  très  curieux  intitulé  Histoire  véritable  de  Jeanne  de 
Saird-Rémi,  publié  en  1780,  écrit  par  quelqu'un  qui  était  particulière- 
ment renseigné  sur  cette  partie  de  la  vie  de  notre  héro'ine  ;  les  Mémoires 
secrets  de  Bachauniont;  des  correspondances  :  entre  autres  une  lettre 
de  Jacques  de  St-Rémy  de  Valois,  en  date  du  16  mai  1776,  au  comte 
de  Vergennes,  où  il  parle  de  ses  années  d'enfance  (Archives  des  Affaires 
étrangères,  vol.  1383,  f.  86);  enfin  les  renseignements  que  M"  Target, 
avocat  du  cardinal  de  Rohan,  lit  recueillir  sur  place  et  qui  sont  con- 
servés dans  son  dossier,  Bibi.  v.  de  Paris,  ms.  de  la  réserve. 

'■t.  Marie-Madeleine  de  Hallencourt  de  Dromesnil,  née  en  1730,  qui 
avait  épousé  en  1718,  Annc-Gabricl-IIcnry  Bernard  de  Saiut-Salrc, 
marquis  de  Boulainvilliers,  petit-tils  du  célèbre  financier  Samuel  Bernard. 


60  l'affaire  dl'  collier. 

enfants  de  renseignements  précis,  quil  avait  fait 
venir  de  leur  pays,  le  Bar-sur-Aubois,  et  il  s'em- 
pressa de  les  mettre  à  la  disposition  de  la  marquise. 
L'enfant  s'appelait  Jeanne;  elle  était  la  fille  aîné  ' 
de  Jacques  de  Saint-Rémy,  baron  de  Luz  et  de 
Valois,  lequel  était  né  dans  son  château  de  Fontette, 
à  cinq  lieues  de  Bar-sur-Aube,  le  22  décembre  1717, 
et  venait  de  mourir  en  l'Hôtel-Dieu  de  Paris,  le 
16  février  1762.  Quand  elle  disait  quelle  était  du 
sang  des  Valois,  l'enfant  disait  vrai.  Elle  descendait 
réellement  en  ligne  directe  ,  par  les  mâles  ,  de 
Henri  II,  de  la  branche  des  Valois,  aînée  de  celle 
de  Bourbon  alors  sur  le  trône.  La  généalogie  fut 
certifiée  exacte  par  le  juge  d'armes  de  la  noblesse 
française,  d'Hozier  de  Sérigny,  et  par  le  savant 
Chérin,  généalogiste  des  ordres  du  roi.  Henri  II 
avait  eu,  de  Nicole  de  Savigny,  Henri  de  Saint- 
Rémy,  qu'il  reconnut  et  légitima,  reconnaissance  et 
légitimation  étant  alors  deux  actes  identiques  et  qui 
se  confondaient  en  un  seul  '.  Henri  de  Saint-Rémy, 
avait  eu  de  Chrétienne  de  Luz.  René  de  Saint-Rémy, 
qui  avait  eu  de  Jacquetle  Bréreau,  Pierre  de  Saint- 
Rémy  de  Valois,  qui  avait  eu,  de  INIarie  de  Mulot, 
Nicolas-René  de  Saint-Rémy  de  Valois,  qui  avait 
eu,  de  jMarie-Élisabelh  de  Vienne,  Jacques  de  Saint- 
Rémy,  baron  de  Luz  et  de  Valois,  le  père  de  la 
fillette  en  haillons  que  la  marquise  de  Boulainvil- 
liers  avait  accueillie  sur  le  marchepied  de  sa  voiture. 
Les   armes   étaient   d'argent  à   une  fasce    d'azur, 


1.  Née  au  château  de  Fontette,  département  de  l'Aube,  le  27  juillet  1756. 

2.  Sur  Nicole  de  Savipny,  dame  et  baronne  de  Saint-Rémy,  voir  les 
Bâtards  delà  Maison  de  France,  par  le  marquis  de  Belleval  (Paris,  19Û1), 
p.  23  et  suiv. 


JEANNE   DE   VALOIS.  61 

chargée  de  trois  fleurs  de  lis  d'or.  Et  elle  connais- 
sait ses  armes,  la  petite;  c'était  même  la  seule  chose 
qu'elle  parût  savoir  dans  son  afTreuse  indigence.  La 
fasce  d'azur,  les  fleurs  de  lis  d'or  :  sa  petite  tête  en 
était  comme  tapissée.  Et  quand  elle  en  parlait,  avec 
une  précision  singulière,  ainsi  que  de  l'aïeul,  le 
royal  bâtard  de  Nicole  de  Savigny,  tout  son  corps, 
que  la  misère  avait  incliné,  se  redressait  dans  un 
mouvement  de  révolte  et  d'orgueil. 

Depuis  plusieurs  générations,  les  Saint-Rémy  de 
Valois  menaient,  dans  leurs  domaines  de  Fontette, 
ce  que  le  comte  Beugnot  appelle  la  vie  héroïque  : 
agriculteurs  et  chasseurs,  ou  plutôt  braconniers;  la 
vraie  existence,  dirait-on,  qui  convenait  à  des  fils  de 
rois  du  moment  qu'ils  n'étaient  pas  sur  le  trône,  si, 
parfois,  on  ne  les  voyait  aussi  faux  monnayeurs.  Le 
château,  immense,  dressait  sa  construction  plate  et 
carrée,  sans  style,  datant  de  la  fin  du  xvi''  siècle,  à 
mi-côte,  dominant  une  plaine  ondulée  où  les  champs 
de  luzerne  et  d'avoine  alternaient  avec  les  vignobles 
champenois.  Des  noyers  séculaires  l'entouraient,  au 
feuillage  luisant,  aux  troncs  noueux.  En  bas,  un 
second  château  d'aspect  féodal,  de  grosses  tours 
rondes  plongeant  dans  les  fossés  où  croupissait  une 
eau  fangeuse,  servait  de  grenier  à  foin,  d'abri  aux 
récoltes  de  fruits,  et  de  logement  au  gardien.  Il 
était  délabré,  la  toiture  défoncée;  les  étages  du  haut 
étaient  ouverts  à  la  pluie.  «  Mon  père,  écrit  Beu- 
gnot, avait  vu  le  chef  de  cette  triste  famille  —  il 
s'agissait  de  Jacques  de  Saint-Rémy,  le  père  de  la 
petite  Jeanne  —  ;  il  le  peignait  comme  un  homme 
de  formes  athlétiques,  qui  vivait  de  la  chasse,  de  la 
dévastation  des  forêts,  de  fruits  et  même  de  vol  de 


62  l'affaire  du  collier. 

IVuils  cultivés.  Les  Saint-Rémy  menaient  depuis 
deux  ou  trois  générations  cette  vie  héroïque  qu'en- 
duraient les  habitants  et  les  autorités,  les  uns  par 
crainte,  les  autres  par  quelque  retentissement  d'un 
nom  longtemps  fameux.  »  La  société  du  baron 
n'était  composée  que  de  paysans  avec  lesquels  il 
s'enivrait  et  se  battait  quand  il  avait  bu.  Il  vendait 
lopin  par  lopin  ce  qui  restait  du  patrimoine  fami- 
lial, pour  subvenir  à  ses  débauches.  Enfin,  il  séduisit 
une  nommée  Marie  Josset,  fille  du  gardien  de  son 
château,  et,  après  que  celle-ci  lui  eut  donné  un 
enfant,  l'épousa.  Elle  était  très  belle.  «  Une  taille 
haute  et  élégante,  de  beaux  yeux  bleus,  de  longues 
paupières,  des  sourcils  parfaitement  arqués,  un 
regard  d'une  expression  indéfinissable,  une  belle 
chevelure  d'un  brun  foncé.  »  Le  mariage  eut  lieu 
le  14  août  1755  à  Langres.  L'époux  avait  trente-huit 
ans,  la  femme  trente.  Celle-ci  déclara  ne  pas  savoir 
signer. 

Marie  Josset  acheva  de  le  ruiner.  Elle  était 
adonnée  aux  vices  les  plus  dégradants,  et  Jacques 
de  Saint-Rémy,  avec  sa  force  d'Hercule,  avait  un 
caractère  faible,  une  nature  indolente.  Dans  les 
mains  de  sa  femme  il  n'était  qvi'une  loque.  «  Mon 
père,  écrit  le  comte  Reugnot,  se  souvient  que,  il  y  a 
quinze  ou  vingt  ans,  il  se  transportait  chaque  année 
dans  le  canton  d'Essoyes  pour  la  répartition  des 
tailles.  Lorsqu'il  passait  dans  la  paroisse  de  Fon- 
tette,  le  curé  ne  manquait  pas  de  lui  couper  la 
bourse  pour  les  pauvres  enfants  de  Saint-Rémy. 
Ces  enfants  étaient  au  nombre  de  trois,  abandonnés 
dans  une  chétive  masure,  percée  sur  la  rue  d'une 
petite  trappe  par  où  les  habitants,  chacun  à  son 


JEANNE   DE   VALOIS.  63 

lour,  leur  apporlaienl  de  la  soupe  ou  quelques  ali- 
ments grossiers.  «  J'en  ai  été  témoin,  disait  mon 
«  père,  et  le  curé  n'osait  pas  ouvrir  la  porte  dans  la 
«  crainte  de  m'aflliger  par  le  tableau  de  ces  enfants 
«  nus  et  nourris  comme  des  espèces  de  sauvages;  il 
«  me  disait  que  mon  aumône  contribuerait  à  les 
((  habiller.  » 

Jeanne,  l'aînée,  sortait  avec  les  troupeaux  du  vil- 
lage. Elle  allait  pieds  nus,  maigrelette,  ses  cheveux 
embroussaillés  de  fétus  de  paille  et  de  foin,  pres- 
sant les  vaches  lentes  de  son  brin  de  houx  noir.  Sa 
robe  rapiécée,  d'un  bleu  éteint,  s'harmonisait  à  la 
verdure  grise  des  avoines.  Mais  elle  était  paresseuse 
à  se  lever  et  il  arrivait  que,  le  matin,  sa  mère  la 
poursuivît  à  coups  de  fourche,  jusque  sous  son 
grabat,  pour  la  faire  sortir*. 

Quand  le  baron  de  Saint-Rémy  et  sa  femme 
eurent  épuisé  les  ressources  provenant  du  dernier 
carré  de  terre  cédé  à  d'anciens  fermiers,  qu'ils  eurent 
vendu  leur  château  morceau  par  morceau  à  plu- 
sieurs familles  du  pays  *  et  lassé  la  patience  de 
créanciers  qui  se  préparaient  à  faire  exercer  contre 
eux  la  contrainte  par  corps,  ils  résolurent  d'aller 
chercher  fortune  à  Paris.  On  se  mettrait  en  route, 
le  père,  la  mère  et  trois  des  quatre  enfants  :  Jacques 
et  Jeanne,  les  deux  aînés,  et  la  quatrième,  Margue- 
rite-Anne, qui  venait  de  naître  et  qu'il  était  facile  de 

1.  Doss.  Target,  Bibl.  v.   de  Paris,  ms.  de  la  réserve. 

2.  Les  descendants  de  ces  familles  occupent  aujourd'hui  encore  les 
différentes  parties  du  château,  où  chaque  famille  est  séparée  de  ses 
voisins  par  de  simples  cloisons.  Ces  familles  sont  au  nombre  de  huit. 
Une  partie  du  château  a  malheureusement  été  anéantie  par  un  incendie, 
il  y  a  quelques  années.  Quant  à  l'ancien  château,  aux  tours  rondes,  il 
est  entièrement  détruit  ;  mais  on  retrouve  le  bas  des  tours  à  Tintérieur 
des  maisons  qui  ont  été  construites  sur  l'emplacement. 


04  l'affaire  du  collier. 

porlcr.  Plus  cnibairassante  était  Marie-Anne,  âgée 
(lune  année  et  demi.  On  se  décida  à  partir  de  nuit 
et  à  raccrocher,  la  pauvrette,  enveloppée  de  langes, 
qui  formaient  maillot,  à  l'auvent  d'un  brave  homme 
de  paysan,  nommé  Durand,  ancien  fermier  du 
baron  de  Saint-Rémy,  qui  avait  gardé  avec  lui  de 
bons  rapports.  Disons  immédiatement  que  cet 
excellent  homme  eutgrand'pitié  de  l'enfant  délaissée 
et,  se  chargeant  d'elle,  l'éleva  en  lui  donnant  tous 
ses  soins  et  en  y  mettant  tout  son  cœur. 

On  était  au  printemps  de  1760.  «  Il  n'arriva  rien 
de  remarquable  sur  la  route,  dit  un  contempor-ain 
fort  bien  renseigné  '.  Ils  allèrent  à  petites  journées. 
Après  plusieurs  jours  de  marche,  ils  arrivèrent  à 
Paris.  Ne  trouvant  pas  d'occupation  dans  cette 
ville,  ils  échouèrent  à  Boulogne  dont  ils  connais- 
saient le  curé.  Celui-lui  les  visitait  de  temps  à  autre 
et  fournissait  charitablement  à  une  partie  de  leur 
dépense.  »  L'autre  partie  était  défrayée  par  la  petite 
mendiante.  La  baronne  mettait  aussi  à  profit  sa 
beauté  de  paysanne  robuste  et  avenante.  Elle  finit 
par  jeter  son  mari  à  la  porte  —  le  baron  était  presque 
toujours  malade  à  présent  —  pour  le  remplacer  par 
un  soldat  aux  gardes,  un  nommé  Jean-liaptiste 
Raimond,  natif  de  l'île  de  Sardaigne.  Jacques  de 
Saint-Rémy  mourut  à  l'Hôtel-Dieu,  comme  il  a  été 
dit,  de  misère  et  de  chagrin.  La  vie  de  la  petite 
Jeanne  devint  atroce.  Elle  était  le  souffre-douleur 
de  ce  couple  dépravé  et  méchant,  enfant  martyr  sur 
laquelle  la  débauche  et  le  remords  faisaient  retomber 
leurs  violences.   «  Insensible   à    mes   pleurs,    écrit 

1.  1,'autcur  anonyme  de  VHi:>ioire  véritable  de  Jeanne  de  Saint-Rémi. 


JEANNE   DE   VALOIS.  65 

Jeanne,  mon  impitoyable  mère  fermait  la  porte  et, 
après  m'avoir  forcée  à  me  dépouiller  de  mes  misé- 
rables haillons,  qui  me  servaient  à  peine  à  me 
couvrir,  elle  tombait  sur  moi  avec  furie  et  m'en- 
levait la  peau  à  grands  coups  de  verge.  Ce  n'était 
j)as  tout.  Raimond  me  liait  au  pied  du  lit  et  si,  pen- 
dant cette  opération  cruelle,  j'osais  jeter  des  cris, 
elle  recommençait  de  me  frapper  à  coups  redoublés. 
Souvent  sa  verge  se  brisait  entre  ses  mains,  tant 
sa  brutale  fureur  s'appesantissait  sur  moi.  » 

C'est  alors,  en  1763,  que  Jeanne  se  trouva  sur  le 
chemin  de  la  marquise  de  Boulainvilliers.  Celle-ci 
la  recueillit  et  la  mit,  avec  sa  petite  sœur  Margue- 
rite-Anne qu'elle  avait  vue  attachée  sur  son  dos, 
chez  une  dame  Leclerc,  qui  tenait  une  maison 
d'éducation  pour  jeunes  filles,  à  Passy.  Marguerite- 
Anne  mourut  peu  de  temps  après  de  la  petite  vérole. 

Cependant  la  baronne  de  Saint-Rémy,  qui  avait 
abandonné  son  mari,  ne  tarda  pas  à  être  abandonnée 
de  son  amant.  Elle  retourna  avec  son  fils  Jacques, 
demeuré  près  d'elle,  dans  le  Bar-sur-Aubois.  Des 
adorateurs  rustiques  l'aidèrent  à  y  subsister  tant 
que  ses  charmes  conservèrent  des  attraits.  Peu  à 
peu  avec  l'âge  ceux-ci  se  perdirent  et  la  misérable 
femme  mourut  dans  le  dernier  dénuement.  A  peine 
sorti  de  l'enfance,  son  fils  Jacques  était  parti  avec 
un  peu  d'argent  en  poche.  Il  a  cheminé  jusqu'à 
Toulon,  où  il  s'était  engagé  comme  mousse  sur  le 
premier  navire  qui  avait  consenti  à  le  recevoir. 
C'était  une  nature  d'énergie  et  de  vnleur.  Il  fit  dans 
la  marine  une  carrière  honoral)le'. 

1.  Jacques    de   St-Réniy  de  Valois  était  né  le  2.")  févr.   1755,  avant  le 
mariage  de  sou  père  avec  Marie  Josset.  Enseigne  de  vaisseau  à  Brest, 


66  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

Jeanne  demeura  chez  la  dame  Leclerc  jusqu'aux 
années  qui  suivirent  sa  première  communion.  Quand 
elle  eut  quatorze  ans,  la  marquise  de  Boulaiu- 
villiers  la  plaça  à  Paris,  chez  une  coulurière, 
Mlle  La  Marche,  d'où  elle  passa  chez  Mme  Bous- 
sol,  couturière  dans  le  faubourg  Saint-Germain, 
d'où  elle  entra  en  condition.  Son  caractère  inquiet, 
aiifité,  ne  lui  permettait  pas  de  demeurer  en  place. 
C'était  comme  une  fièvre  qui  la  dévorait.  Elle  sup- 
portait impatiemment  l'obligation  de  servir.  De 
temps  à  autre,  Mme  de  Boulainvilliers  la  prenait 
chez  elle  pour  lui  égayer  l'humeur,  remettre  sa 
santé.  Elle  fut,  de  la  sorte,  tantôt  en  apprentissage, 
tantôt  en  service,  s'irritant  de  plus  en  plus.  «  Je 
devins,  dit-elle,  blanchisseuse,  porteuse  d'eau,  cui- 
sinière, repasseuse,  lingère  ;  tout  enfin,  excepté 
heureuse  et  considérée.  »  Une  petite-fille  des  rois 
de  France  était-elle  faite  pour  demeurer  en  domes- 
ticité? Elle  ne  laissait  pas  d'en  glisser  un  mot  par- 
fois, avec  grâce  et  câlinerie,  à  sa  protectrice,  si 
bien  que  Mme  de  Boulainvilliers  s'occupa  de  faire 
vérifier  officiellement  la  descendance  de  Henri  11. 
Sentant  la  jeune  fille  malheureuse,  elle  la  prit  enfin 
chez  elle  où  elle  la  garda  deux  ans. 

Jeanne  était  devenue  belle  fille,  dans  la  fleur  de 
ses  dix-huit  ans,  quand  Mme  de  Boulainvilliers  fit 
venir  de  Fontette  Marie-Anne  qui ,  jadis ,  avait 
été    accrochée   en"  maillot    à   l'auvent    du    fermier 


le  1"  oct.  n'ô;  lieutenant  de  vaisseau  le  4  avril  1780;  capitaine  do 
fusiliers  au  corps  de  la  marine  le  1"  nov.  l'iBi;  il  commandait  la  fré- 
gate la  Surveillante  et  était  chevalier  de  Saint-Louis  quand  il  mouru 
au  Port-Louis  (lie  de  France)  le  9  mai  nSô.  à  l'âge  de  trente  ans.  Voir 
sur  lui  les  Bâtards  de  la  Maison  de  France,  par  le  marijuis  de  Belleval, 
p.  42  et  suiv. 


JEANNE   DE   VALOIS.  67 

Durand,  pour  les  placer  toutes  deux  au  pensionnat 
de  labbaye  dTerres,  près  de  sa  terre  de  Montgeron, 
où  Ton  terminait  Féducation  des  demoiselles.  Elle 
subvenait  aussi  aux  premiers  besoins  de  Jacques 
(le  Saint-Rémy,  qui  s'était  engagé  comme  mousse 
et  lui  procurait  la  protection  du  duc  de  Pen- 
Ihièvre.  Le  6  mai  1776,  elle  pouvait  enfin  faire 
authentiquer  officiellement  par  d'Hozierla  fameuse 
généalogie,  le  seul  bien  des  enfants,  et,  en  faveur 
de  celle  origine  royale,  obtenait  à  chacun  d'eux, 
par  brevet  du  9  décembre  1776  \  une  pension  de 
huit  cents  livres  sur  la  caisse  du  roi.  En  mars  1778, 
elle  retira  les  deux  sœurs  de  l'abbaye  dYerres, 
pour  les  placer  en  celle  de  Longchamp  où  n'étaient 
admises  que  des  filles  de  qualité. 

Jeanne  a  vingt  et  un  ans.  Par  son  habileté  à 
manier  la  sympathie  de  sa  protectrice,  elle  a  trans- 
formé son  existence.  En  fut-elle  dans  la  suite  plus 
heureuse?  Elle  était  la  proie  d'un  orgueil  sans 
mesure.  C'était  en  elle,  disait-elle,  le  sang  des 
^'alois.  Ce  sang  des  Valois,  chacune  de  ses  pensées, 
chacun  de  ses  écrits  en  est  comme  imprégné.  Quelle 
que  soit  la  situation  de  fortune  où,  par  moments, 
elle  parviendra,  il  lui  semblera  qu'elle  est  toujours 
la  pauvre  délaissée,  qui  répète  sur  le  bord  du  che- 
min, en  haillons,  les  yeux  allumés  de  haine  et  d'en- 
vie :  «  Prenez  pitié  d'une  petite  mendiante  du  sang 
des  Valois  !  » —  «  Tyrannisée  par  un  orgueil  indomp- 
table, écrit-elle  elle-même,  que  j'ai  reçu  delà  nature 
et  que  les  bontés  de  Mme  de  Boulainvilliers,  en  me 
faisant  entrevoir  un    avenir   plus  brillant,  avaient 

1.  Arch.   nat.,  O'/190, 


68  l'affaire  du  collier. 

rendu  plus  irascible,  je  n'arrêtais  qu'en  frémissant 
mes  réflexions  sur  mon  état.  Hélas  I  me  disais-je, 
pourquoi  suis-je  issue  du  sang  des  Valois?  0  nom 
fatal,  c'est  toi  qui  as  ouvert  mon  âme  à  cette  fierté 
qui  n'eût  jamais  dû  y  trouver  place  ;  c'est  pour  toi 
que  je  répands  des  larmes;  c'est  à  toi  que  je  d(  is 
mes  malheurs  !  » 


VIII 


LE    COMTE    DE    LA    MOTTE 


Pour  aristocratique  que  fût  la  vie  que  menaient 
à  l'abbaye  de  Longchamp  nos  jeunes  demoiselles, 
qui  grandissaient  en  âge  et  en  beauté  —  sinon  en 
sagesse  — ,  elles  en  vinrent  à  la  trouver  monotone 
et  bientôt  même  fort  ennuyeuse.  La  marquise  de 
Boulainvilliers  les  faisait  «  sortir  »  de  temps  à  autre. 
En  son  domaine  de  Passy,  les  jolies  pensionnaires 
se  trouvaient  en  contact  avec  la  vie  mondaine,  elles 
s'y  laissaient  caresser  par  les  propos  parfumés  des 
jeunes  gens  élégants  et  sémillants,  et  trouvaient, 
rentrées  au  couvent,  d'un  ton  inélégant  et  fruste,  la 
robe  grise  et  noire  de  religieuses.  Les  noces  magni- 
fiques de  Mlle  de  Passy,  fille  de  la  marquise  de 
Boulainvilliers,  qui  épousait  le  jeune  vicomte  de 
Clermont-Tonnerre  ',  où  Mlles  de  Saint-Rémy  de 
Valois  avaient  été  priées,  déroulèrent  sous  leurs 
yeux  un  spectacle  enchanteur.  Aussi,  quand  Jeanne 
eut  regagné  son  couvent  et  que  l'abbesse,  chargée 

1.  Le  mariage  fut  célébré  le  29  janv.  m9.  Mme  de  Clermont-Tonnerre 
mourut  deux  années  après  (févr.  1781)  en  laissant  deux  petites  filles. 


70  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

de  sonder  ses  inlenlions,  lui  demanda  si  elle  se 
sentait  de  la  vocation  pour  la  vie  religieuse,  la  dame 
abbesse  fut-elle  bien  reçue! 

Un  jour  de  l'automne  de  1779',  écrit  le  comle 
Beugnol,  on  annonce  chez  'Slme  de  Surmont  — 
femme  du  prévôt,  juge  civil  et  criminel  de  la  châ- 
tellenie  et  président  des  greniers  à  sel  de  Bar-sur- 
Aube  —  que  deux  princesses  fugitives  sont  tom- 
bées à  Fauberge  de  la  Tête  Bouge,  c'est-à-dire  à  la 
plus  misérable  auberge  de  la  ville,  où  il  n'y  en  a  pas 
une  de  passable.  Et  nous  tous  de  rire  de  princesses 
ainsi  logées.  On  apprend  que  ces  dames  sont  échap- 
pées du  couvent  de  Longchamp  et  qu'elles  se  sont 
dirigées  sur  Bar-sur- Aube  comme  sur  un  point  cen- 
tral où  elles  vont  réunir  tous  leurs  efforts  pour 
rentrer  dans  les  biens  considérables  qui  forment 
l'antique  patrimoine  de  leur  Maison.  Ces  biens  sont 
les  terres  de  Fontette,  d'Essoyes  et  de  Verpillières. 
L'une  porte  le  nom  de  Mlle  de  Valois  —  c'est  notre 
petite  Jeanne,  —  l'autre  de  Mlle  de  Saint-Rémy  — 
c'est  Marie-Anne,  sa  plus  jeune  sœur. 

Elles  avaient  franchi  les  haies  de  clôture,  un  léger 
paquet  sous  le  bras  et  douze  écus  dans  leur  poche. 
Le  coche  d'eau  les  avait  conduites  jusqu'à  Nogent, 
d'où  le  carrosse  de  voiture  les  avait  menées  à  Bar- 
sur-Aube.  De  leurs  trente-six  livres  tournois,  elles 
en  avaient  dépensé  vingt-quatre. 

Toute  une  jeunesse  gaie  et  vive  papillonnait  à 
Bar-sur-Aube  autour  de  l'énorme  et  majestueuse 


L  Le  comte  Beugnot  parle  de  l'automne  de  1782.  L'acte  de  mariage 
de  Nicolas  de  la  Motte  et  de  Mlle  de  Saint-Rémj'  de  Valois,  en  date  du 
6  juin  1780,  dans  les  registres  de  l'état  civil  de  Bar-sur-Aube,  prouve 
qu'il  faut  lire  177D- 


LE   COMTE   DE   LA   MOTTE.  71 

Présidente  de  Surmont*,  en  sa  belle  demeure  de  la 
rue  de  TAube,  entourée  de  jardins  fleuris  ^  C'étaient 
des  parties  de  campagne  en  chars  à  bancs,  avec  des 
provisions  dans  des  paniers  que  Ton  allait  étaler  sur 
la  mousse  et  les  nappes  de  fougères,  dans  le  fond 
des  bois;  c'étaient  des  comédies,  où  jeunes  gens  et 
jeunes  fdles  se  donnaient  la  réplique  sur  une  estrade 
garnie  de  tapis,  construite  dans  Tune  des  hautes 
salles  en  boiseries  blanches  de  riiotel,  et  où  les 
spectateurs  applaudissaient  un  dialogue  d'autant 
plus  animé  et  naturel  que  Fronlin  et  Lisette  avaient 
plus  longuement  répété  leur  rôle,  bras  dessus  bras 
dessous,  en  toute  solitude  —  il  fallait  bien  ménager 
la  surprise  !  —  sous  les  voûtes  épaisses  et  discrètes 
des  profondes  allées  du  parc. 

«  Mme  de  Surmont  avait  quelque  temps  résisté, 
écrit  le  jeune  Albert  Beugnot,  avocat  en  herbe; 
mais  nous  étions  parvenus  à  lui  persuader  que  sa 
position  dans  la  ville  lui  imposait  l'obligation  de 
protéger  des  demoiselles  de  qualité  fugitives,  per- 
sécutées peut-être,  et  que  la  noblesse  délaissait  d'une 
manière  honteuse.  Nous  avions  fait  vibrer  la  corde 
sensible.  »  La  bonne  dame  prit  donc  les  jeunes  filles 
sous  son  toit,  nonobstant  la  mauvaise  humeur  de 


1.  «  J'ai  peint  de  quelques  traits  la  société  un  peu  libre  qui  se  réunis- 
sait dans  la  maison  de  Mme  de  Surmont,  »  écrit  le  comte  Beugnot 
(I,  6).  Il  est  regrettable  que  cette  partie  de  ses  Mémoires  n'ait  pas  été 
publiée. 

2.  La  maison  de  Surmont  est  conservée  à  Bar-sur-Aube,  16  et  18, 
rue  d'Aube.  Les  salles,  style  Louis  XVI,  sont,  pour  la  plupart,  du 
temps.  Par  une  coïncidence  intéressante,  la  maison  est  aujourd'hui 
habitée  par  une  descendante  directe  de  Henri  II  et  de  Nicole  de  Savigny, 
Mlle  Olivia  de  Valois,  appartenant  à  la  branche  aînée  de  la  famille 
dont  la  branche  cadette  s'est  éteinte  en  Fhéro'iue  de  ce  récit,  en  ses 
deux  sœurs  et  en  son  frère.  —  Voir  Em.  Socard,  Table  généal.  de  la 
Maison,  de  Valois  Saint- Jtémy.  Troycs,  1858,  in-8. 


72  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

son  mari  qui  n'avait  pas  laissé  de  bougonner  et  de 
protester  contre  cet  envahissement  dérangeant  ses 
habitudes.  Comme  ces  demoiselles  étaient  dans  le 
plus  grand  dénuement,  Mme  de  Surmont  leur  prêta, 
le  jour  de  leur  arrivée,  deux  robes  blanches,  mais 
sans  trop  d'espoir  qu'elles  pussent  leur  servir,  car 
les  robes  étaient  à  sa  taille  et  cette  taille  était  des 
plus  volumineuses.  Aussi,  quelle  ne  fut  pas  sa  sur- 
prise, quand  elle  vit,  le  lendemain,  que  les  corsages 
allaient  parfaitement.  On  avait  passé  la  nuit  à  les 
découper  et  recoudre,  si  bien  qu'elles  convenaient 
à  ravir.  «  Elles  procédaient  pour  tout  avec  la  même 
liberté  et  Mme  de  Surmont  commençait  à  trouver 
le  sans-façon  des  princesses  poussé  trop  loin.  » 

L'aînée,  Jeanne  de  Valois,  avait  un  esprit  actif, 
impétueux,  mettant  tout  sens  dessus  dessous,  dans 
la  vieille  demeure  où,  du  jour  au  lendemain,  elle 
s'était  trouvée  chez  elle.  Elle  n'avait  pas  tardé  à 
faire  quitter  au  président  du  grenier  à  sel  sa  mau- 
vaise humeur,  le  charmant  de  sa  vivacité  gracieuse, 
de  ses  espiègleries  enjouées,  de  mille  et  une  flatte- 
ries et  câlineries,  dont  le  bonhomme  se  trouvait 
tout  farci.  «  Les  demoiselles  de  Saint-Rémy,  dit 
Beugnot,  qui  ne  devaient  passer  tout  au  plus  que 
la  semaine  chez  Mme  de  Surmont,  y  demeurèrent 
un  an.  Le  temps  s'écoula  comme  il  s'écoule  dans 
une  petite  ville  de  province  :  en  querelles,  en  rac- 
commodements, en  -propos,  en  justifications,  en 
épouvantables  intrigues  et  qui  ne  franchissaient 
jamais  les  murs  de  la  cité.  Toutefois  le  génie  de 
Mlle  de  Saint-Rémy,  l'aînée,  trouvait  à  se  déve- 
lopper dans  un  cercle  aussi  étroit.  Elle  préludait  en 
attendant  partie.  Elle  s'était  emparée  de  l'esprit  de 


LE   COMTE   DE   LA   MOTTE.  iS 

M.  de  Surmont,  et  recouvrait  de  rattachement 
aveugle  que  lui  portait  cet  homme  de  bien,  les  noir- 
ceurs qu'elle  distribuait  à  tout  venant,  à  Mme  de 
!  Surmont  elle-même.  Cette  dernière  m'a  souvent 
:  répété  que  Tannée  la  plus  malheureuse  de  sa  vie 
;  était  celle  qu'elle  avait  passée  dans  la  société  de  ce 
•démon.  » 

Parmi  les  personnes  que  nos  deux  sœurs  voyaient 
à  Bar-sUr-Aube,  figurait  une  dame  de  la  Motte, 
veuve  d'un  officier  de  gendarmerie,  compagnie  des 
Bourguignons  S  en  garnison  à  Lunéville.  Elle  avait 
un  fils  engagé  dans  la  compagnie  même  où  avait 
servi  son  mari.  Marc- Antoine-Nicolas  de  la  Motte 
venait  souvent  dans  la  maison  de  Surmont.  C'était 
un  jeune  homme  au  visage  allongé,  figure  mince, 
teint  pâle  et  sourcils  noirs,  et  qui  avait  bon  air,  en 
somme,  dans  son  habit  de  gendarme  écarlate,  brodé 
de  galons  d'argent,  portant  à  son  chapeau  bordé 
d'argent  la  cocarde  blanche,  son  grand  manteau  de 
drap  écarlate  doublé  de  serge  rouge  et  parementé 
de  couleur  chamois.  l\Iais  il  était  lourdaud,  et  ses 
camarades,  déformant  son  nom  «  La  Motte  », 
l'appelaient  «  Momotte  »  sans  qu'il  s'en  formalisât. 

La  flotte  avait  du  talent  pour  la  comédie.  Il  tenait 
des  rôles  avec  Mlle  Jeanne  et  lui  donnait,  dit-elle, 
des  leçons  de  déclamation.  «  Ces  moments,  observe 
Jeanne,  n'étaient  pas  perdus  pour  l'amour.  »  On 
déclama  tant  et  si  bien  qu'il  fallut  se  marier  en 
grande    hâte^   L'union   de   Nicolas   de   la  Motte, 


1.  A  la  veille  de  la  Révolution  la  gendarmerie  comprenait  dix 
compagnies,  dont  les  quatre  premières  —  Écossais,  Anglais,  Bourgui- 
gnons et  Flamands  —  avaient  le  roi  pour  capitaine. 

2.  L'Histoire  véritable  de  Jeanne  de  Saxnt-liémi  donne  sur  les  premières 


74  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

écuyer,  gendarme  du  roi  de  la  compagnie  des  Bour- 
guignons, et  de  Jeanne  de  Saint-Rémy  de  Valois 
de  Luze,  fut  bénie  le  G  juin  1780,  en  la  paroisse  de 
Sainte-Marie-Madeleine  de  Bar-sur-Aube.  Les  fian- 
(jailles  avaient  été  célébrées  la  veille,  «  sous  l'auto- 
risation de  messire  Joseph-Henri  Arminot,  écuyer, 
seigneur  de  Fin-et-bon-chemin,  élu  tuteur  ad  hoc 
par  assemblée  de  parents  en  date  du  20  mai  1780, 
à  cause  de  la  longue  absence  de  la  dame  Jossel, 
mère  de  la  demoiselle.  »  —  «  A  la  célébration  dudit 
mariage  ont  assisté  :  Nicolas-Clausse  de  Surmont, 
conseiller  du  roi,  président,  prévôt,  juge  civil  et 
criminel  de  la  prévôté  et  châtellenie  de  Bar-sur- 
Aube,  lieutenant  général  de  police  et  président  du 
grenier  à  sel,  oncle  maternel  du  mari;  messire 
Joseph-Henri  Arminot,  écuyer,  seigneur  de  Fin-et- 
bon-chemin,  parent  et  tuteur  de  la  mariée,  demeu- 
rant audit  Bon-chemin,  et  Jean  Durand,  receveur 
des  aides,  demeurant  à  Fontette.  «  Ce  Jean  Durand 
était  sans  doute  l'ancien  fermier  de  Saint-Rémy  rjui 
avait  recueilli  et  élevé  la  petite  Marie-Anne.  Un 
mois  après,  jour  pour  jour,  à  la  même  paroisse, 

i  étaient  baptisés  Jean-Baptiste  et  Nicolas-^Iarc,  fils 
jumeaux  de  Nicolas  de  la  Motte,  gendarme  du  roi, 
et  de  Jeanne  de  Valois.   Les   parrains  étaient  les 

\  domestiques  de  Mme  de  Sùrmont.  Les  deux  enfants 
moururent  quelques  jours  après  ^  Nicolas  de  la 
Motte  avait  alors  vingt-six  ans  et  Jeanne  de  Valois 
en  avait  vingt-quatre.  Les  deux  époux  usurpèrent 
le  titre  de  comte  avec  assez  d'adresse  pour  que  les 


amours  de  Nicolas  de  la  :Motte  et  de  Jeanne  de  Valois  des  détails  d'un 
réalisme  tel  qu'il  est  impossible  de  les  reproduire. 
1.  Ces  faits,  d'après  les  registres  de  l'état  civil  de  Bar-sur-Aube. 


LE   COMTE   DE   LA   MOTTE.  7u 

contemporains,  et  depuis  lors  tous  les  historiens 
qui  se  sont  occupés  de  leur  histoire,  y  aient  été 
trompés.  Dans  les  actes  d'état  civil  qui  les  concer- 
nent et  qui  nous  ont  passé  sous  les  yeux,  La  Motte 
est  simplement  qualifié  d'écuyer.  Son  oncle,  frère 
de  son  père,  était  marchand.  La  confusion  fut  d'ail- 
leurs d'autant  plus  facile  qu'il  existait  dans  le  Bar- 
sur-Aubois  deux  familles  de  la  flotte  :  l'une,  à 
laquelle  appartenait  le  mari  de  notre  héroïne,  était 
de  petite  gentilhommerie  ;  l'autre ,  de  noblesse 
ancienne  et  plus  considérable,  était  établie  à  Braux- 
le-Comte. 

«  M.  de  la  Motte,  dit  Beugnot,  était  un  homme 
laid,  mais  bien  fait;  habile  à  tous  les  exercices  du 
corps,  et,  en  dépit  de  sa  laideur,  l'expression  de  sa 
figure  était  aimable  et  douce.  Il  ne  manquait  pas 
entièrement  d'esprit;  mais  ce  qu'il  en  avait  était 
tourné  vers  les  aventures  subalternes.  Il  était  gen- 
tilhomme et  le  troisième  de  son  nom  qui  servait 
dans  la  gendarmerie.  Son  père,  chevalier  de  Sainl- 
Louis  et  maréchal  des  logis  dans  ce  corps,  avait  été 
tué  dans  la  bataille  de  jNIinden.  Dénué  de  toute 
espèce  de  fortune,  il  avait  cependant  eu  le  talent  de 
se  noyer  de  dettes.  «  «  Gendarme  assez  dispos 
pour  bien  porter  sa  botte  de  foin  du  magasin  de 
fourrage  au  quartier,  disait  de  lui  son  beau-frère 
M.  de  la  Tour,  mais  ne  lui  en  demandez  pas  davan- 
tage. »  «  Il  n'est  pas  beau  de  figure,  écrit  Manuel 
dans  son  pamphlet,  mais  du  reste  il  promettait. 
Mlle  de  Valois  fit  cas  du  reste.  » 

Quand  Mme  de  Surmont  apprit  à  quel  point 
Jeanne  de  Valois  et  son  neveu  l'avaient  trompée, 
irritée  de   l'insulte  faite  à  sa  maison,  elle  pria  la 


76  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

demoiselle  de  sortir  et  congédia  le  galant.  Ils  allè- 
rent se  réfugier  chez  Mme  de  la  Tour,  sœur  de 
M.  de  la  Motte  ;  mais  celle-ci,  fort  gênée  elle-même, 
ne  put  les  héberger  longtemps.  Jeanne  aliéna  pour 
mille  francs  deux  années  de  la  pension  de  huit  cents 
livres  qu'elle  avait  obtenue  ;  La  Motte  vendit  pour 
six  cents  livres  un  cabriolet  et  un  cheval  qu'il  avait 
achetés  à  crédit  à  Lunéville  :  ce  furent  les  res- 
sources pour  se  mettre  en  ménage. 

Les  gendarmes  résidaient  au  château  de  Lunéville 
qu'ils  entretenaient  et  meublaient  à  leurs  frais. 
La  Motte  se  montra  fier  de  présenter  aux  camarades 
sa  jeune  femme,  très  jolie  et  très  coquette,  et  Jeanne 
fut  fêtée  par  le  corps  tout  entier.  Le  mari  eut-il 
motif  d'en  prendre  ombrage?  quoi  qu'il  en  soit,  il 
mit  sa  femme  au  couvent  de  Saint-Nicolas  en  Lor- 
raine et  reprit  sa  vie  de  garçon,  se  noyant  de  dettes, 
u  faisant  des  escroqueries  avec  des  juifs  »  et  s'amu- 
sant  de  son  mieux.  Bientôt  cependant  il  retira  Jeanne 
du  couvent  pour  la  reprendre  auprès  de  lui  '. 

Jeanne  ne  tarda  pas  à  faire  partager  à  son  mari 
les  rêves  d'ambition  qui  la  hantaient.  Certes,  avec 
le  nom  qu'elle  portait,  son  intelligence,  son  activité, 
on  parviendrait  à  reconquérir  une  situation  digne 
d'une  fille  des  Valois.  La  Motte  était  une  nature 
banale  et  bornée  sur  laquelle  sa  femme  n'avait  pas 
tardé  à  prendre  un  empire  absolu.  Ses  créanciers  la 
harcelaient.  Songeant  à  chercher  fortune  ailleurs, 
il  sollicita  un  certificat  de  service  ;  mais  celui-ci  lui 
fut  refusé.  C'était  l'usage  du  corps.  La  gendarmerie 
formait  une    arme   d'élite   où   les   gentilshommes 

1.  Doss.  Target,  Bibl.  v.  de  Paris,  ms.  de  la  réserve. 


LE  COMTE   DE   LA   MOTTE.  77 

servant  sans  grade  étaient  nombreux.  Les  autres 
appartenaient  à  la  classe  bourgeoise  et,  en  grande 
majorité,  à  des  familles  de  robe.  On  perdait  tout 
droit  à  l'avancement  ou  à  la  croix  si  Ton  se  retirait 
sans  certificat  de  service,  et  Ton  n'obtenait  de  cer- 
tificat qu'en  payant  ses  dettes. 


I 


IX 


AU   CHATEAU    DE    SAVERNE 


Vrrs  celte  époque,  septembre  1781,  Mme  de  la 
Molle  apprit  que  sa  bienlaitrice,  la  marquise  de 
Boulainvilliers,  était  de  passage  à  Strasbourg.  Elle 
décida  son  mari  à  s'y  rendre.  A  Strasbourg  les 
jeunes  époux  entendent  que  la  marquise  est  Thôle 
du  prince  cardinal  de  Rohan  en  son  château  de 
Saverne  :  ils  vont  à  Saverne.  Mme  de  Boulainvilliers, 
qui  s"était  d'abord  fâchée,  quand  elle  avait  entendu 
la  folle  équipée  de  ses  petites  protégées  franchis- 
sant les  murs  de  l'abbaye  de  Longchamp,  ne  leur 
on  a  pas  tenu  longtemps  rigueur.  Elle  accueille  les 
jeunes  époux  avec  sa  bonté  coutumière.  Ils  lui 
content  leur  détresse,  elle  en  est  touchée  et  consent 
à  les  présenter  au  cardinal. 

Le  prince  Louis  de  Rohan  est  demeuré  tel  que 
nous  l'avons  connu  à  Vienne,  si  ce  n'est  que  les 
années,  avec  leur  expérience,  et  les  dignités  de  plus 
en  [)lus  grandes  dont  il  a  été  revêtu,  lui  ont  donné 
un  air  phis  grave  —  pas  beaucoup.  Il  est  à  présent 


80  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

cardinal,  lilulaire  de  révôché  de  Strasbourg,  le  plus 
riche  de  France,  prince-État  d'Empire,  landgrave 
d'Alsace,  abbé  de  la  grande  abbaye  de  Saint-Vaast  et 
de  celle  de  la  Chaise-Dieu,  proviseur  de  Sorbonne, 
grand  aumônier  de  France,  ce  qui  est  la  première 
charge  de  la  cour,  supérieur  général  de  l'Hôpital 
royal  des  Quinze-Vingts,  et  commandeur  de  Tordre 
du  Saint-Esprit.  Nous  avons  son  portrait  à  cette 
époque  :  un  homme  d'une  belle  figure,  mais  tou- 
jours une  figure  d'enfant,  rondelette,  gracieuse  et 
poupine,  haute  en  couleurs,  les  cheveux  d'un  gris 
blanc  et  le  devant  de  la  tête  dégarni  ;  d'une  grande 
taille,  se  tenant  fort  droit  et  bien  fait.  Il  porte  ses  cin- 
quante ans.  Bien  qu'avec  l'âge  il  se  soit  chargé  d'un 
peu  d'embonpoint,  la  démarche  est  toujours  noble  et 
aisée,  trahissant  dans  son  allure  à  la  fois  l'homme 
d'Église  et  l'homme  de  Cour.  Il  est  toujours  affable, 
aimable,  d'une  grâce  avenante,  ouvert  et  accueillant, 
méritant  encore  le  nom  qu'on  lui  donnait  :  la  Belle 
Éminence  ^ 

Rohan  a  fait  reconstruire,  avec  faste  et  dans  un 
beau  style,  par  l'architecte  Salins  de  Montfort,  le 
palais  de  Saverne,  résidence  des  évêques  de  Stras- 
bourg, qu'un  incendie,  où  il  a  failli  périr  lui-même, 
a  anéanti  le  8  septembre  1779  :  perte  de  plusieurs 
millions.  L'œuvre  réalisée  est  admirable.  Il  y  installe 
des  collections  de  physique,  d'histoire  naturelle; 
une  nombreuse  bibliothèque  aux  belles  reliures 
portant  sur  les  plats,  frappées  en  or,  les  armoiries 

1.  Bette  d'Étienville,  Défense  à  une  accusation  d'escroquerie,  éd.  ori- 
ginale, p.  12.  On  a  un  portrait  de  Rohan  par  Rossin  (1768),  gravé  par 
Cathelin  (1773),  un  autre  portrait  gravé  par  Campion  do  Tcrsan  d'après 
le  dessin  de  Ch.-N.  Cochin  (1765),  ceux  de  Capellan,  Chapuy,  Klauber, 
François  et  des  estampes  anonymes. 


AU   CHATEAU   DE   SAVERNE.  81 

cardinalices  avec  cette  mention  :  Ex  bibliotheca 
Tabernensi^.  A  Paris,  il  occupe  Tadmirable  hôtel 
de  Rohan,  rue  Vieille-du-Temple,  qui  a  pris  le 
nom  de  «  Maison  de  Strasbourg  ».  De  grands  jar- 
dins le  font  communiquer  avec  le  palais  Soubise'. 
On  y  admire  encore  le  salon  des  Singes,  d'un  goût 
bizarre,  paysanneries  chinoises  par  Christophe  Huet, 
mais  dont  rornementation  est  harmonieuse  et  déli- 
cate; les  trumeaux  mythologiques  de  J.-B. -Marie 
Pierre,  les  pittoresques  paysages  de  Boucher,  et, 
avant  tout,  au  fronton  des  vastes  écuries  où  le 
prince  Louis  nourrissait  ses  cinquante-deux  juments 
d'Angleterre,  l'admirable  bas-relief  de  Le  Lorrain, 
les  chevaux  d'Apollon, 

Un  bas-relief  en  pierre  et  qui  semble  d'airain, 

dit  un  merveilleux  érudit,  qui  fut  poète  à  ses  heures, 
Anatole  de  Montaiglon^. 

Rohan  réunissait  les  livres  d'heures  anciens,  les 
missels  aux  brillantes  enluminures  :  il  lui  répugnait 
d'avoir  entre  les  mains,  durant  les  offices,  de  vilains 
livres  imprimés. 

D'autre  part  il  a  pris  à  cœur  la  faillite  de  son 
neveu  le  prince  de  Guéméné,  la  retentissante  fail- 
lite de  trente  millions  qui  a  accumulé  ruines  et 
misères.  Les  plus  atteints  sont  les  petites  gens,  bou- 
tiquiers, portiers,  domestiques,  qui  confiaient  leurs 

1.  Ces  trésors  artistiques  et  scientifiques  ont  été  transportés  par  le 

Itirortoiro  du  Bas-Rhin  en  la  bibliothèque  de  Strasbourg,  où  l'inceudie 

1  ■  18"0  les  a  détruits.  Le  Roy  do  Sainte-Croix,  p.  8'J  et  suiv. 

-'.  Aujourd'hui  palais   des   Archives  nationales.  A    l'hôtel  do  Rohan 

■  Imprimerie  Nationale  a  trouvé  un  abri  qu'elle  serait  sur  le  point 

juitter. 

•.  Sur  l'hôtel  de  Rohan   voir   Henry  .Touin,  Ancien  hOlel  de  liuhan 
•fecté  à  l'Imprimerie  Nationale,  Paris,  189'J,  in-fol. 

6 


82  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

épargnes  au  prince.  Rohan  n'y  est  mc4é,  ni  com- 
promis en  rien;  mais,  dans  la  mesure  de  ses  forces, 
il  veut  atténuer  le  désastre.  Chaque  année,  sans  que 
rien  ne  l'y  oblige,  il  contribue  pour  une  somme  con- 
sidérable à  la  liquidation  des  dettes  de  son  cousin'. 

Rohan  a  fait  un  pèlerinage  à  Salzbach  au  champ 
où  Turenne  trouva  la  mort.  «  La  pensée  m'est 
venue,  dit-il,  d'élever  un  monument  à  ce  grand 
homme.  J'ai  donc  acheté  le  champ  où  un  boulet  le 
frappa  et,  avec  lui,  la  fortune  de  la  France,  pour  y 
faire  construire  une  pyramide.  Je  ferai  bâtir  à  côté 
une  maison  pour  y  établir  un  gardien,  un  vieux 
soldat  invalide  du  régiment  de  Turenne,  je  désire 
que  ce  soit  de  préférence  un  Alsacien.  »  Le  monu- 
ment fut  élevé,  la  maison  fut  construite ,  un  vieux 
soldat  y  fut  logé  ^. 

Et,  de  la  sorte,  l'argent  filait.  Aussi  tous  les  con- 
temporains, Marie- Antoinette  la  première  —  et 
avec  quelle  âpreté  :  «  Un  besogneux,  »  dit-elle,  — 
puis  tous  les  historiens  jusqu'à  ce  jour,  sans  excep- 
tion, ont-ils  reproché  à  Rohan  sa  fortune  obérée. 
Un  évèque  qui  a  des  dettes  :  quelle  horreur!  il 
devait  entretenir  des  femmes.  Aussi  bien  sait-on 
que  ce  que  l'homme  pardonne  le  plus  difficilement 
à  son  semblable  est  de  ne  pas  avoir  d'argent. 

Mme  de  la  Motte  était  une  petite  créature  fine  et 
souple,  d'une  grâce  ondoyante  et  alerte.  Des  che- 
veux châtains,  de  ce  châtain  si  fin  qui  a  la  nuance 

1.  Déclaration  du  baron  de  Planta,  28  nov.  nSS  {Arch.  nat.,  X',  B/UH) 
et  son  interrogatoire  [Ibid.,  FV4145,  B);  Mémoires  de  la  baronne  d'Ober- 
kirch,  II,  1. 

2.  Le  monument  et  la  maison,  détruits  en  17S6,  ont  été  reconstruits 
depuis.  Le  champ  de  Salzbach,  acheté  par  Rohan,  est  demeuré  la  pro- 
priété de  la  France,  terre  française  en  plein   duché  de  Bade.  On"  fait 


AU   CHÂTEAU   DE   SAVERNE.  83 

des  noisettes  avec  des  reflets  plus  clairs,  ondulaient 
sur  son  front.  Ses  yeux  étaient  bleus,  pleins  d'expres- 
sion, très  vifs,  sous  des  sourcils  noirs  bien  arqués. 
La  bouche,  grande,  pouvait  paraître  ce  qu'il  y  avait 
de  défectueux  dans  son  visage  au  point  de  vue  du 
dessin;  cependant  elle  en  était  le  charme  par  les 
dents  fines  et  d'une  blancheur  parfaite,  mais  sur- 
tout par  le  sourire  qui  était  enchanteur.  «  Son  sou- 
rire allait  au  cœur,  »  dit  Beugnot,  qui  en  parle 
d'expérience.  Sa  gorge  eût  été  à  souhait  s'il  y  en 
avait  eu  davantage;  mais,  comme  l'observe  encore 
Beugnot,  «  la  nature  s'était  arrêtée  à  moitié  de  l'ou- 
vrage et  cette  moitié  faisait  regretter  l'autre.  » 
L'éclat  si  pur  de  son  teint,  une  peau  blanche  et 
fraîche,  une  physionomie  spirituelle  et  une  allure 
vive,  si  légère,  qu'en  la  voyant  se  transporter  d'un 
point  à  un  autre  il  semblait  qu'elle  ne  pesât  rien, 
ajoutaient  à  son  agrément.  Enfin  c'était  la  voix, 
douce,  insinuante,  d'un  timbre  agréable,  qui  cares- 
sait. Avec  une  instruction  négligée  elle  avait  l'esprit 
prompt  et  naturel,  elle  s'énonçait  correctement  et 
avec  une  grande  facilité.  «  La  nature,  dit  Bette 
d'Étienville,  lui  avait  prodigué  le  dangereux  don  de 
persuader  '.  »  Devant  les  personnes  d'un  rang  élevé 
elle  savait  prendre  un  air  d'aristocratie,  un  maintien 
noble,  à  la  fois  déférent  et  aisé,  merveilleusement 


aujourd'hui  encore  pèlerinatro  au  champ  de  Salzliach,  où  s'élève  la  pyra- 
mide de  Rohan  et  seconserve  pieusement  la  pierre  où  Turonne 
s'appuya  pour  mourir.  Le  gardien  actuel,  nommé  par  le  ministère  de  la 
pucrre  français,  est  M.  Schnœring,  alsacien  comme  son  nom  l'indique. 
iVest  un  ancien  adjudant  de  pontonniers,  retraité,  chevalier  de  la  Légion 
d'honneur. 

1.  Bette  d'Étienville,  Second  mémoire,  dans  la  Coll.  compL,  II,  3-2.  — 
Georgel  dit  de  son  côté  :  «  Un  air  de  bonne  foi  dans  ses  récits  mettait 
la  persuasion  sur  ses  lèvres  ».  Além.,  II,  36. 


84  L'AFFAIRE    DU   COL^JER. 

approprié  à  la  circonstance.  Quant  aux  lois  morales 
et  à  celles  de  l'État,  elles  formaient  un  domaine 
dont,  très  simplement,  avec  infiniment  de  naturel, 
et  sans  autre  intention  mauvaise.  Aime  de  la  Motte 
ne  soupçonnait  pas  Texistence.  Elle  allait  ainsi  tout 
droit  devant  elle,  avec  les  armes  redoutables  que 
son  sexe,  sa  beauté  et  son  esprit  mettaient  dans  ses 
mains,  tout  droit,  sans  voir  d'obstacle,  au  gré  de 
ses  fantaisies  impétueuses.  «  Tout  cela,  conclut 
Beugnot,  composait  un  ensemble  effrayant  pour 
un  observateur  et  séduisant  pour  le  commun  des 
hommes  qui  n'y  regardait  pas  de  si  près  '.  » 

Telle  était  Mme  de  la  Motte.  Nous  connaissons  le 
cardinal  de  Rohan. 

On  a  vu  comment  Jeanne  de  Valois  avait  rencon- 
tré pour  la  première  fois  Mme  de  Boulainvilliers  sur 
le  chemin  qui  montait  au  village  de  Passy.  C'est  sur 
la  grande  route  encore,  entre  Strasbourg  et  Saverne, 
qu'elle  fut  pour  la  première  fois  présentée  au  car- 
dinal. «  Je  rencontrai  la  dame  de  Boulainvilliers, 
dit  celui-ci,  qui  se  promenait  sur  la  grande  route; 
elle  fit  arrêter,  je  m'approchai  de  sa  voiture  et  elle 
me  présenta  une  personne  qu'elle  me  dit  s'appeler 
Mlle  de  Valois  ^.  «  Ce  nom,  ajouta-t-elle,  appartient 
«  véritablement  à  madame,  qui  est  absolument  dé- 
«  nuée  de  fortune.  »  M.  et  Mme  de  la  Motte  furent 
reçus  au  château  de  Saverne.  Rohan  se  montra 
empressé  d'entendre  les  aventures  qui  pouvaient  se 

1.  Nous  pouvons  reconstituer  la  physionomie  de  Mme  de  la  Motte 
d'après  le  témoignage  du  comte  Beugnot,  celui  de  Rétaux  de  Villette 
et  celui  de  Bette  d'Étienville  qui  l'observa  avec  son  œil  de  romancier. 
Ces  témoignages  se  complètent  l'un  l'autre  et  concordent  exactement. 

2.  Interr.  du  cardinal  de  JRohan,  11  janv.  1786,  Campardon,  p.  207. 


AU  CHATEAU    DE   SAVEUNE  «o 

trouver  dans  la  vie  d'une  aussi  jolie  femme.  Il 
était  d'ailleurs  impossible  d'imaginer  une  histoire 
plus  intéressante  et  qui  fût  mieux  contée. 

Tandis  que  Jeanne,  assise  sur  un  tabouret,  la 
taille  légèrement  pliée  en  avant,  parlait  de  sa  voix 
claire  et  pénétrante,  animée  de  son  sourire  enchan- 
teur, son  mari,  dans  un  fauteuil,  Tair  digne  et 
grave,  opinait  du  bonnet,  et  la  marquise  de  Bou- 
lainvilliers,  affectueusement,  soulignait  les  bons 
endroits.  Rohan  promit  sa  protection.  La  Motte 
obtint  un  brevet  de  capitaine  à  la  suite  des  dragons 
de  Monsieur,  frère  du  roi.  Notre  homme  y  est  titré 
«  comte  »,  erreur  à  laquelle  il  a  contribué,  mais  il 
peut  désormais  en  faire  état  aux  yeux  des  incré- 
dules. Mme  de  Boulainvilliers  de  son  côté  payait 
les  dettes  à  Lunéville.  Le  certificat  de  service,  tant 
désiré,  est  obtenu,  et  le  jeune  couple  prend  la  dili- 
gence pour  Paris. 

L'aurore  de  la  fortune  se  lève  devant  Jeanne  de 
Valois. 


I 


BUSTE  DE  CAGLIOSTRO,  PAR  HOUDON 

l'iàlre  doniid  par  Cagliosti-o  à  M"  Thilorier,  son  avocat. 
Appartient  à  ]\I.  Storclli,  à  Blois. 


CAGLIOSTRO  » 


A  l'époque  même  où  le  cardinal  de  Rohan  faisait 
la  connaissance  de  Mme  de  la  Motte,  il  entrait  en 
relations  avec  un  personnage  qui  remplissait  alors 
le  monde  du  bruit  de  ses  prodiges,  le  comte  de 


1.  Les  documents  pour  servir  à  l'histoire  de  Cagliostro  sont  très  nom- 
breux. La  difficulté  est  de  faire  un  chois  critique  pour  écarter  ceux  qui 
ne  sont  pas  exacts.  On  placera  en  première  ligne  les  renseignements 
recueillis  par  la  justice,  lors  du  procès  du  Collier.  On  les  trouve  aux 
Archives  nationales  :  X',  B/I417  —  F%  4445  B  —  Y,  13125.  Une  partie 
en  a  été  publiée  par  M.  Campardon,  mais  l'intéressant  rapport  du  com- 
missaire Fontaine  est  demeuré  inédit.  Ces  indications  seront  complé- 
tées par  le  livre  intitulé  :  Vie  de  Joseph  Balsamo  (Paris,  1791),  traduit 
sur  l'original  italien  que  la  Chambre  apostolique  venait  de  publier, 
Tannée  même,  d'après  la  procédure  du  procès  fait  à  Cagliostro  par 
les  magistrats  du  Souverain  Pontife.  On  y  joindra  les  interrogatoires 
et  confrontations  du  procès  du  Collier,  les  mémoires  rédigés  dans 
cette  atfaire  par  les  avocats,  et  surtout  celui  de  M'  Thilorier  pour 
Cagliostro,  puis  les  pièces  de  l'action  intentée,  en  juin  1786,  par  Caglios- 
tro au  marquis  de  Launey,  gouverneur  de  la  Bastille,  et  au  commis- 
saire Chesnon,  et  les  répliques  de  ces  derniers.  Un  fervent  adepte,  le 
fermier  général  J.-B.  de  Laborde,  publia  à  Genève,  en  1784,  des  Lettn-s 
sur  la  Suisse  en  17Si,  où  il  parle  beaucoup  de  son  héros.  —  Voir  aussi 
\efi  Le  lires  du  comte  de  Mirabeau  sur  Cagliostro  [llHè).  —  Dans  le  Cour- 
rier de  l'Europe,  rédigé  à  Londies,  Morand  entreprit  en  1786-87  (numé- 
ros I5-'2-2)  une  vive  campagne  contre  le  célèbre  aventurier  et  publia 
les  résultats  do  renquûto  minutieuse  qu'il  fit  sur  ses  faits  et  gestes  en 


88  L  AFFAIRE    DU    COLLIER. 

Cagliostro.  Celui-ci  venait  d'arriver  à  Strasbourg* 
précédé    d'une    renommée    qui,   dès    les   premiers 
jours,  s'y  était  encore  accrue.  Il  guérissait   toutes 
les   maladies   possibles   sans    daigner   accepter   la 
moindre  chose  de  ceux  de  ses  clients  qui  étaient 
riches  et  en  donnant  de  l'argent  à  ceux  d'entre  eux 
qui  étaient  pauvres.  Le  prince  de  Rohan  se  trouvait 
dans  sa  résidence  de  Saverne,  où  il  acueillait  Mme  de 
la  Motte;  il  vint  à  Strasbourg  pour  y  entrer  en  rela- 
tions avec  un  homme  aussi  extraordinaire. 
1      Une  audience   fut  demandée  pour   le    cardinal- 
aévéque;  mais  elle  fut  refusée.  «  Si  M.  le  cardinal 
Mest  malade,  répond  Cagliostro,  qu'il  vienne  et  je  le 
liguérirai;  s'il  se  porte  bien,  il  n'a  pas  besoin  de  moi, 
1  mi  moi  de  lui.  »  Rohan  trouva  cette  réponse  sublime 
;  et  son   désir  de  voir  le  héros  en  fut  accru.  On  ne 
parlait  d'ailleurs  que  de  lui  dans  la  ville.  Un  jour 
qu'il  se  promenait  sur  la  place,  dans  son  habit  de 
talïetas  bleu  galonné  sur  les  coutures,  ses  cheveux 
en  nattes  poudrées  réunis  en  cadenettes,  suivi  d'une 
bande  de  gamins  qui  regardaient,  émerveillés,  ses 
souliers  à  la  d'Artois  avec  des  boucles  de  pierreries, 

Angleterre.  Les  mémoires  de  l'époque,  ceux  de  l'abbé  Georgel,  du 
comte  Beugnot,  de-  Mme  d'Oberkirch,  de  Casanova,  les  Mémoires  secrets 
de  Bachaumont,  la  Correspondance  de  Métra,  et,  outre  le  Courrier  de 
l'Enrope,  la  Gazette  de  Leyde,  la  Gazette  d'L'treclit,  le  Courrier  du  Das- 
Jihin,  ont  été  dépouillés.  Enfin,  dans  le  journal  du  libraire  Hardy  (Bibl. 
riat..  nis.  franc.  66S5)  et  de  nombreuses  lettres  particulières,  on  Yoit 
l'opinion  des  contemporains  sui^  Cagliostro  et  ses  prodiges.  Il  est  ques- 
tion en  détail  de  la  franc-maçonnerie  égyptienne,  dont  Cagliostro  fut 
le  promoteur,  et  de  ses  rapports  avec  les  loges  écossaises  et  les  Phila- 
létlics,  dans  les  livres  de  Thory,  Annales  originis  magni  Galliarum 
Orientalis  {Paris,  181'2J  et  Acta  ta^onioî-um  (Paris,  1812),  en  français  sous 
les  titres  latins.  Sur  la  maison  de  Cagliostro  à  Paris,  1,  rue  Saint-Claude, 
conservée  de  nos  jours,  on  lira  les  jolies  pages  de  M.  G.  Lenôtre,  Vieux 
papiers,  vieilles  maisons,  p.  161-71. 

1.  Le  19  sept.  l~iSO.  Mémoiro  pour  Cagliostro,  dans  la  Collection  Bette 
d'KlicnvUle,  I,  19. 


CAGLIOSTRO.  89 

ses  bas  chinés  à  coins  d'or,  les  rubis  et  les  diamants 
qui  brillaient  à  ses  doigts  et  à  sa  jabottière,  sa 
chaîne  de  montre  en  diamants  à  trois  brins,  terminée 
par  six  gros  diamants  et  quatre  branches  de  dia- 
mants, à  deux  desquelles  pendait  un  gland  de  dia- 
mant, à  la  troisième  une  clé  d'or  garnie  de  dia- 
mants, et  à  la  quatrième  un  cachet  d'agate,  ce  qui 
faisait  un  élincellement  sur  son  gilet  à  fleurs,  et  son 
chapeau  mousquetaire  orné  de  plumets  blancs,  — 
Caglioslro  s'arrèla  avec  un  cri  de  surprise  devant  le 
grand  crucifix  en  bois  sculpté.  Car  il  ne  pouvait 
comprendre  comment  un  artiste  qui,  certainement, 
n'avait  pas  vu  le  Christ  avait  pu  atteindre  à  une 
ressemblance  aussi  parfaite. 

«  Vous  avez  donc  connu  le  Christ? 

—  Nous  étions  ensemble  du  dernier  bien,  répon- 
dait Cagliostro.  Que  de  fois  nous  nous  promenâmes 
sur  le  sable  mouillé,  au  bord  du  lac  de  Tibériade  ! 
Sa  voix  était  d'une  douceur  infinie.  Mais  il  ne  m'a 
pas  voulu  croire.  Il  a  couru  les  rivages  de  la 
mer;  il  a  ramassé  une  bande  de  lazarons,  de  pê- 
cheurs, des  loqueteux!  Et  il  a  prêché.  Mal  lui  en 
est  advenu.  » 

Et,  se  tournant  vers  son  domestique  r- 

((  Tu  te  souviens  du  soir,  à  .lérusalem,  où  l'on 
crucifia  Jésus?  » 

Mais  le  domestique,  avec  une  profonde  révé- 
rence : 

M  Non,  monsieur.  Monsieur  sait  bien  que  je  ne 

suis  à  son  service  que  depuis  quinze  cents  ans.  » 

;      Cagliostro  débitait  une  liqueur  qui  avait  la  vertu 

I  de  «  fixer  »  pour  toujours  ceux  qui  en  buvaient  dans 

l'ûge  où  ils  se   trouvaient  au   moment  même.   Un 


90  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

autre  élixir,  dans  des  flacons  plus  petits,  rajeunis- 
sait de  vingt-cinq  ans.  Les  journaux  racontaient  le 
plus  gravement  du  monde  : 

«  Une  vieille  coquette  entend  dire  à  Cagliostro 
qu'il  possède  la  véritable  eau  de  Jouvence.  Elle  prie, 
elle  supplie  tant,  qu'il  consent  enfin  à  lui  en  envoyer 
une  petite  fiole.  Son  domestique  quinzecentenaire 
apporte  la  petite  bouteille  étiquetée  :  «  Eau  pour  ra- 
jeunir de  vingt-cinq  ans.  »  La  dame  étant  absente, 
la  femme  de  chambre  nommée  Sophie,  âgée  de 
trente  ans,  a  voulu  goûter  le  breuvage,  qui  lui  a 
paru  délicieux  et  elle  a  vidé  la  fiole.  Aussitôt  ses 
membres  diminuent,  ainsi  que  sa  taille,  sa  tête 
devient  plus  petite,  enfin  Sophie  n'est  plus  qu'une 
petite  fille  de  cinq  ans  qui  se  perd  dans  les  bardes 
d'une  gi-ande  personne.  La  dame  rentre,  appelle 
Sophie,  qui,  enveloppée,  embarrassée  dans  ses 
jupons,  accourt  à  la  voix  de  sa  maîtresse.  Surprise 
de  la  métamorphose,  elle  demande  la  fiole,  qui  est 
vide.  Furieuse,  elle  prend  la  pauvre  petite  et  lui 
donne  cruellement  le  fouet.  Elle  est  allée  ensuite 
chez  Cagliostro  qui  a  beaucoup  ri,  mais  qui  n'a  pas 
voulu  donner  une  seconde  potion  *  ». 

«  Cet  homme,  écrit  cette  année  même  Labarthe  à 
l'archéologue  Séguier,  cet  homme  qu'on  soupçonne 
marié  à  une  sylphide,  est  de  race  juive  et  arabe 
d'origine.  Personne  n'a  les  mœurs  plus  pures.  Ses 
plaisirs  sont  l'étude  et  le  dîner,  quelquefois  la 
comédie.  Il  ne  soupe  jamais  et  se  couche  à  neuf 
luMu'es  en  toute  saison.  Après  le  dessert  il  prend 
du  moka,  et,  à  la  suite,  une  cuillerée  d'une  liqueur 

1.  Cazelte  d'Utrecht,  0  août  1787. 


CAGLinSTRO.  91 

qu'il  ne  permet  pas  que  Ton  goûte.  On  ignore  quelle 
est  sa  religion;  mais  il  parle  de  Jéhovah  dans  les 
termes  de  la  plus  grande  éloquence  et  avec  le  plus 
profond  respect.  C'est  cet  homme  que  je  veux  con- 
sulter l'an  prochain.  Je  suis  bien  sûr  que  mon 
estomac  deviendra  celui  d'un  jeune  homme  de 
vingt-cinq  ans  et  que  mon  asthme  et  mon  rhuma- 
tisme goutteux  disparaîtront.  Je  suis  sûr  que  vous 
n'aurez  plus  de  douleurs  et  que  vos  jambes  vous 
permettront  de  courir  les  montagnes.  Mme  Augeard, 
jeune  et  très  jolie  femme  de  Paris,  que  je  connais 
beaucoup,  très  riche  par  les  emplois  de  son  mari, 
fermier  général,  attaquée  d'une  maladie  incurable, 
a  été  le  trouver.  Elle  a  reçu  en  présent  un  élixir  qui 
a  fait  disparaître  tous  ses  maux.  Et  je  tiens  de  son 
frère  qu'elle  jouit  de  la  plus  brillante  santé.  » 

«  Des  guérisons  subites,  dit  l'abbé  Georgel  cjui  ne 
l'aimait  pas,  de  maladies  jugées  mortelles  et  incu- 
rables, opérées  en  Suisse  et  à  Strasbourg,  portaient 
le  nom  de  Cagliostro  de  bouche  en  bouche  et  le  fai- 
saient passer  pour  un  médecin  véritablement  mira- 
culeux .  Ses  attentions  pour  les  pauvres  et  ses 
dédains  pour  les  grands  donnaient  à  son  caractère 
une  teinte  de  supériorité  et  d'intérêt  qui  excitait 
l'enthousiasme.  Ceux  qu'il  voulut  bien  honorer  de 
sa  familiarité  ne  sortaient  d'auprès  de  lui  qu'en 
publiant  avec  délices  ses  éminentes  qualités.  » 
Aussi,  à  Strasbourg,  cinq  ou  six  cents  personnes 
assiégeaient-elles  certains  jours  la  maison  de  la  ser- 
vante du  chanoine  de  Saint-Pierre-le-Vieux,  qui  le 
logeait,  se  bousculant  pour  y  entrer. 

Cagliostro  paraissait,  en  1781,  âgé  d'une  quaran- 
taine d'années.  Il  était   petit,  trapu,  d'une  taille 


92  L'AFFAIRE   DU    COLLIER. 

épaisse.  Il  avait  le  cou  gros  et  court,  le  teint  brun, 
le  front  chauve.  De  gros  yeux  à  Heur  de  tète,  très 
vifs  et  brillants,  dont  le  regard  «  perçait  comme  une 
vrille  »,  le  nez  ouvert  et  retroussé,  une  large  bouche 
et  de  fortes  mâchoires,  un  rire  sarcastique  et 
bruyant,  une  voix  sonore  et  cuivrée  marquaient 
sa  physionomie  de  hardiesse,  d'etTronterie  et  de 
bonne  humeur.  Il  semblait  moulé,  dit  Beugnot,  tout 
exprès  pour  jouer  le  rôle  du  signor  Tiilipano  dans 
la  comédie  italienne.  Casanova  lui  trouve  en  somme, 
avec  «  sa  hardiesse,  son  effronterie,  ses  sarcasmes 
et  sa  friponnerie,  »  une  figure  fort  «  revenante  ». 
La  plupart  de  ceux  qui  le  voyaient  —  et  ceux  même 
qui  ne  l'aimaient  pas  —  le  déclaraient  très  impo- 
sant. «  J'avais  de  la  peine,  écrit  Mme  d'Oberldrch, 
à  marracher  à  une  fascination  que  je  comprends 
difficilement  aujourd'hui,  bien  que  je  ne  puisse  la 
nier'.  » 

Il  s'énonçait  couramment  en  italien.  Le  français 
dont  il  se  servait  était  un  baragouin  inimaginable. 
Mais,  dans  sa  bouche,  avec  sa  vivacité,  son  énergie 
d'expression,  sa  flamme,  ce  charabia  ne  laissait  pas 
de  produire  une  assez  grande  impression.  Un  de  ses 
ennemis  a  apprécié  ainsi  sa  manière  de  parler  :  «  Si 
le  galimatias  peut  être  sublime,  personne  n'est  ph  s 
sublime  que  Cagliostro.  Il  fait  entendre  de  grands 
mots  dans  des  phrases  inintelligibles  et  excite  chez 
ses  auditeurs  d'autant  plus  d'admiration  qu'ils  l'en- 

1.  Outre  le  buste  de  Houdon  et  les  gravures  du  temps  on  a  de  Ca- 
gliostro les  portraits  en  écriture  laissés  par  Beugnot;  par  Casanova, 
qui  le  rencontra  à  Aix-cn-Proveuce;  par  Mme  d'Oberkirch,  qui  le  vit  à 
Strasbourg  en  nSO  (Mémoires,  I,  135);  par  un  noninié  Bernard,  qui 
envoya  un  mémoire,  le  2  nov.  nSô,  de  Palornie  au  commissaire  Fon- 
taine, et  par  le  Courrier  de  l'Europe,  3  avril  et  15  juin  l'itil. 


CAGLIOSTRO.  93 

tendent  moins.  Ils  le  prennent  pour  un  Oracle,  parce 
qu'il  en  a  l'obscuriLé.  Son  art  est  de  ne  rien  dire  à 
la  raison,  l'imagination  des  auditeurs  interprète.  La 
raison  est  claire  et  n'a  de  puissance  que  sur  les 
sages.  L'imposture  se  rend  inintelligible  et  exerce 
son  empire  sur  la  multitude.  »  Pour  guérir,  il  avait 
trois  grands  remèdes  :  des  bains  où  dominait  l'ex- 
trait de  Saturne,  une  tisane  dont  la  recette  n'était 
confiée  qu'à  un  apothicaire  de  son  choix,  enfin  des 
gouttes  de  sa  composition  dont  les  effets  miraculeux 
et  souverains  faisaient  en  tous  lieux  éclater  sa 
renommée.  A  tous  ceux  qui  le  pressaient  de  ques- 
tions pour  savoir  qui  il  était,  il  répondait  d'une  voix 
grave,  en  ramenant  ses  sourcils  et  en  levant  son 
index  vers  le  ciel  :  «  Je  suis  celui  qui  est;  »  et 
comme  il  était  difficile  de  prétendre  qu'il  était  celui 
qui  n'était  pas,  on  ne  pouvait  que  s'incliner  avec  un 
air  de  profonde  déférence. 

Il  possédait  la  science  des  anciens  prêtres  de 
l'Egypte.  Sa  conversation  roulait  d'ordinaire  sur 
trois  points  :  1°  la  médecine  universelle  dont  il  con- 
naissait les  secrets;  2°  la  maçonnerie  égyptienne, 
qu'il  voulait  restaurer  et  dont  il  venait  d'établir  la 
loge  mère  à  Lyon,  —  car  la  maçonnerie  écossaise, 
alors  prédominante  en  France,  n'était  à  ses  yeux 
({u'une  mauvaise  dégénérescence;  3°  la  pierre  phi- 
losophale  dont  il  allait  donner  la  formule  par  la  fixa- 
tion du  mercure  et  qui  devait  assurer  la  transmuta- 
tion de  tous  les  métaux  imparfaits  en  or  fin. 

Il  apportait  ainsi  à  l'humanité,  par  sa  médecine 
universelle,  la  santé  du  corps;  par  la  maçonnerie 
égyptienne,  la  santé  de  l'âme;  et  par  la  pierre  phi- 
losophale,  des  richesses  infinies.  C'étaient  ses  grands 


94  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

secrets,  car  il  en  avait  d'autres,  très  intéressants 
également,  bien  que  de  moindre  importance  :  celui 
de  prédire  les  numéros  gagnants  aux  loteries,  celui 
de  donner  au  coton  le  lustre  et  la  finesse  de  la  soie, 
de  faire  avec  le  chanvre  le  plus  commun  du  fil  aussi 
beau  que  celui  de  Malines,  d'amollir  le  marbre  et 
de  lui  rendre  ensuite  sa  dureté  première,  —  ce  qui 
devait  être,  comme  on  imagine,  d'une  grande  com- 
modité aux  sculpteurs,  qui  pourraient  dorénavant 
modeler  leurs  statues  directement  dans  le  marbre 
au  lieu  de  la  terre  2-laise  ou  de  la  cire.  Il  avait  le 
secret  de  faire  enfler  les  rubis,  les  émeraudes,  les 
diamants,  en  les  enterrant  sous  terre,  et  de  leur 
conserver  ensuite  leur  nouvelle  grosseur;  le  secret 
d'imiter  à  s'y  méprendre  toutes  les  écritures,  et 
enfin  celui  d'engraisser  un  cochon  avec  de  l'arsenic 
de  manière  à  en  transformer  la  graisse  en  un  poison 
foudroyant.  Cagliostro  proposa  même  un  jour  à  un 
journaliste  de  Londres,  qui  l'attaquait  dans  le  Cour- 
rier de  VEurope^  un  duel  au  cochon  arseniqué  — 
car  il  était  lui,  naturellement,  au-dessus  de  toute 
atteinte.  Mais  le  journaliste  manqua  de  cœur  et  la 
rencontre  n'eut  pas  lieu. 

Cagliostro  parlait  de  Dieu  avec  respect  et  ne  man- 
quait jamais  d'en  faire  le  plus  grand  éloge.  Quant 
à  la  doctrine  laissée  aux  hommes  par  le  Créateur, 
elle  n'avait  pas  dépassé,  dans  son  intégrité,  l'ère 
des  patriarches,  Adam,  Seth,  Enoch,  Noé,  Abraham, 
Isaac  et  Jacob.  Ces  patriarches  avaient  encore  été 
dépositaires  de  la  vérité,  laquelle  s'était  altérée  dans 
la  bouche  des  pi'ophètes,  et  plus  encore  dans  celle 
des  apôtres  et  des  Pères  de  l'Église.  Sa  tâche  à  lui, 
Cagliostro,  était  de  rendre  aux  idées  de  Dieu  leur 


CAGLIOSTP.O.  95 

pureté.  Les  délégués  des  loges  françaises,  qui  l'en- 
tendirent, déclarèrent  dans  leur  rapport  «  avoir 
entrevu  en  lui  une  annonce  do  vérité  qu'aucun  des 
grands-maîtres  n'a  aussi  complètement  développée, 
et  cependant  parfaitement  analogue  à  la  maçonnerie 
bleue  dont  elle  paraît  une  interprétation  sensible  et 
sublime.  » 

Cagliostro  avait  une  femme  qui,  par  ses  charmes, 
produisait  une  émotion  aussi  grande  que  lui-même. 
Elle  était  toute  jeune,  déjà  femme  et  encore  enfant. 
On  l'aurait  crue  Italienne  à  son  accent,  aux  traits 
fins  et  précis  de  son  visage,  une  Italienne  blonde, 
qui  avait  de  grands  yeux  bleus,  profonds  et  doux, 
ombragés  de  longs  cils  ;  des  yeux  dont  Maeterlinck 
eût  dit  qu'ils  étaient  un  lac  frais  et  tranquille  pour 
y  baigner  son  âme.  Le  nez  était  petit,  finement 
aquilin.  Les  lèvres  arquées  à  l'antique,  d'un  carmin 
vif  dans  la  blancheur  du  teint,  étaient  toujours 
immobiles,  semblant  ne  devoir  s'éveiller  qu'aux 
caresses  de  l'amour. 

«  Elle  affichait  la  noblesse ,  dit  Casanova ,  la 
mod-^stie,  la  naïveté,  la  douceur  et  cette  pudeur 
timide  qui  donne  tant  de  charmes  à  une  jeune 
femme.  »  Aussi,  quand  elle  passait  sur  Djérid,  sa 
cavale  noire,  la  taille  cambrée,  la  gorge  saillante, 
les  hommes  la  suivaient-ils  du  regard.  On  était 
amoureux  d'elle  à  distance,  sans  l'avoir  vue.  «  Ses 
plus  chauds  partisans,  dit  un  historien,  ses  enthou- 
siastes les  plus  exaltés  étaient  précisément  ceux  qui 
n'avaient  jamais  aperçu  son  visage.  Il  y  eut  des 
duels  à  son  sujet,  des  duels  engagés  et  acceptés  à 
propos  de  la  couleur  de  ses  yeux  que  ni  l'un  ni 
l'autre  des  adversaires  n'avaient  jamais  contemplés, 


96  l'affaire  du  collier. 

à  propos  d'une  fossette  à  sa  joue  droite  ou  à  sa  joue 
gauche.  «  Quand,  dans  la  suite,  elle  fut  mêlée  à 
TalTaire  du  Collier  et  mise  à  la  Bastille,  un  avocat 
du  barreau  de  Paris,  M^  Polverit,  présenta  sa 
défense  au  Parlement  :  «  On  ne  sait  pas  mieux, 
dit-il,  d'où  elle  vient  que  d'où  vient  son  mari.  C'est 
un  ange  sous  des  formes  humaines  qui  a  été  envoyé 
sur  la  terre  pour  partager  et  adoucir  les  jours  de 
l'homme  des  merveilles.  Belle  d'une  beauté  qui 
n'appartint  jamais  à  une  femme,  elle  n'est  pas  un 
modèle  de  tendresse,  de  douceur,  de  résignation; 
non,  car  elle  ne  soupçonne  même  pas  les  défauts 
contraires;  sa  nature  nous  offre,  à  nous  autres 
pauvres  humains,  l'idéal  d'une  perfection  que  nous 
pouvons  adorer  mais  que  nous  ne  saurions  com- 
prendre. Cependant  cet  ange,  à  qui  il  n'est  pas 
donné  de  pécher,  est  sous  les  verrous.  C'est  un  con- 
tresens cruel  qu'on  ne  peut  faire  cesser  trop  tôt. 
Qu'y  a-t-il  de  commun  entre  un  être  de  cette  nature 
et  un  procès  criminel?  »  Cette  argumentation  parut 
au  Parlement  de  Paris  juste  et  concluante  et  il 
fit  immédiatement  mettre  en  liberté  Mme  de 
Cagliostro. 

Le  prince  cardinal  de  Rohan,  qui  n'avait  cessé  de 
prendre  un  vif  intérêt  à  la  botanique  et  à  la  chimie, 
ne  se  laissa  pas  décourager  par  son  premier  échec. 
Il  revint  à  la  charge,  se  fit  humble  et  petit,  tant  et 
si  bien  que,  finalement,  il  fut  admis  dans  le  sanc- 
tuaire d'Esculape.  En  sortant  il  confia  ses  impres- 
sions à  son  secrétaire  intime,  l'abbé  Georgel,  qui 
nous  les  a  rapportées  :  «  Je  vis  sur  la  physionomie 
de  cet  homme  si  peu  communicatif,  dit  Rohan,  une 
dignité  si  imposante  que  je  me  sentis  pénétré  d'un 


CAGLIOSTRO.  97 

religieux  saisissement  et  que  le  respect  commanda 
mes  premières  paroles.  Cet  entretien,  qui  fut  assez 
court,  excita  en  moi  plus  vivement  que  jamais  le 
désir  d'une  connaissance  plus  particulière.  »  Et  la 
joie  du  cardinal  n'eut  plus  de  bornes  quand,  un 
jour,  Cagliostro  lui  dit  :  «  Votre  âme  est  digne  de  la 
mienne  et  vous  méritez  d'être  le  confident  de  tous 
mes  secrets.  »  De  ce  jour  la  liaison  devint  étroite  et 
publique.  Cagliostro  s'installa  au  château  de  Sa- 
verne,  dont  les  larges  cheminées  se  noircirent  à  la 
fumée  de  ses  fours  alchimiques.  Sur  la  terrasse  du 
château,  à  la  clarté  des  étoiles,  les  entretiens  de 
Talchimiste  avec  le  prince  Louis  se  prolongeaient 
fort  avant  dans  la  nuit.  Rohan  écoutait,  le  front 
penché,  les  bras  aux  appuis  de  son  fauteuil,  tandis 
que  la  blanche  lumière  des  astres  caressait  de  ses 
chatoiements  d'opale  les  longs  plis  de  la  moire  car- 
dinalice. 

La  baronne  d'Oberkirch  vit  en  17H0  Cagliostro 
chez  l'évoque  de  Strasbourg.  A  son  entrée,  l'huis- 
sier ouvrait  la  porte  à  deux  battants  et  annonçait  : 
«  Son  Excellence  M.  le  comte  de  Cagliostro!  » 
Comme  la  baronne  exprimait  au  prince  de  Rohan 
sa  surprise  de  tant  d'égards  : 

«  En  vérité,  madame,  vous  êtes  trop  difficile  à  con- 
vaincre. » 

«  Et  il  me  montrait  un  gros  solitaire  qu'il  portait 
au  petit  doigt  et  sur  lequel  étaient  gravées  les  armes 
de  la  maison  de  Rohan. 

«  —  C'est  ime  belle  pierre,  monseigneur,  ol  je 
«  l'avais  déjà  admirée. 

«  —  Eh  bien,  c'est  lui  ipii  l'a  faite,  entendez-vous? 
.<  11  la  créée  avec  rien.  ,Je  l'ai  vu,  j'étais  là,  les  yeux 


98  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

«  fixés  sur  le  creuset,  et  j'ai  assisté  à  l'opération. 
«  Qu'en  pensez-vous,  madame  la  baronne?  On  ne  dira 
<<  pas  qu'il  nie  leurre,  qu'il  m'exploite!  Le  joaillier  et 
<<  le  graveur  ont  estimé  le  brillant  à  vingt-cinq  mille 
«  livres.  Vous  conviendrez  au  moins  que  c'est  un 
i<  étrange  filou,  celui  qui  fait  de  pareils  cadeaux.  » 

«  Je  restai  stupéfaite.  M.  de  Rohan  s'en  a[)er(;.ut, 
<i  et  continua  : 

«  Ce  n'est  pas  tout,  il  fait  de  l'or.  Il  m'en  a  composé 
«  devant  moi  pour  cinq  à  six  mille  livres,  là-haut, 
«  dans  les  combles  de  mon  palais.  Il  me  rendra  le 
«  prince  le  plus  riche  de  l'Europe.  Ce  ne  sont  point 
«  des  rêves,  madame,  ce  sont  des  preuves.  Et  toutes 
«  ses  prophéties  réalisées,  et  toutes  les  guérisons  opé- 
«  rées,  et  tout  le  bien  qu'il  fait!  Je  vous  dis  que  c'est 
«  l'homme  le  plus  extraordinaire,  le  plus  sublime,  et 
«  dont  le  savoir  n'a  d'égal  que  sa  bonté.  » 

Rohan  plaça  le  buste  de  l'alchimiste  dans  son 
palais,  après  avoir  fait  graver  sur  le  socle  en  lettres 
d'or  :  «  Le  divin  Cagliostro.  »  Quand  le  prince  revint 
à  Paris,  dit  Georgel,  il  laissa  en  Alsace  un  de  ses 
gentilshommes,  le  confident  de  ses  pensées,  le  baron 
de  Planta,  pour  procurer  à  Cagliostro  tout  ce  qu'il 
désirait. 


Quand  notre  alchimiste  eut  plongé  les  populations 
alsaciennes  dans  une  stupéfaction  suffisante,  il  crut 
devoir  élargir  la  scène  de  son  théâtre  et,  à  son  tour, 
venir  à  Paris.  Il  prit  congé  des  nombreux  amiscju'il 
s'était  faits  à  Strasbourg,  du  maréchal  de  Gontades, 
du  marquis  de  la  Salle  ',  et  se  mit  en  route  à  grand 

1.  InteiT.  de  Mme  de  Cagliostro,  ili  août  1785,  .l;r/(.  nat.,  V\  llôO. 


CAGLIOSTRO.  09 

bruit,  avec  une  suite  considérable,  des  courriers, 
des  laquais,  des  jacquets,  des  gardes  armés  de 
hallebardes  et  des  hérauts  drapés  de  brocart  qui 
soufflaient  dans  des  clairons.  En  le  voyant  partir, 
de  vieilles  bonnes  femmes  i)leuraient  en  disant  que 
c'était  le  bon  Dieu  qui  s'en  allait. 

L'époque  semble  faite  pour  Cagliostro.  «  Il  nous 
fallait  des  distractions  à  tout  prix,  dit  Beugnot,  et 
on  voyait  un  vertige  général  s'em})arer  des  esprits. 
On  courait  à  ce  baquet  de  IMesmer,  autour  duquel 
des  gens  bien  portants  se  tenaient  pour  malades  et 
des  gens  mourants  s'obstinaient  à  se  croire  guéris!  » 
]Marat  faisait-il  le  procès  du  soleil  et  lui  disputait-il 
d'èlre  le  père  de  la  lumière,  c'étaient  des  cris  d'ad- 
miration. Un  paysan  dauphinois,  Bliton,  apercevait 
des  sources  à  cent  pieds  sous  terre  et  les  faisait 
jaillir  à  sa  volonté.  Il  avait  des  disciples  et  des  écri- 
vains qui  célébraient  son  génie.  La  Cour  et  la  ville 
étaient  blasées,  lassées  :  il  fallait  du  neuf  et  du 
piquant.  La  scène  française  était  délaissée  pour  les 
tréteaux  et  les  bouis-bouis  où  de  sales  et  vulgaires 
niaiseries  soulevaient  les  applaudissements.  «  L'en- 
nui conduisait  à  rextravagance.  »  Les  esprits  étaient 
agités  en  sens  contraires,  les  liens  sociaux  brisés. 
L'opinion  était  préparée  aux  aventures. 

«  Nos  pères,  écrit  l'auteur  du  pamphlet  si  remar- 
quable Dernière  pièce  du  fameux  Collier  ',  se  pas- 
sionnèrent pour  les  saltimbanques  de  Sninl-Médnrd. 
Après  avoir  dansé  sur  les  cendres  d'un  idiol  iiiiJK'- 
cile  -  «lue  leur  fanatisme  canonisa,  on  les  vit 
courir  en  foule   dans   des  réduits  obscurs  où   des 

1.  s.  1.  n.  J.  (l'aris,  1780),  ia-S  du  lô  p. 
".'.  Le  diacre  l'iris. 


100  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

énergumènes  leur  monl raient  do  jeunes  filles,  d'une 
complexion  faible,  soulagées  par  des  coups  d'épée 
ou  par  des  coups  de  bûches;  des  hommes  crucifiés, 
cloués  réellement  par  les  mains  et  les  pieds  en  Thon- 
neur  du  Rédempteur.  »  La  Bastille  et  les  douches 
froides  ayant  eu  raison  des  convulsionnaires,  ceux-ci 
furent  remplacés  par  les  somnambules  et  les  magné- 
tiseurs. Lhystérie  était  cultivée  en  formules  scien- 
tifiques. Les  découvertes  véritables  de  Mesmer 
avaient  peu  à  peu  donné  lieu  à  ces  scènes  que  l'on 
voit  encore  aujourd'hui,  mais  qui,  dans  leur  nou- 
veauté, faisaient  fureur  :  cris,  convulsions  et  invo- 
cations. La  sorcellerie  n'était  plus  sanglante,  comme 
à  la  fin  du  siècle  précédent,  mais  plus  dangereuse 
pour  les  nerfs.  Les  Illuminés,  les  Martinistes,  les 
Théosophes,  les  Philalèthes  débitaient  des  histoires 
étonnantes.  «  Il  serait  difficile,  disent  les  rédacteurs 
du  Bachaumont,  de  rendre  compte  du  fond  de  la 
doctrine  de  ces  enthousiastes,  qui  est  un  grand  gali- 
matias à  en  juger  par  les  livres  qu'ils  publient.  » 
Nombre  de  ces  «  enthousiastes  »  vont  jouer  un 
rôle  considérable  dans  les  événements  les  plus 
importants  *. 

Depuis  la  grande  crise  de  l'An'aire  des  Poisons, 
les  alchimistes  avaient  été  poursuivis  avec  rigueur; 
mais,  avec  la  tolérance  du  nouveau  règne,  les  lettres 
de  cachet  tombant  hors  dusage,  ils  avaient  repris 
leur  industrie.  Un  contemporain  a  tracé  d'eux  une 
peinture  pittoresque.  «  C'est  dans  le  faubourg  Saint- 
Marceau  que  se  retirent  les  alchimistes  inconnus. 
Les  uns  font  de  l'or,  les  autres  fixent  le  mercure  (on 

1.  Voir  Beugnot,  I,  65;  —  le  Bachaumont,  à  la  date  du  -21  mar.i  nS6; 
—  IlarUy,  /iibl.  iiat.,  ms.  franc.  668'),  p.  100. 


If      n 


ANCIEN      IKIll.l.    D  ()H\  ILLl-.KS 
COllî   INlÉRlElliK    Kl    KSC.M.llilî    ridNCll'Al. 

Aiijouid'liui  I,  nie  Saint-Claude,  ii  l'aiis,  habile  par  CagliosUo. 


i 


CAGLIOSTRO.  101 

sait  que  c'était  le  problème  de  la  pierre  philoso- 
phale),  ceux-ci  soufflent  et  doublent  la  grosseur  des 
diamants;  ceux-là  composent  des  élixirs.  Les  uns 
fabriquent  des  poudres,  les  autres  distillent  des 
eaux,  tous  possèdent  des  trésors  et  tous  meurent  de 
faim.  Leur  langage  est  inintelligible,  leur  extérieur 
celui  de  la  misère;  leur  habitation  est  sale  et  obscure 
et,  lorsque  la  curiosité  vous  attire  un  moment  dans 
un  de  ces  tristes  réduits,  vous  apercevez  dans  un 
certain  coin  une  malhonnête  créature  qui  a  l'air 
d'une  sorcière  et  qui  garde  le  laboratoire.  —  Quant 
aux  adeptes  connus,  ils  ont  de  superbes  laboratoires 
garnis  d'instruments  coûteux  et  de  vases  bien  éti- 
quetés. Deux  ou  trois  garçons  ont  l'air  de  travailler 
et,  lorsque  le  grand  seigneur  arrive,  le  directeur 
fait  briller  à  ses  yeux  l'espoir  de  réaliser  les  plus 
beaux  secrets;  il  lui  montre  les  plus  heureux  com- 
mencements, il  lui  promet  qu'à  la  troisième  lune  on 
verra.  «  Voir  «  est  le  grand  mot  des  alchimistes  ^  » 
Cagliostro  loua  à  Paris  l'hôtel  de  la  marquise 
d'Orvillers.  «  Il  existe  encore  aujourd'hui,  dit 
M.  G.  Lenôtre,  et  l'on  s'imagine  sans  grand  effort 
l'effet  que  la  maison  devait  faire  dans  la  nuit,  avec 
ses  pavillons  d'angle,  alors  dissimulés  par  de  vieux 
arbres,  ses  cours  profondes,  ses  larges  terrasses, 
quand  les  lueurs  —  les  lueurs  vives  des  creusets  de 
l'alchimiste  —  filtraient  des  hautes  persiennes.  La 
porte  charretière  s'ouvre  rue  Saint-Claude  à  l'angle 
du  boulevard  Beaumarchais.  La  cour  paraît  aujour- 
d'hui, quand  on  y  pénètre,  sombre  et  sévère,  toute 
solennelle  avec  ses  cordons  de  larges  pierres  que  le 

1.  Mihnuircs  auth.  pour  servir  à  ihist.  de  Cagliostro,  II,  47. 


102  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

temps  a  noircies.  Dans  le  fond,  sous  un  porche  dallé, 
monte  l'escalier  de  pierre  dont  les  pas  ont  peu  à  peu 
creusé  les  marches  vers  le  milieu,  que  le  temps  a 
tassé,  encore  fier  de  sa  rampe  de  ier  forgé  vestige 
du  temps.  »  Du  jour  au  lendemain  Cagliostro  l'anima 
d'un  bruit  joyeux,  d'un  entrain  éclatant.  C'était,  du 
matin  au  soir,  le  va-et-vient  bariolé  des  gens  de 
toute  livrée  :  la  cour  pleine  de  carrosses  laqués,  les 
chevaux  s'ébrouant,  les  cochers  criant  et  les  petites 
femmes  élégantes  montant  et  descendant  l'escalier 
de  pierre,  salissant  leurs  gants  à  la  rampe  de  fer 
forgé,  le  nez  en  l'air,  le  regard  vif,  émues,  effarées, 
craintives  '. 

A  Paris,  Cagliostro  se  montra  tel  qu'il  avait  été 
à  Strasbourg,  digne  et  réservé.  Il  refusa  avec  hau- 
teur les  invitations  à  dîner  que  lui  firent  parvenir 
le  comte  d'Artois,  frère  du  roi,  et  le  duc  de  Char- 
tres, prince  du  sang.  Il  se  proclamait  chef  des  Rose- 
Croix  qui  eux-mêmes  se  regardaient  comme  des 
êtres  élus,  placés  au-dessus  du  reste  des  mortels. 
Il  donnait  d'ailleurs  à  ses  adeptes  les  plus  rares 
satisfactions. 

«  Ceux-ci,  lisons-nous,  dans  la  correspondance 
parisienne  de  la  Gazette  de  Leyde,  soupaient  avec 
Voltaire,  Henri  IV,  Montesquieu  ;  ils  voyaient  à  côté 
deux,  dans  une  maison  du  Marais,  des  femmes  qui 
étaient  en  Ecosse,  à  Vienne,  etc.  Un  homme  d'un 
grand  sens  fut  voir  une  de  ses  amies  il  y  a  environ 
un  mois.  On  se  met  à  table.  Surpris  de  voir  quatre 
couverts  de  plus  et  des  chaises  auprès,  il  demande 
quelles  sont  les  personnes  que  l'on  attend.  On  lui 

1.  Mémoire  pour  Mme  de  la  Motte,  dans  la  Collection  Bette  d'Etien- 
ville,  I,  39-40. 


CAGLIOSTRO.  103 

dit  que  ces  places  sont  remplies,  qu'il  a  le  bonheur 
de  dîner  avec  des  intelligences,  avec  des  êtres  bien 
supérieurs  à  la  faible  humanité.  Jamais  son  amie  ne 
fut  d'ailleurs  plus  aimable,  jamais  elle  ne  mit  autant 
d'esprit  et  dafTabilité  pour  bien  traiter  ses  convives 
et  pour  que  les  intelligences  invisibles  fussent  con- 
tentes de  son  dîner.  Au  sortir  du  repas  on  passe  au 
jardin  :  autre  enchantement.  Chaque  arbre  a  une 
hamadryade^  chaque  plante  est  cultivée  par  un 
génie.  Il  n'est  pas  jusqu'au  bassin  qui  ne  soit  la 
retraite  d'une  nymphe.  L'homme  prudent  ne  voulut 
pas  se  brouiller  avec  la  maîtresse  du  logis  et  la 
quitta  sans  vouloir  détruire  une  illusion  qui  fait  le 
charme  de  sa  vie.  »  Cagliostro  ne  tarda  pas  à  avoir 
dans  tous  les  coins  de  Paris  des  adeptes  de  cette 
sorte.  A  ceux  qui  ne  voyaient  pas  se  réaliser  les 
merveilles  prédites,  il  répondait  durement  en  accu- 
sant leurs  péchés,  leurs  murmures,  leur  incrédulité. 
Il  entreprit  de  réformer  la  franc-maçonnerie  sur 
le  rite  égyptien,  d'après  les  détails  qu'il  avait  trouvés 
à  Londres,  dans  le  manuscrit  d'un  nommé  Georges 
Coston.  Il  avait  des  caisses  remplies  de  statuettes 
représentant  des  Isis,  des  chameaux  et  des  bœufs 
Apis,  couverts  de  signes  hiéroglyphiques,  qu'il  dis- 
tribuait à  ses  disciples.  Les  francs-maçons  furent 
d'ailleurs  émerveillés  de  sa  personne  et  voulurent 
traiter  avec  lui.  Mais,  avec  eux  aussi,  il  le  prit  de 
très  haut,  exigeant  qu'avant  toute  conversation 
ils  brûlassent  leurs  archives  qui  n'étaient,  disait-il, 
qu'un  ramas  de  niaiseries.  Il  comprit  le  parti  qu'il 
pourrait  tirer  de  l'indilférence  des  francs-maçons 
pour  les  femmes.  Celles-ci  n'étaient  admises  parmi 
eux  qu'aux  fêtes.  Dans  ses  loges  de  style  égyptien, 


104  L'AFFAIRE   T)V   COLLIER. 

les  femmes  avaient  un  rùlc  actif.  Le  succès  en  fut 
prodigieux,  et  dans  les  premières  classes  de  la 
société.  La  loge  disis,  dont  Mme  de  Cagliostro  était 
grande-maîtresse,  comptait  en  1784,  parmi  ses 
adeptes  :  les  comtesses  de  Brienne,  Dessalles,  de 
Polignac,  de  Brassac,  de  Choiseul,  dEspinchal, 
Mmes  de  Boursenne,  de  Trevières,  de  la  Blache, 
de  iMontchenu,  dAilly,  d'Auvet,  d'Évreux,  d'Erlach, 
de  la  Fare,  la  marquise  d'Avrincourl,  Mmes  de 
Monteil,  de  Bréhant,  de  Bercy,  de  Baussan,  de 
Loménie,  de  Genlis,  d'autres  encore.  Le  fanatisme 
fut  poussé  au  point  que  le  portrait  de  Cagliostro  se 
voyait  partout;  les  femmes  le  portaient  à  leurs 
éventails  et  à  leurs  bagues,  les  hommes,  sur  leurs 
tabatières.  En  1781,  il  retourne  pour  quelques  jours 
en  Alsace.  «  Jamais,  dit  Mme  d'Oberkirch,  on  ne 
se  fera  une  idée  de  la  fureur,  de  la  passion  avec 
laquelle  tout  le  monde  se  le  jetait  à  la  iêle.  »  Une 
douzaine  de  femmes  de  qualité  et  deux  comédiennes 
l'avaient  suivi  de  Paris  pour  ne  pas  interrompre 
leur  cure.  Une  guérison  quasiment  miraculeuse 
d'un  officier  de  dragons  venait  d'achever  de  le  divi- 
niser. 

L'illustre    Houdon  fit  son   buste  *.  Le    portrait 
était  publié  avec  ces  vers  : 

De  l'ami  des  luimains  reconnaissez  les  Iraits  : 

Tous  ses  jours  sont  mitrqués  par  de  nouveaux  bienfaits, 

Il  prolonge  la  vie,  il  secourt  l'indiijence. 

Le  plaisir  d'être  utile  est  seul  sa  récompense. 


l.  C'est  celui  qui  est  reproduit  ici.  L'original  est  conservé  dans  la 
collection  Wallace  à  Londres.  Nous  reproduisons  le  nioulacre  qui  fut 
donné  par  Cagliostro  à  son  avocat  M'  Thilorier,  aujourd'hui  propriété  do 
M.  Storelli  â  Blois. 


CAGLIOSTRO.  105 

Le  cardinal  de  Rohan  ne  pouvait  plus  se  passer 
de  lui.  Il  Tavait  incessamment  dans  son  palais  et 
plusieurs  fois  la  semaine  passait  avec  lui  ses  soirées. 
Sous  les  auspices  du  cardinal,  le  comte  de  Cagliostro 
et  Mme  delà  Molle  firent  connaissance.  Nous  devons 
à  cette  circonstance  une  page  charmante  de  Beu- 
gnot,  qui  obtint  de  son  amie,  Mme  de  la  Motte,  de 
dîner  chez  elle  avec  le  grand  homme.  «  Cagliostro, 
dit  Beugnot,  portait  ce  jour-là  un  habit  à  la  française 
gris  de  fer,  galonné  en  or,  une  veste  écarlate  brodée 
en  larges  points  d'Espagne,  une  culotte  rouge, 
l'épée  engagée  dans  les  basques  de  Ihabit  et  un  cha- 
peau brodé  avec  une  plume  blanche.  Cette  dernière 
parure  était  encore  obligée  pour  les  marchands  d'or- 
viétan, les  arracheurs  de  dents  et  les  autres  artistes 
médicaux  qui  pérorent  et  débitent  leurs  drogues  en 
plein  vent.  Mais  Cagliostro  relevait  ce  costume  par 
des  manchettes  de  dentelles,  plusieurs  bagues  de 
prix  et  des  boucles  de  soulier,  à  la  vérité  d'un  vieux 
dessin,  mais  assez  brillantes  pour  qu'on  les  crût 
d'or  fin.  Il  n'y  aA'ait  au  souper  que  des  personnes 
de  la  famille,  car  on  ne  tenait  pas  pour  étranger  un 
chevalier  de  Montbruel,  vétéran  de  coulisses,  mais 
encore  beau  parleur,  affirmatif,  qui  se  trouvait  par 
hasard  partout  où  se  trouvait  Cagliostro,  témoignait 
des  merveilles  qu'il  avait  opérées  et  s'en  offrait  lui- 
même  en  preuve  comme  guéri  miraculeusement  de 
je  ne  sais  combien  de  maladies  dont  le  nom  seul 
portait  l'épouvante.  Je  ne  regardais  Cagliostro  qu'à 
la  dérobée  et  ne  savais  encore  qu'en  penser.  Cette 
figure,  celte  coiffure,  l'ensemble  de  l'homme  m'im- 
posaient malgré  moi.  Je  l'attendais  au  discours.  Il 
parlait  je  ne  sais  (picl  baragouin  mi-pnrtie  italien  et 


106  L'AFFAIRE   DU    COLLIER. 

français,  et  faisait  force  citations  qui  passaient  pour 
de  l'arabe,  mais  (ju'il  ne  se  donnait  pas  la  peine 
de  traduire.  Il  parlait  seul  et  eut  le  temps  de  par- 
courir vingt  sujets  parce  qu'il  n'y  donnait  que 
l'étendue  de  développement  qui  lui  convenait.  Il  ne 
manquait  pas  de  demander  à  chaque  instant  s'il 
était  compris.  Et  l'on  s'inclinait  à  la  ronde  pour  l'on 
assurer.  Lorsqu'il  entamait  un  sujet,  il  semblait 
transporté  et  le  prenait  de  haut  du  geste  et  de  la 
voix.  Mais,  tout  à  coup,  il  en  descendait  pour  faire  à 
la  maîtresse  du  logis  des  compliments  fort  tendres 
et  des  gentillesses  comiques.  Le  même  manège  dura 
pendant  tout  le  souper.  Je  n'en  recueillis  autre 
chose  sinon  que  le  héros  avait  parlé  du  ciel,  des 
astres,  du  grand  arcane,  de  Memphis,  de  l'hiéro- 
phante, de  la  chimie  transcendante,  de  géants, 
d'animaux  immenses,  d'une  ville  dans  l'intérieur  de 
l'Afrique  dix  fois  plus  grande  que  Paris,  où  il  avait 
des  correspondants  ;  de  l'ignorance  où  nous  étions 
de  toutes  ces  belles  choses  qu'il  savait  sur  le  bout 
des  doigts,  et  qu'il  avait  entremêlé  le  discours  de 
fadeurs  comiques  à  Mme  de  la  Motte,  qu'il  appelait 
sa  biche,  sa  gazelle,  sa  cygne,  sa  colombe,  emprun- 
tant ainsi  ce  qu'il  y  avait  de  plus  aimable  dans 
le  règne  animal.  Au  sortir  du  souper  il  daigna 
m'adresser  des  questions  coup  sur  coup.  Je  répondis 
à  toutes  par  l'aveu  de  mon  ignorance  et  je  sus 
depuis  de  Mme  de  la  Motte  qu'il  avait  conçu  l'idée 
la  plus  avantageuse  de  ma  personne  et  de  mon 
savoir.  » 


CAGLIOSTRO.  107 


Sous  le  chapeau  rouge  du  cardinal,  Caglioslro  cl 
Mme  de  la  Moite  étaient  faits  pour  lier  partie  étroi- 
tement, ou,  au  contraire,  pour  entrer  en  rivalité 
violente.  C'est  la  seconde  des  deux  alternatives  qui 
se  réalisa.  «  Mme  de  la  Motte,  écrit  l'abbé  Georgel, 
ne  trouvait  pas  assez  considérables  les  bienfaits 
quelle  tirait  du  cardinal  de  Rohan,  elle  présumait 
qu'ils  eussent  été  plus  abondants  encore  si  Caglios- 
tro,  qui  possédait  la  confiance  du  prince  et  dirigeait 
pour  ainsi  dire  toutes  ses  actions,  ne  lui  avait  con- 
seillé de  mettre  des  bornes  à  ses  largesses  vis-à-vis 
d'elle.  Ce  n'était  qu'un  simple  soupçon  de  la  part 
de  la  comtesse;  il  suffit  néanmoins  pour  lui  faire 
concevoir  l'antipathie  la  plus  forte  contre  Cagliostro. 
Elle  fit  l'impossible  pour  le  perdre  dans  l'esprit  du 
cardinal;  mais  voyant  ({u'elle  n'y  pouvait  réussir, 
elle  renferma  et  nouirit  dans  son  cœur  des  projets 
de  haine  et  de  vengeance  en  cherchant  toujours 
l'occasion  de  les  faire  éclater.  » 


JEANNE   DE   SAINT-REMY   DE  VALOIS,   COMTESSE   DE   LA   MOTTE 

Kslanipc  anglaise,  faite  pendant  le  séjour  de  la  comtesse  à  Londres. 
Collection  de  M.  Alfred  Bégis. 


XI 


MISÈRE    DE    JEANNE    DE    VALOIS 


Le  comte  et  la  comtesse  de  la  Motte  n'avaient  pu 
se  résoudre  à  la  vie  de  garnison  qu'ils  étaient 
appelés  à  mener  dans  le  petit  trou  de  province 
qu'était  Lunéville.  L'accueil  du  cardinal  de  Rohan 
à  Saverne  avait  stimulé  l'ambition  qui  dévorait 
Jeanne  de  Valois.  On  alla  jusqu'à  faire  fi  de  la 
charge  de  capitaine  dans  les  dragons  de  Monsieur, 
dont  on  ne  conserva  que  le  titre.  On  emprunta 
mille  francs  à  I\I.  Beugnot  de  Bar-sur-Aube  et  Ion 
partit  pour  Paris.  Nous  sommes  sur  la  fin  de  1781. 

Nos  jeunes  époux  s'installent  rue  de  la  Verrerie, 
à  la  Ville  de  Beiins^  un  hôtel  de  mince  apparence 
et  médiocrement  fréquenté  '.  w  II  était  d'aussi  bon 
renom,  dit  Beugnot,  que  la  Têle  Rouge  de  Bar-sur- 
Aube.  »  Jeanne  et  son  mari  n'y  ont  que  deux  petites 
pièces,  à  demi  meublées.  Et  de  ce  jour  commence 
la  plus  extraordinaire  vie  d'agitations  et  d'intrigues 

1.  Cet  hôtel,  siluù  Mic  de  la  Verrerie,  n"  83,  avait  appartenu  au  siècle 
prccodent  à  Bossuct,  fermier  Jes  gabelles  du  Lyonnais  et  du  Languedoc, 
le  père  de  révcquo  de  Mcaux.  Voir  Lcfcuvo,  les  Anciennes  inaisons  de 
Paris,  IV,  320.  La  maison,  très  pittoresque  avec  ses  fenêtres  cintrées, 
s'est  conservée  jusqu'à  nos  jours  presque  intacte. 


HO  LAFFAIRE   DU   COLLIER. 

qu'il  soit  possible  d'imaginer.  Outre  le  logement  à 
Paris,  la  comtesse  en  prend  un  à  Versailles,  afin  de 
pouvoir  plus  facilement  faire  ses  démarches  auprès 
des  ministres  et  des  personnes  influentes  à  la  Cour. 
Elle  s'installe  à  Versailles  place  Dauphine,  où  elle 
loue  deux  chambres  dans  un  garni  tenu  par  les 
époux  Gobert.  La  place  octogonale  —  avec  ses  mai- 
sons à  deux  étages,  dont  la  plupart  sont  ornées  au 
faîte  de  balustres  bordant  la  toiture  en  imitation 
du  château  —  est  toujours  encombrée  de  carrioles 
qui  portent  les  paniers  d'œufs  et  les  herbes  pota- 
gères débordant  sous  les  lourdes  bâches.  C'est  le 
centre  du  quartier  où  descendent  les  petites  gens 
qui  ont  alfaire  dans  les  bureaux  des  ministres  et 
parmi  les  entours  du  roi.  Non  loin  du  garni  Gobert, 
et  toujours  place  Dauphine,  l'auberge  de  la  Belle 
Image.  Elle  ne  vaut  guère  mieux  que  la  Tête  Rouge 
ou  la  Ville  de  Reims  '.  Dans  le  fond  de  la  cour, 
trois  remises,  à  droite  et  à  gauche  les  écuries  où 
piaffent  les  chevaux.  On  loge  à  pied  et  à  cheval. 
Là  grouille  tout  un  monde  de  c<  solliciteurs  de  pla- 
cets  »,  de  gazetiers,  d'officiers  de  fortune  et  de 
gardes  du  corps,  mêlés  à  des  colporteurs  et  à  des 
maquignons.  Jeanne  ira  prendre  à  la  Belle  Image 
une  partie  de  ses  repas  ^. 

Le  comte  de  la  Motte  aime  le  luxe  et  les  divertis- 
sements, le  vin  et  la  bonne  chère.  Il  s'habille  avec 
mauvais  goût,  mais  îivec  faste,  se  couvre  de  bijoux. 
11  se  flatte  de  se  faire  bien  venir  auprès  des  femmes, 

1.  L'ancienne  place  Dauphine  à  Versailles  est  aujourd'hui  la  place 
Hoclie.  ha.  Belle  Image  se  trouvait  au  numéro  8  actuel.  Jehan,  la  Ville 
de  Versailles,  ses  monuments,  ses  rues,  Paris,  1900. 

2.  Confrontation  de  Nicole  Leguay  à  Madeleine  Briffault;  21  mars  nSD. 
Pièces  de  i^rocédure. 


I 


MISÈRE   DE   JEANNE   DE   VALOIS.  111 

ol  la  sienne,  qui  se  considère  comme  fort  au-dessus 
(le  son  mari,  ne  daigne  y  faire  attention.  La  com 
tesse  s'habille,  elle  aussi,  avec  une  élégance  voyante, 
tapageuse,  très  coûteuse.  Aussi  les  quartiers  do 
la  pension  qui  lui  est  attribuée  sont-ils  dépensés 
bien  avant  que  d'être  perçus.  Elle  a  momentané- 
ment pris  auprès  d'elle  son  frère  Jacques  et  sa  sœur 
Marie-Anne  ;  car  elle  veut  pousser,  d'un  coup,  aux 
honneurs  et  à  la  fortune,  tous  les  Valois.  «  Sa  vie 
est  alors  obscure,  dira  plus  tard  l'avocat  Target. 
On  y  remarque  tout  l'étrange  assortiment  d'une 
existence  précaire,  incertaine,  faite  de  faste  et  de 
misère  :  un  laquais  ,  un  jocquey ,  des  femmes  de 
chambre,  un  carrosse  de  remise;  mais  des  meubles 
de  louage,  des  querelles  avecThôtesse,  une  batterie, 
1  oOO  livres  de  dettes  pour  la  nourriture,  et  la  men- 
dicité. » 

La  marquise  de  Boulainvilliers  venait  de  mourir  *. 
Jeanne  avait  perdu  en  elle  un  précieux  appui  ;  mais 
elle  comptait  sur  le  cardinal,  sur  le  grand  aumônier 
à  qui  la  marquise  l'avait  confiée.  Elle  vint  lui  dire 
sa  misère,  de  sa  voix  douce,  insinuante,  avec  ses 
grands  yeux  bleus.  A  dater  de  mai  1782  Rohan  lui 
lit  remettre  de  temps  à  autre,  sur  les  fonds  de  la 
grande  aumùnerie,  des  secours  de  trois,  quatre  et 
cinq  louis  :  une  seule  fois  vingt-cinq  louis  sur  ses 
propres  fonds ,  dans  un  moment  de  détresse 
extrême'-.  Dans  la  suite,  elle  nia  (ju'elle  eût  accepté 
semblables  aumônes.  Elle,  fille  des  Valois,  n'était 
pas,   disait-elle,   femme  à  recevoir  quatre  ou  cinq 


1    En  décembre  HSl. 

2.  Notes  do  Rohan  i)our    sou  avocat,  Uibl.  v.  de   Paris,  ms.    de   la 
réserve,  doss.  Targot. 


112  L'AFFAIRE    DU    COLLIER. 

louis.  Or  nous  voyons  que,  dans  une  lettre  du 
l*""  mars  1783,  elle  envoie  au  contrôleur  général 
Lefèvre  d'Ormesson  des  reconnaissances  d'objets 
déposés  par  elle  au  !Mont-de-Piété  et  demande 
humblement  assistance;  nous  avons  d'elle  un  reçu, 
daté  du  7  octobre  suivant,  par  lequel  elle  accuse  à 
ce  contrôleur  général  réception  d'un  secours  de 
quarante-huit  francs  *.  «  Son  crédit  à  l'hôtel  de 
Reims,  dit  Beugnot,  avait  singulièrement  baissé, 
et  les  deux  prêts,  de  dix  louis  chacun,  ([ue  je  lui 
avais  faits  à  distance,  ne  l'avaient  que  faiblement 
relevée.  Je  ne  pouvais  pas  l'inviter  à  manger  chez 
moi,  parce  que  je  n'avais  pas  de  ménage  monté, 
mais,  une  ou  deux  fois  par  semaine,  elle  me  faisait 
la  grâce  d'accepter  au  Cadran  Bleu,  et  elle  y  éton- 
nait ma  jeunesse  de  son  appétit.  Les  autres  jours 
elle  avait  recours  à  mon  bras  pour  la  promenade, 
qui  aboutissait  constamment  à  un  café.  Elle  avait 
un  goût  singulier  pour  la  bonne  bière  et  ne  la 
trouvait  mauvaise  nulle  part.  Elle  mangeait  par 
distraction  deux  ou  trois  douzaines  d'échaudés,  et 
ces  distractions  étaient  si  fréquentes  qu'il  fallait 
m'apercevoir  quelle  avait  légèrement  dîné,  si  elle 
avait  dîné.  » 

La  gêne  ni  la  misère  n'empêchèrent  Mme  de  la 
Motte  d'augmenter  encore  son  train.  Le  5  septem- 
bre 1782,  elle  loue,  au  numéi'o  13  de  la  rue  Neuve- 
Saint-Gilles  au  Marais,  vis-à-vis  de  la  petite  porte  des 
Minimes,  une  maison  avec  loge  de  portier,  four  à 
pain,  remise,  grande  et  petite  écurie,  trois  étages, 
dont  les  hautes  et  étroites  fenêtres  sont  ornées  de 

1.  Pièce  provenant  de  la  colleotioa  Duplessis,  ÏAmateiir  d'tiiitofirajilica 
du  l'^''  mars  ISOO;  aujourd'liui  dans  la  collectiou  de  M.  Alf.  liégis. 


MISÈRE   DE   JEANNE   DE   VALOIS.  113 

balustrades  en  fer  à  fleurs  et  dessins  Louis  XV. 
Bette  d'ÉlienvilIe  Ta  visitée.  «  J'ai  été  dans  une 
maison  de  la  rue  Neuve-Saint-Gilles,  dit-il,  dont  la 
porte  cochère  est  fort  écrasée  en  entrant.  A  gauche 
est  la  loge  du  portier;  à  droite,  l'escalier,  qui  est 
assez  ordinaire.  Au  haut  se  trouve  un  carré  servant 
de  vestibule,  une  antichambre  de  médiocre  grandeur 
où  Ton  entre  dans  un  salon  boisé  à  deux  croisées  en 
face  l'une  de  l'autre.  Une  espèce  de  console  ou  table 
ronde  à  dessus  de  marbre,  les  meubles  détofîe 
mêlée,  une  très  belle  harpe;  au  bout  du  salon  un 
boudoir  *.  » 

La  maison  a  été  conservée  -.  On  gravit  aujour- 

1.  Mme  de  la  Motte  reconnut  à  la  confrontation  que  «  la  description 
de  son  appartement  se  trouve  conforme  ».  Pièces  de  procédure. 

2.  Aujourd'hui  le  numéro  10  (précédemment  6)  de  la  rue  Saint-Gilles. 
Le  5  sept.  1782,  Rose-Louise  Vanmine,  veuve  de  Louis  de  Courdoumer, 
maréchal  des  camps,  héritière  de  la  demoiselle  de  Baudelot,  donnait 
l'immeuble  en  location  aux  époux  La  Motte  {Arch.  na^,X,2  B/1417).  Voici 
comment  on  a  pu  l'identifier.  Une  description  indique  que  la  maison  était 
située  rue  Neuve-Saint-Gilles,  vis-à-vis  de  la  petite  porte  des  Minimes 
(Arch.nat.,F,  7/4444  B),  ce  qui  limitait  la  recherche  aux  numéros  8-18 
de  la  rue  Saint-Gilles  actuelle.  Les  numéros  12-14  actuels  formaient  au 
XVII"  siècle  la  «  Cour  de  Venise  »,  résidence  de  l'ambassadeur,  au  siècle 
suivant,  hôtel  de  Péreuse.  Un  texte  cité  par  Lefeuve  [Ane.  maisons  de 
Paris,  IV,  208-11),  concernant  une  maison  donnant  rue  Saint-Gilles  et 
rue  des  Tournelles,  tenant  aux  hoirs  Baudelot,  écarte  les  numéros  16 
et  18  actuels,  car  les  hoirs  Baudelot  représentent  la  maison  de  Mme  de 
la  Motte.  On  ne  pouvait  donc  plus  hésiter  qu'entre  les  numéros  8  et  10. 

Or,  parmi  les  titres  de  propriété  du  numéro  10,  qu'on  a  pu  consulter 
dans  les  études  de  M"  Fleury,  notaire,  faubourg  St-Honoré,  et  de 
M«  Robineau,  notaire,  quai  de  la  Mégisserie,  se  trouve  un  inventaire 
après  décès,  en  date  du  11  mars  1783,  des  biens  de  Mlle  Marg.-Cath. 
de  Baudelot,  fille  majeure,  dressé  par  M*  Lormeau  (aujourd'hui  M"  Leroy, 
successeur,  rue  St-Denis),  où  est  décrite  la  «  maison  sise  ruo  Neuve- 
St-Gilles  au  Marais,  près  les  Minimes,  louée  2  200  Ib.  par  an  :  savoir,  un 
appartement  au  s.  Chapuzeau  de  Viefvillers,  parfait  sous  seing  privé 
du  7  oct.  1781,  à  raison  de  1 000  Ib.  par  an,  et  le  surplus  de  ladite  maison, 
y  compris  l'écurie  et  la  remise,  à  M.  le  comte  de  la  Motte  et  à  la  dame 
son  épouse,  par  bail,  aussi  sous  seing  privé,  du  5  sept,  dernier,  pour 
en  jouir  à  partir  du  l^'oct.,  moyennatit  1200  Ib.  par  an.  »  L'immeuble 
fut  vendu  le  9  mai  1821,  par  Aloxandrine-Victoiro  do  Courdoumer,  à 
M.  Honoré.  Depuis  cette  date  il  n'a  subi  aucune  modification. 


114  l'affaire  du  collier. 

criiui  encore  Tescalier  de  pierre  à  la  rampe  luisante 
soutenue  d'une  ferronnerie  à  hautes  fleurs  de  lis, 
que,  d'un  pied  nerveux  et  rapide,  Jeanne  de  Valois 
monta  si  souvent. 

L'appartement  de  la  rue  Neuve-Saint-Gilles,  loué 
en  septembre  1782,  ne  put  être  occupé,  les  époux  La 
Motte  n'ayant  pas  de  quoi  le  garnir.  Le  6  octobre 
Jeanne  écrit  à  la  baronne  de  Crussol  d'Uzès,  belle- 
fille  de  la  marquise  de  Boulainvilliers  :  «  La  majeure 
partie  de  mes  effets  sont  au  Mont-de-Piété.  Le  peu 
qui  me  reste  et  mes  petits  meubles  sont  saisis  et 
si,  jeudi,  je  ne  trouve  pas  six  cents  livres,  je  serai 
réduite  à  coucher  sur  la  paille  ^  »  Les  La  Moite 
avaient  dû  quitter  la  Ville  de  Beims,  ayant  reçu 
congé  parce  qu'ils  n'y  payaient  pas  leurs  dettes.  Ils 
vinrent  demeurer  Hôtel  d'Ai^tois^  où  Jeanne  fut 
nourrie  par  la  mère  de  sa  femme  de  chambre,  une 
dame  Briffault,  tandis  que  le  comte  de  la  Motte, 
menacé  d'arrestation  par  ses  créanciers,  s'enfuyait 
de  Paris  jusqu'à  Brie-Comte-Robert  et  s'y  cachait 
chez  un  nommé  Poncet,  aubergiste  à  VEspérance  -. 
Le  10  février  1783,  plusieurs  commerçants,  créan- 
ciers des  La  Motte,  leur  font  interdire  par  huissier 
de  vendre  ou  de  sortir  ce  qui  pouvait  leur  rester 
de  mobilier.  Et  Jeanne  retourne  chez  le  cardinal 
de  Rohan.  Celui-ci  consent  à  se  rendre  caution 
pour  elle  d'une  somme  de  5  000  livres,  prêtée  par  un 
usurier  de  Nancy,  Jsaac  Béer.  Un  autre  juif,  bro- 
canteur, la  cautionne  pour  des  meubles.  Elle  avait 


1.  Lettre  faisant  partie  de  la  collection  Duplessis.publ.  dans  l'Amateur 
d'autof/raphes,  l"  mars  1866. 

2.  En  novembre  l';8-2.    Doss.   Target,  Bibl.    v.    de   Paris    ms.   de   la 


MISERE  DE  JEANNE  DE   VALOIS.  11b 

fait  revenir  son  mari  et,  vers  Pâques  1784,  elle  peut 
enfin  prendre  possession  de  la  maison  louée  rue 
Neuve-Saint-Gilles. 

]\Ime  de  la  Motte  était  soutenue  par  le  dévoue- 
ment de  ses  serviteurs  :  admirables  dévouements, 
natures  simples  et  aimantes  dont  l'essence  est  l'atta- 
chement; serviteurs  comme  on  en  vit  tant  sous 
l'Ancien  Régime,  restant  soumis  à  leurs  maîtres, 
sans  gages,  les  assistant  de  leurs  propres  deniers 
dans  les  moments  de  gêne  extrême,  se  sacrifiant  à 
eux  jusques  et  y  compris  la  mort.  Rosalie,  femme 
de  chambre  de  Jeanne  de  Valois,  et  son  valet  de 
chambre  Deschamps  furent  dans  cette  période  de  sa 
vie  ses  plus  fermes  appuis  ^ 

«  L'aisance  apparente  de  la  rue  Neuve-Saint- 
Gilles,  poursuit  M"  Target,  n'est  qu'un  accroisse- 
ment de  misère  réelle.  Le  mari  et  la  femme  n'y  ont 
vécu  que  d'emprunts  ;  tantôt  à  demi  meublés,  tantôt 
démeublés,  selon  que  la  détresse  éloignait  le  mobi- 
lier ou  qu'un  événement  imprévu  le  rappelait.  Des 
couverts  d'étain,  et,  les  jours  de  représentation,  six 
couverts  d'argent  empruntés  *  ;  une  pension  de 
800  livres,  portée  à  1  500,  puis  vendue  à  perte  par 
l'indigence^;  des  domestiques  mal  payés,  des  a  flai- 
res en  marchandises  qu'on   envoyait  au  Mont-de- 


1.  Ces  faits  d'après  les  notes  do  Target,  Bibl.  v.  de  Paris,  ms.  de  la 
rcsorve. 

2.  Au  baron  de  Vieuxvillers,  le  co-locataire.  Doss.  Target. 

3.  En  avril  1*/81.  On  a  une  lettre  du  baron  de  Breteuil,  en  date  du 
15  mai  l'M,  taisant  savoir  que  le  roi  a  autorisé  le  comte  et  la  comtesse 
do  la  Motte  à  transporter  au  sieur  Huliert  Gautier,  bourgeois  de  Paris, 
la  pension  de  1 500  livres  attribuée  à  la  dame  de  la  Motte,  et  la  pension 
de  800  Ib.  attribuée  à  son  frère,  cela  en  raison  de  la  gêne  de  leur  ménage. 

I^a  double  cession  était  faite  pour  uno  somme  de  9000  1b  Déclaration 
de  Grenier,  orfèvre  (Arch.  nat.,  X',  B/1 IH),  et  notes  de  Target  {Bibl. 
V.  de  Paris). 


H6  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

Piété;  et  cependant  toujours  des  voyages,  toujours 
des  sollicitations,  à  Versailles,  à  Fontainebleau, 
quelques  présents  aussitôt  dévorés  que  reçus,  des 
dettes  et  de  lintrigue.  » 

A  la  fin  de  chaque  semaine  Jeanne,  assistée  de 
Rosalie,  lavait  les  deux  robes  de  mousseline  et  les 
deux  jupes  de  linon,  les  seules  qu'elle  n'eût  pas 
mises  en  gage,  et  les  repassait  sur  la  table  de  la 
salle  à  manger.  Quant  au  comte,  il  n'osait  plus 
sortir  parce  qu'il  n'était  pas  vêtu.  Le  cuisinier,  sur 
ses  deniers,  faisait  les  avances  chez  le  boucher  et  le 
boulanger.  La  bourse  du  serviteur  s'épuisa.  Il  fallut 
jeûner. 

<(  Allons  nous  coucher,  disait  Rosalie,  on  n'a  pas 
faim  pendant  que  l'on  dort.  » 

De  temps  à  autre,  .Jeanne  se  procurait  des  res- 
sources en  «  faisant  des  affaires  »,  spéculations  en 
marchandises  ;  elle  prenait  beaucoup  à  crédit  :  au 
point  qu'elle  en  fut  mise  en  observation  par  la 
police  '. 

Au  mois  d'août  l'alerte  fut  vive.  Les  huissiers 
frappaient  à  la  porte.  Le  fidèle  Deschamps  sauva  le 
lit  et  les  fauteuils  du  salon,  aidé  d'un  garçon  per- 
ruquier. Ils  les  portèrent  sur  leur  dos  chez  un 
nommé  Berlandeux,  rue  des  Tournelles. 

«  Vite,  mon  cher  Deschamps,  sécriait  Mme  de  la 
Motte,  détachez  les  glaces  du  salon  et  les  rideaux 
des  croisées  ! 

—  Où  les  porter? 

—  Vite,  au  Mont-de-Piété!   » 

Le  domestique  y  court  et  revient  avec  cinq  louis. 

1.  Déclaration  de  J.-F.  de  Brugnières,  inspect.  de  police,  en  date  du 
il  avr.  1786.  Arch.  mit.,  X,  B/UH  . 


MISÈRE  DE  JEANNE  DE  VALOIS.  H 7 

Le  baron  de  Vieuxvillers  prête  200  livres,  un 
religieux  minime  vingt-cinq  louis.  On  achète  de 
beaux  habits  :  un  panier  en  dentelles  pour  la  com- 
tesse, un  frac  de  velours  pour  le  comte,  afin  de 
se  remettre  en  état  de  solliciter  à  la  Cour.  Nous 
sommes  en  octobre  1783.  Les  époux  La  Motte  par- 
tent pour  Fontainebleau.  Jeanne  s'installe  avec 
son  mari,  rue  d'Avon,  à  Tancienne  maison  du  greffe. 
Elle  a  une  chambre  carrée,  assez  grande,  joliment 
attifée.  Une  cheminée  en  marbre  blanc:  aux  croisées 
des  rideaux  de  mousseline  à  fleurs.  «  Beaucoup  de 
Messieurs  comme  il  faut  venaient  alternativement 
faire  visite  à  madame  la  comtesse,  tandis  que 
monsieur  le  comte  allait  se  chauffer  dans  les  appar- 
tements du  château.  »  —  «  Militaires  et  gens  de 
robe  se  faisaient  un  plaisir  de  lui  rendre  visite  et 
de  lui  laisser  des  marques  de  leur  générosité  *.  >; 

1.  Notes  de  Target,  Dibl.  de  Paris,  ms.  de  la  réserve. 


XII 


AUTOUR   DE    LA   COUR 


L'argent  reçu  était  gaspillé  et  de  nouvelles  res- 
sources devenaient  nécessaires.  On  imagine  mille 
cl  un  moyens.  Pour  aller  à  la  Cour  le  comte  et  la 
comtesse  ont  loué  un  carrosse  de  remise.  Mais  ils 
n'ont  pas  d'argent.  Tous  deux,  dans  leur  carrosse, 
passent  rue  Saint-Honoré,  chez  Lenormand,  mar- 
chand d'étoffes.  Jeanne  prend  à  crédit  une  pièce  de 
satin  de  vingt-cinq  aunes,  la  met  dans  sa  voiture  et 
continue  son  chemin.  Arrivée  aux  Champs-Elysées, 
elle  envoie  le  cocher  chercher  un  fiacre  sur  la  place 
Louis  XV.  La  INIotte  y  monte,  porte  la  pièce  d'étoffe 
au  l\Iont-de-Piélé,  en  reçoit  douze  louis  et  retrouve 
le  soir  sa  femme  à  Versailles  où  tous  deux  se  con- 
gratulent de  l'heureuse  issue  de  cette  expédition-. 

Mme  de  la  Motte  avait  un  but  précis.  Elle  pour- 
suivait la  restitution  des  biens  qui,  naguère,  avaient 
été  dans  sa  famille,  les  terres  de  Fonlelte,  d'Essoyes 
cl  (le  ^'crpilliè^es,  dont  ses  i)ères,  disait-elle,  avaient 
été  injustement  frustrés.  La  restitution  lui  en  parais- 
sait d'autant  plus  facile  à  obtenir  qu'une  partie  de 


120  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

ces  domaines  étaient  depuis  quelque  temps  tombés 
dans  les  mains  du  roi.  Elle  ne  parvenait  cependant 
pas,  malgré  tous  ses  eftbrts,  à  franchir  le  cercle  des 
plus  minces  bourgeois  de  Versailles*.  Désespérant 
de  réussir  par  les  moyens  ordinaires,  elle  en  ima- 
gina de  plus  audacieux.  Un  jour  de  décembre  1783, 
dans  le  salon  de  service,  encombré  de  monde,  de 
Madame  Elisabeth,  sœur  de  Louis  XVI,  elle  feignit 
de  tomber  de  faiblesse  et  d'inanition.  La  princesse 
fut  avertie  qu'une  femme  de  qualité  mourait  de 
faim  dans  son  antichambre.  Très  émue,  elle  se  fit 
apporter  le  placet  que,  fort  à  propos,  Jeanne  tenait 
à  la  main  et  fit  transporter  la  jeune  femme  sur  un 
brancard  à  son  logement  qui  était  alors  hôtel  de  Jouy . 

Laissée  seule,  Jeanne  appelle  son  fidèle  Des- 
champs : 

«  Si  Madame  *  envoie  quelqu'un  de  ses  gens  de- 
mander des  nouvelles  de  mon  état,  dites-lui  que  j'ai 
fait  une  fausse  couche,  quej'ai  été  saignée  cinq  fois.  » 

Les  médecins  de  Madame  vinrent  à  deux  reprises 
la  visiter.  La  princesse  lui  envoya  deux  cents  livres, 
une  autre  fois  douze  louis.  L'abbé  Malet  fit  dans  les 
salons  de  la  Cour  une  quête  qui  produisit  trois 
cents  livres  ^.  Avec  cet  argent  Jeanne  venait  la  nuit 
de  Versailles  à  Paris  et,  le  matin,  retournait  à  Ver- 
sailles, pour  se  mettre  le  jour  dans  son  lit.  Elle 
passa  ainsi  trois  mois  à  Versailles  où  elle  laissa,  à 
l'hôtel  de  Jouy,  une  dette  de  cinq  cents  écus  *. 

L  :Mine  Cainpan,  éd.  Barrière,  p.  463;  Beugnot,  I,  29. 

2.  On  sait  que  par  l'expression  «  Madame  »  était  désignée  la   sœur 
ou  la  belle-sœur  du  roi. 

3.  Déclaration   de   Mme  Pothey,   première   femme  de    chambre    de 
Madame. 

4.  Notes  do  Target,  Bibl.  v.  de  Paris,  ms.  de  la  réserve. 


AUTOUR    DE   LA   COUR.  121 

Ce  fut  à  celte  époque  que,  sur  les  instances  de 
Madame,  la  pension  de  Jeanne  de  Valois  fut  portée 
de  huit  cents  à  quinze  cents  livres  '.  Mais  quêtaient 
quinze  cents  livres  pour  les  La  Motte?  Jeanne 
essaya  de  pénétrer  jusqu'à  la  princesse  qui  parais- 
sait s'intéresser  à  elle  :  à  ce  moment  Madame  Eli- 
sabeth soupçonna  Tartifice  et  lécarta  comme  une 
intrigante.  Un  second  évanouissement  ne  réussit 
pas  mieux  auprès  de  la  comtesse  d'Artois. 

Troisième  tentative  le  2  février  1784,  d'une 
audace  plus  grande  encore.  Jeanne  se  place  dans  la 
galerie  des  Glaces,  au  passage  de  la  reine  qui  se 
rend  à  la  messe.  Elle  perce  la  foule,  tombe  éva- 
nouie; mais  cela  fit  un  tel  brouhaha  que  la  reine  ne 
put  même  l'apercevoir.  Le  coup  était  manqué. 

Jeanne  renouvela  enfin  ses  syncopes  en  les  com- 
pliquant de  convulsions  nerveuses,  sous  les  fenêtres 
de  l'appartement  occupé  par  Marie-Antoinette.  Mais 
cette  fois  encore  la  reine  ne  la  vit  pas.  Dans  ses 
Mémoires,  où  elle  fait  une  réalité  de  ses  désirs, 
Mme  de  la  Motte  découvre  le  fond  de  sa  pensée  : 
«  Le  roi  trouva  Sa  Majesté  dans  une  agitation 
extrême  dont  il  s'empressa  de  demander  la  cause. 
Elle  lui  dit  qu'elle  venait  d'être  témoin  d'un  spec- 
tacle bien  triste;  qu'elle  avait  vu  une  jeune  femme 
tomber  dans  d'alTreuses  convulsions.  «  J'ai  demandé 
«  son  nom,  ajouta  la  reine,  et  on  m'a  répondu  que 
«  c'était  la  demoiselle  de  Valois,  épouse  du  comte 
«  de  la  Motte.  L'accident  qui  lui  est  arrivé  est  bien 
«  fâcheux.  Ce  sont  des  jeunes  gens,  et  je  les  plains 
«  de  tout  mon  cœur.  »  L'intérêt  que  j'avais  inspiré 

1.  Brevet  du  18  janv.  1784. 


122  L  AFFAIRE    DU   COLLIER. 

à  la  reine  ne  pouvait  manquer  d'exciter  Tenvie  des 
personnes  qui  cherchaient  à  se  réserver  exclusi- 
vement ses  bonnes  grâces.  » 

La  seule  personne  de  la  Cour  dont  Jeanne  parvint 
à  faire  la  connaissance,  parmi  tant  de  démarches 
et  de  sollicitations,  était  un  nommé  Desclaux,  musi- 
cien du  roi  et  garçon  de  la  chambre  de  la  reine, 
avec  lequel  elle  dîna  plusieurs  fois  dans  le  courant 
de  l'année  1782,  chez  la  femme  d'un  chirurgien- 
accoucheur  de  Versailles;  encore,  à  partir  de  celte 
date,  cessa-t-elle  d'être  reçue  dans  cette  maison  et 
perdit-elle  Desclaux  de  vue. 

Cependant,  à  Versailles,  à  Paris,  dans  la  société 
qui  la  fréquentait  rue  Neuve-Saint-Gilles,  Jeanne 
répandait  qu'elle  devenait  influente  à  la  Cour,  où 
elle  n'était  plus  appelée,  disait-elle,  que  la  «  com- 
tesse de  Valois  :  »  elle  mangeait  chez  Madame  et 
chez  la  comtesse  d'Artois,  elle  était  favorisée  des 
bontés  de  la  reine  et  avait  même  un  pied  dans  ses 
appartements .  Aussi  les  voyages  à  Versailles 
devinrent-ils  de  plus  en  plus  fréquents.  Ces  récep- 
tions à  la  Cour  se  bornaient,  hélas  !  à  se  renfermer 
chez  le  teneur  de  garnis  Gobert,  où  Jeanne  vivait  de 
sa  table,  régalée  pour  tout  dîner  d'un  plat  de  choux, 
de  lentilles  ou  de  haricots,  et  payant  son  repas 
douze  sols.  Mais  à  Gobert  aussi  elle  disait  qu'elle 
était  reçue  à  la  Cour,  et,  certains  jours,  les  jours  où 
elle  y  dînait,  Jeanne  allait  prendre  place  à  la  table 
d  hôte  de  l'hôtel  de  Jouy.  Elle  rentrait  tard  et  ne 
tarissait  plus  sur  les  bonnes  grâces  de  Madame,  sur 
lalTabilité  de  la  comtesse  d'Artois  et  sur  la  bonté 
de  la  reine  qui  daignait  l'honorer  de  sa  sympathie. 

M.    de    la    Frcsnaye,   qui   avait  de  l'amitié  pour 


AUTOUR   DE   LA   COUR.  123 

Jeanne,  apprit  la  rumeur,  qui  devenait  de  plus  en 
plus  forte.  Il  lui  en  donna  avis,  assez  rudement  : 

«  Petite  mère,  j'ai  entendu  pendant  mon  séjour 
à  Versailles  ce  que  Ton  dit  de  vous.  Vous  vous 
vantez,  dit-on,  de  voir  la  reine,  d'approcher  de  Sa 
Majesté,  de  lui  parler.  Léonard,  coiffeur  de  la  reine, 
qui  était  présent,  a  dit  qu'il  n'aurait  qu'un  mot  à 
dire  à  la  reine  et  que  vous  seriez  renfermée  pour  le 
reste  de  vos  jours;  qu'il  était  sûr  que  vous  n'appro- 
chez point  de  la  reine.  Si  vous  vous  vantez  de  cela 
et  que  cela  ne  soit  pas,  vous  êtes  une  femme 
perdue.  » 

Jeanne,  au  premier  moment,  déconcertée,  bal- 
butia : 

«  Je  ne  me  vante  point  de  parler  à  la  reine.  » 
Mais,  aussitôt,  se  ressaisissant  : 
«  Je  vois  Sa  Majesté  et  n'en  parle  jamais!  » 
Jeanne  avait  son  plan.  Elle  préparait  et  étudiait 
le  rôle  de  ce  qu'on  appelait  à  la  lieutcnance  de 
police  «  une  faiseuse  d'affaires  dans  les  bureaux 
des  ministres  et  à  la  Cour.  »  Dans  les  dossiers  des 
archives  de  la  Bastille  on  rencontre  par  centaines 
les  noms  de  ces  intrigants  qui  usaient  d'un  crédit 
réel  ou  imaginaire  pour  se  faire  livrer,  de  droite  et 
de  gauche,  des  sommes  d'argent,  sous  promesse  de 
faire  réussir  tel  projet,  de  faire  donner  une  place  ou 
une  décoration.  Industrie  naturellement  florissante 
à  cette  époque  où  la  volonté  d'un  ministre,  d'une 
favorite,  de  la  souveraine,  pouvait  entraîner,  sans 
contrôle,  les  décisions  de  la  plus  grande  importance. 
Jeanne  comprit  que  le  jour  où  chacun  serait  per- 
suadé qu'elle  avait  de  l'influence  auprès  de  Madame 
et  auprès  de  la  reine,  elle  verrait  la  fin  de  sa  misère. 


124  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

Son  nom,  Jeanne  de  Valois,  qu'elle  faisait  sonner 
très  haut  et  faisait  passer,  comme  elle  dit,  sur  celui 
de  son  mari,  signant  «  comtesse  de  Valois -La 
Motte  »,  lui  était  d'un  grand  secours.  Déjà  elle  avait 
obtenu  des  résultats  appréciables.  Elle  avait  extor- 
qué mille  écus  à  M.  de  Ganges,  en  lui  promettant 
son  crédit  auprès  de  la  reine  pour  faire  obtenir  une 
place  de  80  000  livres  à  M.  de  Blainville,  frère  de 
Tabbé  de  Lattaignant,  conseiller  au  Parlement*; 
elle  s'était  fait  envoyer  par  MM.  Perrin,  négociants  à 
Lyon,  «  qui  désiraient  faire  passer  un  projet  utile 
au  gouvernement  »,  lisez  :  «  à  leur  industrie,  »  une 
caisse  remplie  d'étoffes  superbes,  cadeau  estimé  par 
les  connaisseurs  qui  le  virent  à  10  000  livres  pour 
le  moins. 


1.  Lettre,  s.  1.  n.  d.  s.,  à  M'   Target,   Bibl.   t:  de   Paris,  ms.   de  la 
réserve. 


XIII 


LA   MAISON   DE    LA   COMTESSE 


La  réputation,  mieux  assise  de  jour  en  jour,  de 
cette  influence  active  auprès  de  la  reine  et  à  la  Cour, 
et  les  charmes,  la  grâce  enjouée  et  séduisante  de 
Jeanne  de  Valois,  et  les  grosses  bouteilles  de  bour- 
gogne que  le  comte  montait  de  la  cave,  groupaient 
rue  Neuve-Saint-Gilles  un  cercle  de  familiers.  C'était 
une  curieuse  assemblée  :  quelques  financiers  d'un 
âge  mûr,  manœuvrant  autour  de  la  jeune  femme  de 
qui  ils  flairaient  Findigence  sous  le  luxe  d'apparat; 
de  jolis  abbés  parfumés;  quelques  avocats,  M'=  La- 
porte,  gendre  du  substitut  du  procureur  général 
aux  Requêtes  ;  le  jeune  M*^  Albert  Beugnot,  qui  n'y 
venait,  dit-il,  qu'en  habit  noir  et  en  cheveux  longs 
pour  marquer  son  respect;  des  comtesses  et  des 
marquises  de  qui,  peut-être,  il  n'eût  pas  été  discret 
d'épousseter  le  blason;  puis  des  militaires,  le  comte 
d'Olomieu,  officier  des  gardes,  œil  vif,  figure  mar- 
tiale, parlant  haut,  retroussant  ses  moustaches  et 
grand  trousseur  de  cotillons,  qui  venait  journelle- 
ment faire  avec  Jeanne  sa  partie  de  tric-trac.  Le 


126  l'affaire  du  collier. 

plus  intime  était  un  certain  Rétaux  de  Villette, 
ancien  gendarme,  camarade  du  comte  de  la  flotte, 
lequel  l'avait  présenté  à  sa  femme.  Les  maris  n'en 
font  jamais  d'autres!  Rétaux  était  fils  du  directeur 
général  des  octrois  de  Lyon  :  beau  jeune  gars,  d'une 
trentaine  d'années,  la  taille  bien  faite,  les  cheveux 
blonds,  où,  malgré  la  jeunesse,  brillaient  déjà  des 
fils  d'argent,  et  des  yeux  bleus,  un  teint  frais  et 
coloré'.  Il  était  séduisant,  faisait  des  vers,  imitait  à 
faire  mourir  de  rire  Mlle  Contât  de  la  Comédie  Fran- 
çaise, et,  tandis  que  La  Motte  pinçait  de  la  harpe, 
chantait  agréablement  des  mélodies  de  Rameau  ou 
de  Francœur. 

Avec  son  écriture  qu'il  savait  rendre  très  fine, 
une  écriture  de  femme.  Rétaux  servait  de  secrétaire 
à  Mme  de  la  Motte,  et  nous  avons  des  raisons  de 
croire  qu'auprès  d'elle  ses  fonctions  allaient  plus 
loin.  L'inspecteur  Ouidor,  qui  était  chargé  de  la 
police  des  filles,  procéda  dans  la  suite  à  l'arresta- 
tion de  Rétaux  à  Genève.  Très  expert  en  ces 
matières,  il  note  les  rapports  du  jeune  secrétaire 
avec  la  dame  qui  l'employait,  d'une  expression 
pittoresque  et  vigoureuse  qu'on  ne  peut  repro- 
duire ici. 

Mme  de  la  ]\Iotte  avait  en  outre  un  secrétaire 
adjoint,  un  minime  de  la  Place-Royale,  procureur  de 
cette  maison,  le  Père  Loth.  Une  porte  bâtarde  du 
couvent  donnait  dans  la  rue  Neuve-Saint-Gilles,  en 
face  du  numéro  13  où  Jeanne  demeurait.  Le  minime 
disait  tous  les  matins  la  messe  pour  la  comtesse, 
car  elle  entendait  la  messe  tous  les  jours.  Il  la  fai- 

1.  Confrontation  du  cardinal  de  Rohan  à  Rosalie,  '21  mars  nS6,  Arch. 
nat.,\\  B;Un. 


LA   MAISON    DE    LA   COMTESSE.  127 

sait  entrer  par  la  petite  porte  dans  la  chapelle  où 
l'attendait  un  prie-Dieu  de  velours.  Il  lui  servait  en 
outre  de  majordome,  engageait  et  faisait  agréer  les 
domestiques,  surveillait  l'office  et  la  cuisine,  mori- 
génait la  femme  de  chambre  Rosalie,  la  soubrette 
classique  :  dix-huit  ans,  taille  fine,  des  yeux  noirs  et 
un  petit  nez  retroussé'.  Il  réglait  les  fournisseurs  et 
gardait  les  clefs  de  la  maison  quand  le  comte  et  la 
comtesse  allaient  à  la  campagne  -.  C'était  au  demeu- 
rant un  très  brave  homme. 

On  avait  également  vu  dans  le  salon  de  la  com- 
tesse un  personnage  arrivé  de  Troyes  en  Champagne 
et  qui  se  nommait  lui  aussi  de  Valois.  Jeanne  l'appe- 
lait «  mon  cher  cousin  «  et  le  faisait  dîner  avec  des 
chevaliers  de  Saint-Louis.  Il  était  venu  pour  se  faire 
reconnaître  à  l'instar  de  sa  cousine,  en  ayant  grand 
besoin,  car  il  avait  six  enfants.  Mais  il  eut  la  mala- 
dresse de  dire  à  table  qu'il  était  savetier  de  son  état, 
ce  qui  fit  que  Jeanne  le  mit  à  la  porte  et  lui  interdit 
de  reparaître  à  l'avenir  *. 

Enfin  Mme  de  la  IMotte  avait  pris  chez  elle  une 
demoiselle  Colson,  parente  de  son  mari,  jeune  fille 
fort  pauvre  à  qui  elle  faisait  remplir  les  fonctions 
de  lectrice  et  de  dame  de  compagnie  *. 

Valets  de  chambre,   cuisinier,   cocher,  jocquey, 

1.  Confrontation  de  Nicole  Légua}',  dite  d'Oliva,  à  Madeleine  Briffault, 
dite  Rosalie,  21  mars  1785.  Arch.  nat.,  X%  B/1 117. 

2.  Déposition  du  P.  Loth  devant  les  commissaires  du  Parlement,  Arch. 
nal.,  X%  B/l'in-,  —  Vie  de  Jeanne  de  Saint-Rémy,  11,318;  —  3Ivm..  du 
comte  de  la  Motte,  p.  388  et  suiv. 

3.  Bibl.  de  la  v.  de  Parais,  dossier  Target. 

4.  Mlle  Colson,  qui  était  très  fine  et  intelligente,  ne  fut  jamais  dupe 
des  manœuvres  de  sa  cousine.  Aussi  Mme  de  la  Motte  la  disgracia-t-ellc 
en  juin  1784.  Elle  voulut  alors  se  faire  religieuse  et  se  retira  dans 
un  couvent  à  Versailles,  de  là  à  l'abbayo  de  l^ongchamp  ;  mais  dans  le 
courant  de  1785  elle  en  sortit  et  se  maria. 


128  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

ménage  de  portiers,  soubrette,  lectrice  et  dame  de 
compagnie,  confesseur,  secrétaire,  majordome,  vm 
officier  pour  le  tric-trac,  un  ami  du  mari  pour  les 
besognes  de  confiance,  un  moine  pour  les  missions 
délicates  :  la  maison  de  la  comtesse  était  au  grand 
complet. 

Dès  rinstallation  de  Jeanne,  rue  Neuve-Saint- 
Gilles,  on  y  avait  vu  apparaître  une  personne  qui, 
par  une  singulière  rencontre,  s'appelait  également 
Mme  de  la  Motte  :  de  son  nom  de  fille  Marie-Josèphe- 
Françoise  Waldburg  de  Frohberg.  Elle  avait  épousé 
l'administrateur  du  collège  de  la  Flèche,  Pierre  du 
Pont  de  la  Motte.  Cette  dame  avait  été  détenue  à 
la  Bastille  du  22  février  au  29  juin  1782,  d'où  elle 
avait  été  transférée  à  la  Villette,  chez  un  nommé 
INIacé,  qui  tenait  une  de  ces  cvu'ieuses  pensions  pour 
prisonniers  par  lettres  de  cachet  comme  il  y  en  eut 
plusieurs  à  Paris  avant  et  même  pendant  la  Révolu- 
tion. Elle  s'était  évadée  de  chez  Macé  peu  de  jours 
après.  L'histoire  de  cette  autre  dame  de  la  Motte  est 
intéressante  pour  nous.  Elle  se  disait,  elle  aussi, 
honorée  de  la  confiance  de  la  reine,  montrait  des 
lettres  que  Mme  de  Polignac  était  censée  lui  écrire, 
parlait  de  la  faveur  dont  elle  aurait  joui  auprès  de 
la  princesse  de  Lamballe,  usait  d'un  cachet  de  la 
reine  surpris  sur  la  table  du  duc  de  Polignac, 
racontait  comment  elle  avait  désarmé,  par  son 
crédit  sur  la  souveraine,  le  ressentiment  de  la  prin- 
cesse de  Guéméné  contre  une  certaine  dame  de 
Roquefeuille,  et,  mettant  toute  cette  belle  influence 
à  la  disposition  du  plus  offrant,  soutirait  aux  gens 
des  sommes  importantes.  Nous  la  verrons  sous  peu 
collaboratrice  de  Jeanne  de  Valois  :  mais  celle-ci 


LA    MAISON    DE    LA   COMTESSE.  129 

va  marcher  sur  ses  traces  avec  une  énergie  el  une 
audace  que  Françoise  Waldburg  de  Frohberg  neùt 
pas  soupçonnées  *, 

Cependant  Jeanne,  qui  menait  un  train  de  vie  de 
plus  en  plus  brillant,  sentait  de  plus  en  plus  lour- 
dement le  poids  de  la  misère.  Un  sauf-conduit  du 
ministre  Amelot  la  mettait  à  Tabri  des  poursuites 
que  voulaient  exercer  contre  elle  des  créanciers 
aux(iuels  elle  devait  une  forte  somme  depuis  deux 
ans-.  «  Mais,  comme  elle  Fécrit  au  contrôleur  général 
quelques  jours  après  ^,  cela  ne  la  met  pas  à  labri 
de  vendre  ses  meubles.  »  —  «  Je  ferai  des  esclandres, 
ajoute-t-elle,  et  je  ne  peux  pas  faire  autrement.  Il 
faut  que  je  vive  et  les  miens.  »  Le  6  avril,  une  con- 
damnation pour  dettes  est  prononcée  par  le  prévôt 
de  Paris  '.  Le  terme  de  la  Saint- Jean  1784  ne  peut 
être  acquitté  que  grâce  à  trois  cents  livres  que  le 
Père  Loi  h  est  parvenu  à  emprunter  ■'. 

Jeanne  écrivait  le  IG  mai  1783  à  Lefèvre  dOr- 
messon  :  «  Vous  me  trouverez  sans  doute,  monsieur, 
très  exiravaganle;  mais  je  ne  puis  m'empècher  de 
me  plaindre  puis(|ue  la  plus  petite  des  grâces  ne 


1.  Dans  la  suite,  pendant  la  période  révolutionnaire,  Mme  Du  Pont 
La  Motte  fut  arrêtée  sur  ordre  du  Comité  de  Salut  public  daté  du 
3  thermidor  an  II.  Saint-Just  lui-raOme  avait  rédigé  la  note  suivante  : 
«  La  Dupont-Lamotte,  embastillée  pour  intrigues  de  Cour.  Partie  de 
son  liistoirc  se  trouve  dans  celle  de  la  Bastille.  La  première  intrigante 
do  l'Europe,  correspondant  avec  les  ministres  des  cours  étrangères 
dans  l'ancien  régime,  admise  chez  le  cardinal  de  Rohan,  maîtresse  de 
Fleury  qui  a  été  prisonnier  d'État  à  la  citadelle  d'Arras.  Elle  avait 
pour  agent  de  ses  intrigues  Deuzy,  qu'elle  a  amené  à  Paris  et  qu'elle 
faisait  déguiser,  tantôt  en  abbé,  tantôt  en  officier.  »  Arch.  nul., 
FV14;J7. 

2.  Le  sauf-conduit  est  daté  du  12  mai  1783.  Arch.  nat.,  F'/4450. 

3.  1783,  IG  mai. 

4.  Arch.  nat.,  F',  llir.,  15. 

5.  Déposition  du  P.  Lutii,  1-1  sept.  1785,  Arch.  nat.,  X',  B,  1 117. 

9 


130  L'AFFAIRE   DU    COLLIER. 

veut  m'êlre  accordée.  Je  ne  suis  plus  surprise 
s'il  se  fait  tant  de  mal  et  je  puis  encore  dire  que 
c'est  la  religion  qui  m'a  retenue  de  faire  le  mal  K  » 

l.  Publié  par  Chaix  d'Est-Ange,  p.  13. 


XIV 


LA  PEINE  DU  CARDINAL  DE  ROHAN 


Arrivant  de  son  ambassade  de  Vienne,  le  prince 
Lonis  de  Rohan  était  porteur  de  deux  lettres  écrites 
par  Marie-Thérèse,  l'une  pour  Louis  XVI,  l'autre 
pour  j\Iarie-Antoinette.  L'accueil  du  roi  fut  des 
plus  réservés.  Il  l'écouta  quelques  minutes  et  lui 
dit  brusquement  :  «  Je  vous  l'erai  bientôt  savoir 
mes  volontés.  »  Quant  à  la  reine,  Rohan  ne  put 
même  pas  obtenir  d'elle  une  audience.  Elle  lui 
envoya  demander  la  lettre  que  limpératrice  lui 
avait  confiée.  Le  jeune  prélat  en  éprouva  une  peine 
profonde,  encore  plus  qu'il  n'en  fut  irrité.  Et  il  prit 
la  résolution  de  faire  tout  au  monde  pour  adoucir 
peu  à  peu  la  rigueur  de  sa  souveraine. 

L'enfant  <{u'il  avait  saluée  et  bénie  à  Strasbourg 
était  devenue  une  femme  d'une  grâce  délicieuse, 
que  la  majesté  du  trône  rehaussait  de  son  éclat. 
Rohan  cherchait  à  gagner  l'amitié  de  ceux  qui 
avaient  occasion  d'approcher  la  reine  et  pourraient 
elVacer  dans  son  esprit  les  mauvaises  impressions 
que  le  courrier  de  Vienne  ne  cessait  d'y  faire  péné- 


132  l'affaire  du  collier. 

trcr.  «  Les  inquiétudes  que  Votre  Majesté  me 
témoigne  dans  sa  très  gracieuse  lettre  sur  les 
intrigues  du  prince  de  Rohan,  écrit  Mercy-Argenteau 
à  Marie-Thérèse,  en  date  du  16  juillet  1776,  n'étaient 
pas  sans  fondement.  Ce  coadjuteur,  étant  parfaite- 
ment raccommodé  avec  la  princesse  de  Guéméné, 
en  obtint  que  celle-ci  se  chargerait  de  remettre  une 
lettre  à  la  reine,  dans  laquelle  le  coadjuteur  la  sup- 
pliait de  lui  accorder  une  audience.  Heureusement 
la  lettre,  sous  un  vernis  de  respect,  avait  un  coin  de 
morgue  et  de  reproche  qui  choqua.  L'abbé  de  Ver- 
mont  et  moi  fîmes  notre  possible  pour  décider  Sa 
Majesté  à  déclarer  nettement  qu'elle  n'avait  pas 
d'audience  à  donner  au  coadjuteur;  mais  la  reine 
prit  un  parti  moins  décisif,  et,  sur  les  instances 
réitérées  de  la  princesse  de  Guéméné,  la  reine, 
sans  accorder  ni  refuser,  prétexta  tantôt  une  occu- 
pation, tantôt  une  promenade,  de  façon  qu'enfin  le 
coadjuteur  fut  obligé  de  partir  pour  Strasbourg 
sans  avoir  eu  d'audience  ^  » 

Quand,  en  1777,  la  grande  alimônerie,  la  pre- 
mière charge  en  dignité  de  la  cour  de  France, 
devint  vacante,  Rohan,  qui  avait  la  promesse  do  la 
succession,  faillit  ne  pas  être  nommé  à  cause  de 
l'opposition  très  vive  que  lui  fit  Marie-Antoinette 
stimulée  par  Mercy-Argenteau.  Encore  le  roi  ne 
donna-t-il  son  agrément  que  sous  la  condition  que 
Rohan  signerait  un  engagement  de  se  démettre  de 
la  charge  au  bout  d'une  année;  mais,  comme  le 
fait  observer  INIercy ,  les  Rohan-Marsau-Soubise 
étaient  dune  action  trop  puissante  pour  ne  pas 
arrêter  l'échéance  d'un  pareil  billet. 

1.  Geffroy  et  d'Anicth,  II,   nO-71. 


LA    PEINE   DU   CARDINAL   DE   ROHAN.  133 

Marie-Antoinette  annonce  la  nouvelle  à  sa  mère  : 
«  Je  pense  bien  comme  vous,  ma  chère  maman,  sur 
le  prince  Louis,  que  je  crois  de  fort  mauvais  prin- 
cipe et  très  dangereux  par  ses  intrigues,  et  s'il 
n'avait  tenu  qu'à  moi,  il  n'aurait  pas  de  place  ici. 
Au  reste  celle  de  grand  aumônier  ne  lui  donne 
aucun  rapport  avec  moi  et  il  n'aura  pas  grande 
parole  du  roi  qu'il  ne  verra  qu'à  son  lever  et  à 
l'église  '.  « 

«  En  vain,  dit  l'abbé  Georgel,  secrétaire  particu- 
lier du  prince  de  Rohan,  le  grand  aumônier  écrivit- 
il  à  la  reine  jusqu'à  trois  fois  :  ces  lettres,  il  le  sut 
à  n'en  pouvoir  douter,  ne  furent  jamais  lues.  Elles 
ne  furent  même  pas  ouvertes.  En  vain  employa- 
t-il  la  médiation  des  personnes  à  qui  la  reine  donnait 
des  marques  particulières  de  bonté  et  d'amitié,  en 
vain  eut-il  recours  à  Joseph  II,  frère  de  la  reine, 
lors  de  son  voyage  en  France,  pour  être  autorisé 
à  présenter  son  apologie,  les  réponses  annoncèrent 
une  volonté  bien  décidée  à  ne  jamais  se  porter  à 
aucune  voie  de  rapprochement  et  de  réconcilia- 
tion '.  » 

Peut-être  cependant  la  reine  eût-elle  laissé  ses 
rancunes  s'assoupir,  si  Mercy,  agent  de  Marie-Thé- 
rèse, n'eût  été  là,  aux  aguets,  actif  à  les  réveiller. 
«  Tel  que  je  connais  le  coadjuteur  de  Rohan,  lui 
écrivait  l'impératrice  d'Autriche,  je  le  crois  aussi 
capable  de  s'insinuer  dans  l'esprit  de  ma  fille  quil 
a  été  assez  heureux  pour  se  faire  ici,  à  Vienne,  de 
nombreux  partisans.  » 

Trisle   et  révoltant    s])ectaclc,   que    cette   mère, 

1.  Recueil  de  MM.  de  Beaucourt  et  de  la  Rocheterie,  II,  140. 
■2.  Georgel,  II,  19--'0. 


134  L'AFFAinE   DU   COLLIER. 

Marie-Thérèse,  qui  ne  voit  plus  dans  sa  fille  qu'un 
instrument  de  sa  politique.  «  Tout  en  elle  désor- 
mais, dit  M.  de  Nolhac,  sa  beauté,  sa  popularité,  sa 
maternité,  devra  servir,  à  Flieure  nécessaire,  les 
intérêts  de  la  politique  autrichienne.  »  Elle  ose  faire 
dire  à  sa  fille,  dauphine  de  France,  que  l'Autriche 
est  sa  patrie.  Et  cette  patrie,  comment  veut-elle 
qu'elle  la  serve?  En  étant  gracieuse  pour  la  Du 
Barry,  pour  la  courtisane  qui  déshonore  la  cour, 
qui  heurte  en  Marie-Antoinette  la  pudeur  de  femme 
et  la  dignité  d'épouse.  ]\Iarie-Antoinette  répond  que 
c'est  plus  fort  qu'elle,  cruelle  ne  peut;  mais  l'im- 
pératrice insiste,  elle  veut,  elle  parle  durement;  sa 
fille  s'imaginc-t-clle  avoir  à  lui  donner  des  leçons  de 
dignité  et  d'expérience?  Mercy  vient  à  la  rescousse. 
Marie-Antoinette,  obligée  de  céder,  parle  à  la  favo- 
rite avec  un  sourire,  et  celle-ci,  dans  sa  reconnais- 
sance un  peu  brutale,  veut  aussitôt  lui  faire  acheter 
par  le  roi,  en  manière  de  récompense,  une  parure 
de  diamants. 

Marie-Antoinette  est  devenue  reine.  Elle  aurait  le 
devoir  d'entrer  en  rapport  avec  le  cardinal  de  Rohan, 
son  grand  aumônier;  mais  l'impératrice  veille,  avec 
ses  dévoués  auxiliaires,  le  comte  de  Mercy  et  l'abbé 
de  Vermond,  et  fait  si  bien  qu'elle  réussit  à  l'en 
empêcher. 

Rohan  en  était  au  désespoir.  Marie-Antoinette, 
gracieuse,  vive,  le  fascinait.  Et  Rohan  était  ambi- 
tieux. Ses  débuts,  les  progrès  rapides  de  sa  carrière, 
la  situation  prépondérante  de  sa  famille,  les  dignités 
dont  il  était  revêtu,  découvraient  devant  lui  les  plus 
vastes  espoirs.  Les  flatteurs,  qui  butinaient  sur  sa 
fortune  et  ses  dignités,  le  grisaient  du  souvenir  de 


LA    PEINE   DU   CARDINAL   DE   ROHAN.  13o 

Richelieu,  de  Mazarin,  de  Fleury,  les  cardinaux  qui 
avaient  régné  sur  la  France.  «  Il  avait  plus  que  le 
droit,  il  avait  le  devoir,  lui  disait-on,  de  parvenir  à 
la  direction  de  TÉtat.  »  Le  malheur  fit  que  le  prince 
Louis  en  arriva  à  le  croire.  Il  dictait  à  son  secré- 
taire, le  baron  de  Planta,  les  projets  qu'il  devait 
réaliser  quand  il  serait  au  ministère.  C'étaient  des 
programmes  de  réformes  politiques  dont  l'exécution 
ferait  le  bonheur  des  Français*.  Mais  un  obstacle 
se  dressait  entre  le  pouvoir  et  lui.  Et  quel  obstacle! 
—  la  reine.  i 

Et  c'est  ainsi  que,  de  plus  en  plus  profondément, 
dans  cet  esprit  où  l'imagination  tenait  une  si  grande 
place,  dans  ce  cœur  tout  féminin  où  la  raison 
n'avait  pas  accès,  s'enracina  une  idée  fixe,  se  déve- 
loppa une  obsession  redoutable  :  regagner  les 
bonnes  grâces  de  la  reine. 

«  Je  me  représentais,  dit  le  comte  Beugnot,  ce 
malheureux  cardinal  de  Rohan  entre  Gagliostro  et 
Mme  de  la  Motte  ^  »  Ceux-ci,  l'un  et  l'autre,  avaient 
dès  le  premier  jour  pénétré  son  caractère  bon  et 
crédule,  d'une  naïveté  confiante,  un  caractère  d'en- 
fant, et  démêlé  aussi  l'ambition  qui  le  rongeait  et 
qui,  nonobstant  tant  de  richesses  et  d'honneurs, 
faisait  le  tourment  de  sa  vie. 

Cagliostro  se  chargeait  de  parvenir  au  but  par  ses 
cérémonies. 

Le  comte  de  la  Motte  avait  une  sœur,  qui  avait 
épousé  à  Bar-sur-Aubc  un  M.  Lancotte  de  la  Tour, 


1.  Rota\ix  (le  Villotte  ilcclare  devant  lo  Parlement  qu'il  a  vu  les 
mémoires  écrits  de  la  main  de  Planta.  Doss.  Target,  Dibl.  v.  de  Paris, 
ms.  do  la  réserve. 

2.  I,  62. 


136  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

homme  d'esprit,  mais  caustique  et  brutal.  Nous 
avons  vu  les  jeunes  gens  trouver  asile  chez  les  La 
Tour  quand  Mme  de  Surmont  les  eut  chassés  de 
sa  maison.  Mme  de  la  Tour,  excédée  des  mauvaises 
plaisanteries  de  son  mari,  l'avait  quitté  en  celte 
année  1783  et  était  venue  à  Paris,  avec  sa  lille  Marie- 
Jeanne,  s'installer  chez  une  tante,  Mme  Clausse,  de 
la  famille  de  M.  de  Surmont,  qui  l'avait  reçue  chez 
elle,  rue  du  Sentier.  jMarie-Jeanne  était  une  petite 
demoiselle  de  quinze  ans  d'une  beauté  et  d'une 
blancheur  remarquables  ^  Or,  Caglioslro,  pour  ses 
opérations,  avait  besoin  d'une  voyante,  sujet  plus 
difficile  à  trouver  qu'on  n'imagine,  car  il  fallait  plu- 
sieurs conditions  :  une  pureté  qui  n'eût  d'égale  que 
celle  des  anges,  des  nerfs  délicats,  des  yeux  bleus; 
il  fallait,  en  outre,  que  l'ange  fût  né  sous  la  cons- 
tellation du  Capricorne.  Or,  il  se  trouvait  que 
Mlle  de  la  Tour  remplissait  toutes  ces  conditions. 
«  La  mère,  dit  Beugnot,  faillit  en  mourir  de  joie  et 
crut  que  les  trésors  de  Memphis  et  de  la  grande 
ville  de  l'intérieur  de  l'Afrique  allaient  tomber  sur 
sa  famille  laquelle  en  avait  prodigieusement  be- 
soin. » 

L'illustre  magicien  crut  utile  de  procéder  à  des 
expériences  préliminaires.  Il  reçut  la  jeune  fille  dans 
son  laboratoire,  installé  en  l'hôtel  de  Rohan,  rue 
Vieille-du-Temple.  «  Mademoiselle,  lui  dit-il,  est-il 
vrai  que  vous  soyez  innocente?  «  Elle  répondit  avec 
assurance  :  «  Oui,  monsieur,  —  Eh  bien,  ajouta 
Cagliostro,  je  vais  dans  un  instant  connaître  si  vous 
l'êtes.  Recommandez-vous  à   Dieu  et,   avec  votre 

1.  Dcugnot,  I,  58  59. 


LA    PEINT.   DU   CARDINAL   DE   ROHAN.  137 

innocence,  mettez-vous  derrière  ce  paravent,  fermez 
les  yeux  et  désirez  en  vous-même  la  chose  que  vous 
souhaitez  voir.  Si  vous  êtes  innocente,  vous  verrez 
ce  que  vous  désirez  voir,  si  vous  ne  l'êtes  pas  vous 
ne  verrez  rien.  »  i\Ille  de  la  Tour  se  plaça  derrière 
le  paravent  tandis  que  Cagliostro  et  le  cardinal  — 
qui  se  tenait  à  côté  de  la  cheminée  —  restaient  au 
dehors. 

Cagliostro  se  mit  à  faire  pendant  quelque  temps 
des  signes  magiques,  puis,  s'adressant  à  la  jeune 
fille  :  «  Frappez  un  coup  par  terre  et  dites  si  vous 
voyez  quelque  chose?  —  Je  ne  vois  rien,  répondit 
Marie-Jeanne.  —  Eh  bien,  mademoiselle,  dit  Ca- 
gliostro, vous  n'êtes  point  innocente.  »  Alors  la 
demoiselle  piquée  au  vif  répondit  qu'elle  voyait  ce 
qu'elle  désirait,  et  sortit  du  paravent  satisfaite 
davoir  convaincu  les  gens  de  son  innocence. 

Nous  possédons  un  très  précieux  interrogatoire 
de  Marie-Jeanne  de  la  Tour,  racontant  plus  tard 
aux  commissaires  du  Parlement  les  cérémonies 
de  Cagliostro.  C'est  un  document  précis,  authen- 
tique, et  qui  nous  montre  sous  le  jour  le  plus 
curieux  le  caractère  du  prince  de  Rohan  '. 

La  jeune  fille  raconte  que,  s'étant  rendue  avec  sa 
mère  à  l'hôtel  du  cardinal,  «  l'hôtel  de  Strasbourg  », 
elle  y  trouva  le  cardinal  et  Cagliostro.  On  lui  mit 
un  petit  tablier  blanc,  sur  lequel  il  y  avait  un 
crachat  d'argent,  et,  après  lui  avoir  fait  réciter  des 
prières,  on  la  fit  s'approcher  d'une  table  où  il  y 
avait  deux  chandelles  allumées  et  un  grand  vase 
rempli  d'eau  claire.  Cagliostro,  derrière  un  paravent, 

1.  Intorr.  de  Marie-Jeanne  de  la  Tour,  âgée  de  quinze  ans,  21  sept.  1185, 
ArcA.  na^,X^  B/141  7. 


138  L'AFFAIRE   DU   COLLIER, 

faisaiL  (les  gestes  avec  une  cpée,  invoquait  le  grand 
Golle,  les  anges  Rapliaël  et  Michaël.  Il  demandait 
à  Mlle  de  la  Tour  si  elle  voyait  la  reine  dans  le  vase. 
Marie-Jeanne,  qui  ne  voyait  rien,  répondit  qu  elle  la 
voyait  parfaitement  et  cela  «pour  se  débarrasser», 
déclara-t-elle  aux  juges. 

Cagliostro  lui  demanda  ensuite  si  elle  ne  voyait 
pas  des  anges  et  de  petits  bonshommes  qui  voulaient 
lembrasser,  et,  comme  elle  répondit  que  non  : 
«  Mettez-vous  en  colère,  dit  Cagliostro,  frappez  du 
pied,  appelez  le  grand  Gofte,  dites  aux  anges  de 
venir  vous  embrasser  !  »  A  quoi  elle  répondit  qu'elle 
les  voyait  et  embrassait  les  petits  bonshommes,  et 
cela,  ajouta-t-elle,  «  pour  se  débarasser  ».  «  Le 
cardinal,  pendant  ce  temps-là,  était  en  prière  et  se 
prosternait  et  dit  à  la  déposante,  en  s'en  allant,  de 
ne  rien  dire,  car  cela  lui  ferait  du  tort.  » 

Mlle  de  la  Tour  alla  encore  au  palais  du  cardinal 
une  autre  fois.  Elle  avait  emporté  ce  jour-là  une 
longue  chemise  blanche  et  une  écharpe  bleue, 
selon  la  recommandation  de  Cagliostro.  Vêtue  de 
cette  chemise  et  ceinte  de  cette  écharpe,  elle  fut 
introduite  dans  une  chambre  tout  éclairée  de  bou- 
gies. Sur  la  table  il  y  avait  encore  un  vase  rempli 
d'eau  transparente  et,  tout  autour,  des  étoiles,  de 
petits  bonshommes  et  des  signes  qu'elle  n'dvait 
jamais  vus.  C'étaient  des  hiéroglyphes  et  des  figu- 
rines représentant  Isis  et  le  bœuf  Apis,  Caglioslro, 
ayant  recommencé  à  faire  de  grands  gestes  avec 
son  épée,  lui  demanda  si  elle  ne  voyait  pas  dans  la 
carafe  une  femme  blanche  et  si  cette  femme  ne  res- 
semblait pas  à  la  reine.  Marie-Jeanne,  qui  ne  voyait 
toujours  rien,  répondit  qu'elle  l'apercevait. 


LA   PEINE   DU   CARDINAL    DE   ROHAN.  139 

<(  Il  lui  demanda  ensuite  si  elle  ne  voyait  pas  un 
vieux  bonhomme  vêtu  de  blanc,  qui  se  promenait 
dans  le  jardin,  qui  venait  pour  l'embrasser;  elle  dit 
qu'elle  le  voyait,  et  que  c'était  pour  se  débarrasser.  » 
Elle  dut  ensuite  répéter  les  invocations  au  grand 
Coite  et  à  l'ange  Gabriel,  puis  Gagliostro  l'avertit 
qu'elle  allait  voir  le  cardinal  à  genoux,  tenant  en 
main  une  tabatière  dans  laquelle  il  y  aurait  un  petit 
écu,  et,  comme  il  recommençait  dans  une  agitation 
de  plus  en  plus  grande  ses  gestes  avec  son  épée,  la 
jeune  fille  lui  dit  qu'elle  voyait  effectivement  le 
cardinal  à  genoux  tenant  en  main  une  tabatière 
dans  laquelle  il  y  avait  un  petit  écu.  Alors  le  car- 
dinal, très  animé,  dit  que  c'était  «  incroyable,  extra- 
ordinaire »,  et  il  avait,  observe  jNIlle  de  la  Tour, 
«  l'air  pénétré  de  joie  et  de  satisfaction  ».  «  J'ai  été 
complètement  aveuglé,  dira  plus  tard  le  prince  de 
Rohan  devant  le  Parlement,  par  le  désir  immense 
que  j'avais  de  regagner  les  bonnes  grâces  de  la 
reine  '.  « 

Tel  était  le  cardinal  de  Rohan.  Or,  l'obstacle  prin- 
cipal auquel  se  heurte  l'histoire  du  collier,  est 
l'invraisemblable  crédulité  qu'elle  exige  de  la  part 
du  cardinal-.  Et  voilà  que  des  textes  précis,  con- 
cordants, authentiques,  prouvent  que  le  cardinal 
était  incroyablement  crédule.  Deux  jours  avant 
qu'il  lut  arrêté,  Gagliostro  lui  avait  persuadé 
qu'il  avait  dîné  avec  Henri  IV.  «  Gette  anecdote, 
dit    la    Gazelle  de   Let/de,   dont  on    peut   garantir 


1.  Gcorgel,  H,  201. 

2.  Voir  M°  Labori,  le  Procès  du  Collier,  discours  prononcé  à  la  con- 
fércacc  des  avocats  le  9G  nov.  18S8,  dans  la  Gazette  des  Tribunaux  du 
•20  nov.  1SS8,  p.  2,  col.  1. 


140  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

rauthenticité,  justifie  toutes  les  imprudences  du 
cardinal  '.  »  «  Sa  crédulité  incroyable ,  note  le 
duc  de  Lévis,  est  réellement  le  nœud  de  toute 
Taflaire  et  dispense  de  recourir  aux  explications 
non  moins  incroyables  qu'on  n'a  pas  manqué 
de  suggérer  -.  »  On  dira  que,  plus  haut,  nous  avons 
présenté  Rohan  comme  un  homme  d'esprit.  Dans 
son  Garde  du  Corps,  Manuel  a  prévu  l'objection, 
et  cite  le  Barbier  de  Séville  :  «  Quand  la  jolie 
Suzanne  dit  à  Figaro  que  les  gens  d'esprit  sont 
bêtes,  elle  a  bien  raison,  Suzanne.  » 


1.  Gazette  de  Leyile,  du  9  nov.  HSS. 

2.  Souvenirs  et  Portraits  (1813),  p.  154. 


XV 


LA   FAVEUR    DE    LA   REINE 


La  comtesse  de  la  Motte  avait  de  son  côté  dressé 
ses  batteries.  En  avril  1784  elle  commença  de  parler 
au  cardinal,  discrètement  d'abord,  de  ses  relations 
avec  la  reine  ^  Puis  elle  donna  des  détails  que 
Rolian,  tenu  éloigné  de  la  Cour,  ne  pouvait  con- 
trôler. Elle  accumulait  les  anecdotes  avec  son  ima- 
gination précise,  vivante,  et  qui,  dans  le  courant 
même  de  la  conversation,  la  servait  avec  tant 
d'abondance  et  de  rapidité.  Le  cardinal,  très  con- 
fiant, ne  doutait  pas,  doutait  d'autant  moins  que 
peu  à  peu  elle  lui  donnait  les  nouvelles  les  plus 
agréables.  Elle  était  reçue  dans  l'intimité  de  la 
reine,  disait-elle,  qui  n'avait  plus  de  secrets  pour 
elle,  qui  lui  confiait  ses  pensées,  à  elle,  son  amie,  sa 
cousine,  fille  des  Valois,  pensées  dont  le  fond  lui 
était  à  présent  connu  peut-être  mieux  qu'au  roi  lui- 
même.  Et  elle  pouvait  affirmer  que  la  reine  revenait 


1.  Notes   de  Roliari    pour  M"   Target,   Dibl.  v.  de   Paris,   ms.  de  la 
rOscrve. 


142  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

peu  à  peu  de  ses  impressions  premières,  des  men- 
songes perfides  que  lui  avait  insinués  le  comte  de 
]\Iercy,  des  calomnies  que  lui  apportait  le  courrier  de 
Vienne.  La  conduite  du  cardinal  de  Rolian,  si  géné- 
reuse vis-à-vis  du  prince  de  Guéméné,  son  neveu, 
et  d'autres  traits  de  sa  bienfaisance  montrent,  disait 
la  reine,  que  le  grand  aumônier  a  le  cœur  bon  '.  En 
mai,  Jeanne  déclara  au  prince  Louis  que,  pénétrée 
de  reconnaissance  pour  tant  de  bienfaits  reçus  de 
lui,  elle  était  résolue  de  consacrer  désormais  à  lui 
élre  utile  toute  l'influence  dont  elle  disposait  à  la 
Cour  et  en  mai,  le  visage  radieux,  elle  lui  annonça, 
que,  sans  doute,  le  but  ne  tarderait  pas  d'être 
atteint^. 

Elle  alla  plus  loin  et,  renouvelant  le  procédé  qui 
avait  si  bien  réussi  en  1777  à  Mme  Cahouet  de  Vil- 
liers  avec  le  fermier  général  Déranger,  elle  persuada 
à  Rohan  que  la  reine,  en  passant,  lui  ferait  un  signe 
de  tète  où  il  verrait  clairement  une  marque  de  son 
intérêt.  Rohan  fut  aux  aguets,  et  ce  signe,  «  cette 
nuance  »,  comme  il  dira  lui-même,  il  crut  eflecli- 
vement  l'apercevoir  à  plusieurs  reprises  ^.  Ce  point 
acquis,  Mme  de  la  Motte  fit  un  pas  de  plus.  Elle 
se  hasarda  à  mettre  sous  les  yeux  du  prince  Louis 
des  lettres  sur  papier  blanc  vergé,  bordé  dun  liséré 
bleu  clair,  ayant  aux  coins  les  lis  de  France,  que  la 
reine  écrivait  à  sa  cousine,  la  comtesse  de  Valois,  et 
où,  do  lomj)s  à  autre,  passait  le  nom  du  grand 
aumônier. 

Le  Père  Loth  déposera  plus  tard  devant  les  com- 

1.  Notes  do  Rohan  pour  M"  Target,  Uibl.  v.  dt;  Paris. 
■2.  Noies  de  Rolian  pour  jM"^  Tarj,'et,  ibiJ. 

3.  Déclaration  rcdigéc  par  le  cardinal   de  Rolian  à  la  Bastille  pour 
Vergennes  et  le  maréchal  de  Castrics  le  20  août  1785. 


LA  FAVEUR  DE  LA  RELNE.  143 

missaires  du  Parlement  :  «  Je  me  rappelle  qu'une 
fois,  me  présentant  chez  Mme  de  la  Motte  pour  lui 
parler,  je  ne  pus  entrer  parce  qu'elle  était,  me 
dit-on,  occupée  avec  le  sieur  Yilletle.  On  ouvrit  la 
porte  peu  après  et  je  vis  auprès  du  lit  de  Mme  de 
la  IMotte  une  petite  table  de  nuit  sur  laquelle  étaient 
posés  un  écritoire  et  du  petit  papier  vergé  bordé  de 
vignettes  bleues  ' .  »  Le  fidèle  Deschamps  allait 
acheter  le  papier  à  vignettes  chez  un  parfumeur 
rue  Saint-Anastase,  et  parfois  chez  un  papetier  rue 
des  Francs-Bourgeois. 

Mme  de  la  JMotte  dit  bientôt  au  cardinal  :  «  Mes 
instances  ont  eu  leur  elTet.  Je  suis  autorisée  par  la 
reine  à  vous  demander  votre  justification  par  écrit.  » 
Jeanne  avait  un  sourire  enchanteur,  une  voix  qui 
persuadait  ;  Rohan  écoutait,  enchanté,  persuadé. 
Rohan  écrivit  sa  justification.  Il  y  mit  un  soin 
infini.  Le  brouillon  en  fut  fait  et  déchiré  vingt  fois. 
Enfin  il  en  donna  le  texte.  Mme  de  la  Motte  apporta 
quelques  jours  après  une  réponse  sur  papier  de 
petit  format,  doré  sur  tranches.  La  reine  y  disait  : 
'<  Je  suis  charmée  de  ne  plus  vous  trouver  coupable. 
Je  ne  puis  encore  vous  accorder  l'audience  que 
vous  désirez.  Quand  les  circonstances  le  permet- 
tront, je  vous  en  ferai  prévenir.  Soyez  discret.  »  Et 
la  comtesse  de  la  Motte  engagea  le  cardinal  à 
répondre  pour  dire  sa  joie,  sa  gratitude. 

Villette  avouera  devant  le  Parlement  qu'il  a  com- 
nu'ucé  à  écrire  au  cardinal  des  lettres  soi-disant  de 
la  reine,  en  mai  1784.  Il  écrivait  sous  la  dictée  de 
Mme   de   la   Motte.   C'étaient,  dira-l-il,   des  lettres 

1.  Coiifroulalion  de  Kolian  au  P.  Luth,  10  mars  1760,  Arc/i.  «a^, 
X%  B/U17. 


144  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

«  agréables  ».  Il  avait  dabord  dit  «  d'inclination  », 
mais  il  s'est  repris. 

«  Je  ne  comprenais  pas,  déclarera  Villette,  ce  que 
Mme  de  la  Motte  me  faisait  écrire;  mais  je  m'aper- 
cevais que,  par  ses  écrits,  elle  voulait  tromper  le 
cardinal  et,  par  les  réponses  du  cardinal,  je  voyais 
quil  avait  l'ambition  de  se  servir  du  crédit  de 
Mme  de  la  Motte  auprès  de  la  reine,  pour  devenir 
premier  ministre*.  » 

Ces  lettres  furent  assez  nombreuses,  mais  toutes, 
celles  qui  étaient  censées  émaner  de  la  reine  aussi 
bien  que  les  réponses  du  prince  Louis,  étaient  brû- 
lées au  fur  et  à  mesure  par  Jeanne  de  Valois  -. 

«  Ce  fut  ainsi,  observe  Tabbé  GeorgeP,  que  les 
lettres  et  les  réponses  se  succédèrent.  Cette  corres- 
pondance dont,  malheureusement,  on  n'a  plus  trouvé 
de  vestige,  était  graduée  et  nuancée  dans  les  préten- 
dues lettres  de  la  reine,  de  manière  à  faire  croire 
au  cardinal  qu'il  était  parvenu  à  inspirer  à  cette 
princesse  la  plus  intime  confiance  et  le  plus  grand 
intérêt.  » 

Georgel  parle  à  celte  date  des  conciliabules  entre 
Rohan,  le  baron  de  Planta,  son  homme  de  confiance, 
Cagliostro  et  le  secrétaire  particulier  du  cardinal, 
Ramon  de  Carbonnières. 

Le  baron  Frédéric  de  Planta  appartenait  à  une 
bonne  famille  des  Grisons.  Il  était  protestant  et 
avait  servi  avec  distinction  comme  capitaine  dans 
les  armées  du  roi  de  France  et  dans  celles  du  roi  de 


1.  Notes  rédigées  pour  la  défense  du  cardinal  de  Rohan.  Doss.  Target, 
BHjL  V.  de  Paris,  ms.  de  la  réserve. 

2.  Déclaration  de  Rctaux  de  Villette. 

3.  Mémoires,  11,  43. 


LA   FAVEUR   DE   LA    REINE.  145 

Prusse.  Le  prince  Louis  l'avait  rencontré  à  Vienne, 
où  Planta  lui  avait  rendu  de  grands  services  comme 
«  observateur  des  choses  de  la  Cour  et  de  la  poli- 
tique ».  Carbonnières  était  un  jeune  homme  très 
distingué,  mais  d'une  imagination  exaltée  et  qui 
joua  plus  tard,  comme  député  de  Paris,  un  rôle  à 
la  tribune  et  dans  les  comités  de  l'Assemblée  légis- 
lative. A  ce  petit  conseil  fut  adjointe  Mme  de  la  Motte. 
On  lisait  en  grand  secret,  à  la  lueur  des  chandelles, 
les  billets  à  liséré  bleu.  «  Mme  de  la  INIotte,  remarque 
Georgel,  les  jouait  tous.  »  Cagliostro  invoquait  l'ange 
de  lumière  et  l'esprit  des  ténèbres.  Il  prophétisa  que 
cette  heureuse  correspondance  allait  placer  le  prince 
au  plus  haut  point  de  la  faveur,  que  son  influence 
dans  l'État  allait  devenir  prépondérante  et  qu'il  en 
userait  pour  la  propagation  des  bons  principes,  la 
gloire  de  l'Être  suprême  et  le  bonheur  des  Français. 
Tant  et  si  bien  que  Rohan  ne  douta  plus  du  désir 
que  la  reine  avait  de  le  recevoir  pour  lui  dire  seule 
à  seul  ses  sentiments  d'affection  et  d'estime,  mais 
qu'à  cause  de  Breteuil  et  de  sa  faction  encore  si 
puissante  sur  l'esprit  du  roi,  ce  revirement  devait 
être  tenu  caché  quelque  temps  encore.  La  première 
entrevue  aurait  lieu  secrètement,  le  soir,  au  fond 
d'une  allée  solitaire  du  parc  de  Versailles,  à  quelque 
distance  du  château. 

Ce  fut  pour  Rohan  une  aurore  radieuse  de  lumière 
et  de  joie.  Dans  l'éloignement,  la  reine  était  devenue 
pour  lui  une  créature  surnaturelle,  rayonnant  dans 
la  gloire  royale  de  l'éclat  de  sa  grâce  et  de  sa 
bonté.  Et  c'était  la  bonté  qui  la  rapprochait  de  lui. 
Elle  savait  à  présent  la  cause  de  ses  dettes,  de  ces 
dettes  tant  reprochées,  et  se  reprochait  sans  doute 

tu 


146  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

à  elle-même  sa  dureté,  ce  dédain  froid  et  hautain 
dont  elle  l'avait  si  longtemps  meurtri.  Elle  allait  lui 
dire  elle-même  sa  rentrée  en  faveur  et  qu'elle  savait  à 
présent  qui  il  était.  Elle  viendrait  lui  dire  ce  retour 
en  grâces,  seule,  dans  le  silence  de  la  nuit,  en  atten- 
dant le  jour  où  elle  le  proclamerait  devant  la  France 
entière. 

Rohan  était  accoudé  à  l'appui  de  la  fenêtre  ouverte 
sur  les  jardins  de  l'hôtel  Soubise.  Le  soir  s'obscur- 
cissait. Ses  idées  devenaient  incertaines.  Il  ne  démê- 
lait plus  lui-même  ses  sentiments.  Ce  n'était  plus  en 
lui  qu'une  émotion  de  reconnaissance,  de  reconnais- 
sance pour  la  souveraine  gracieuse  et  clémente,  et 
pour  la  jeune  femme  aussi,  Jeanne  de  Valois,  qu'il 
avait  assistée  dans  sa  misère  de  quelques  deniers, 
comme  une  pauvresse,  et  qui,  à  présent,  de  ses 
faibles  mains,  par  un  effet  de  la  Providence  trop 
attentive  au  peu  qu'il  avait  fait,  le  portait,  lui, 
prince  de  l'Église,  jusqu'auprès  du  trône  royal. 

«  J'ai  toujours  remarqué  —  dira  l'an  d'après  un 
pamphlétaire,  au  cours  d'un  libelle  vendu  sous  le 
manteau,  —  dans  le  génie  de  M.  le  Cardinal,  une 
sorte  d'élévation,  de  droiture  et  de  pénétration,  qui 
me  l'ont  fait  regarder  comme  un  homme  rare,  dont 
les  qualités  ne  paraissent  pas  avec  tout  leur  avan- 
tage parce  qu'il  ne  s'assujettit  pas  assez  pour  les 
montrer  dans  un  certain  jour  et  pour  s'attirer 
l'estime  qu'elles  méritent.  C'est  une  pierre  précieuse 
qui,  polie  selon  des  lois  moins  ordinaires,  rend 
un  genre  d'éclat  d'après  lequel  on  n'est  pas  encore 
assez  habitué  d'en  juger  le  prix'.  » 

1.  Lettre  à  l'occasion  de  la  détention  de  S.  E.  M.  le  cardinal  de  Rohan 
à  la  Bastille  (s.  1.,  1785),  p.  17. 


MCOLE   LEGUAV  OU    LE    GUET,    dite    BARONNE    d'oLIVA 

La   sccne  du  bas  représente  la  première  entrevue  de  Nicole  d'Oliva 
avec  le  comte  de  la  ^Iotte  dans  les  jardins  du  Palais-Royal. 
Estampe  populaire.  —  Collection  de  M.  Alfred  Bégis. 


XYI 


LA   BARONNE    D'OLIVA 


En  juillet  1784,  le  comte  de  la  Motte  remarquait 
dans  les  jardins  du  Palais-Royal  —  le  rendez-vous 
à  cette  époque  de  la  jeunesse  joyeuse  et  où  la  Motte, 
pour  cause,  se  trouvait  souvent  —  une  jolie  per- 
sonne qui  venait  s'asseoir  régulièrement  à  la  môme 
place,  où  elle  se  distrayait  très  gracieusement  à 
jouer  avec  un  enfant.  Elle  avait  de  longs  cheveux 
d'un  blond  cendré,  souples  et  ondoyants,  une  gorge 
superbe  et  de  grands  yeux  bleus  d'une  expression 
claire  et  douce,  un  regard  d'enfant*.  Elle  exerçait 
le  joli  métier  de  modiste  et  s'appelait  de  son  vrai 
nom  Marie-Nicole  Leguay.  Elle  était  née  rue  Saint- 
Marlin,  le  l"""  septembre  17C1,  de  Claude  Leguay, 
officier  invalide,  bourgeois  de  Paris,  et  de  sa  femme 
Marguerite  David.  «  Mon  premier  malheur,  dira- 
t-elle  dans  la  suite,  fut  de  perdre  trop  tôt  une  mère 
tendre  et  vigilante,  dont  la  présence  et  les   soins 

1.  Bette  d'Étienville,  Second  Mcmoirc,  dans  sa  Coll.  compL,  II,  32.  — 
On  a  le  portrait  de  Nicole  Leguay,  dit  baronne  d'Oliva,  ad  vivuin,  par 
Pujos,  yravô  par  Legrand. 


148  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

eussent  éloigné  de  moi  les  dangers  inséparables 
dune  jeunesse  abandonnée  à  elle-même.  «  Orphe- 
line de  père  et  de  mère,  Nicole  avait  été  placée  rue 
de  la  Grange-Batelière,  chez  un  certain  Antoine 
Legros,  qui  prenait  des  enfants  en  pension  ;  mais 
elle  y  fut  maltraitée  et  son  éducation  entièrement 
négligée.  La  jeune  fdle  fut  contrainte  de  se  sauver 
et  se  trouva  sur  le  pavé  de  Paris.  Legros  se  garda 
de  lui  faire  connaître  sa  famille.  Il  se  garda  aussi 
de  lui  remettre  une  somme  d'argent  asstez  impor- 
tante qu'avant  de  mourir  Leguay  lui  avait  confiée 
pour  son  enfant.  Legros  étant  mort  à  son  tour,  en 
février  1783,  ses  héritiers  venaient  de  remettre  à 
Nicole  quatre  mille  livres.  En  réalité  ils  lui  devaient 
davantage  ;  mais,  faible  à  se  défendre,  elle  avait 
accepté  cette  transaction'.  On  ne  l'appelait  plus 
Nicole  Leguay.  Dans  le  monde  de  la  jeunesse  dorée, 
elle  n'était  connue  que  sous  un  nom  de  guerre, 
]\Ime  de  Signy,  car,  bonne  fille,  trop  bonne  fdle 
sans  doute,  elle  ne  savait  rien  refuser,  mais  abso- 
lument rien,  à  ceux  —  et  ils  étaient  nombreux  — 
que  ses  charmes  remplissaient  d'admiration.  Elle 
demeurait  au  Petit  hôtel  de  Lambesc,  rue  du  Jour, 
fréquentée  assidûment  par  un  jeune  gentilhomme, 
Jean-Baptiste-Toussaint  de  Beaussire,  écuyer,  fils 
d'un  lieutenant  au  grenier  à  sel  de  Paris,  qui,  après 
avoir  perdu,  lui  aussi,  son  père  et  sa  mère,  dépen- 
sait gaiement  le  patrimoine  assez  considérable  dont 
il  avait  hérité. 

Les  après-midi  la  jeune  modiste  allait  fréquem- 
ment passer  deux  ou  trois  heures  dans  les  jardins 

1.  Arch.  na(.,Y,  5110. 


L\   BARONNE   d'oLIVA.  149 

du  Palais-Royal,  avec  un  enfant  de  quatre  ans,  un 
joli  petit  bonliomniiP,  aux  boucles  brunes,  qu'elle 
avait  pris  en  affection  et  que  ses  parents  lui  con- 
fiaient. 

Nicole  était  en  somme  une  bonne  et  gentille  créa- 
ture, une  de  ces  petites  Parisiennes  qui  demandent 
peu  à  la  vie,  cueillent  dans  leur  jeunesse  les  fruits 
de  l'amour,  heureuses  de  leur  beauté  et  de  leur 
tendresse,  insouciantes  et  confiantes,  à  la  fois  naïves 
et  rusées,  mais  dont  les  ruses  ne  sont  guère 
méchantes.  Marie-Antoinette  la  traitera  avec  mépris  : 
«  Une  barboteuse  des  rues,  »  dira-t-elle.  Conser- 
vons-lui noire  sympathie.  En  somme  elle  en  était 
digne. 

Le  comte  de  la  Motte  est  dès  l'abord  frappé  des 
grâces  de  la  jeune  femme  et,  plus  encore,  de  sa 
ressemblance  vraiment  surprenante  avec  la  reine.  Il 
lie  conversation.  «  11  se  présente,  dit  Nicole  Leguay, 
avec  tous  les  témoignages  du  respect  et  de  l'honnê- 
teté et  me  prie  de  lui  permettre  de  venir  me  voir  et 
me  faire  sa  cour.  Je  ne  pus  prendre  sur  moi  de  lui 
refuser  cette  permission.  »  Assurément. 

Dans  ses  pamphlets,  Motus,  libelliste  et  mauvaise 
langue,  reproduit  le  récit  fait  par  Nicole  en  le  cou- 
pant de  ses  réflexions. 

«  Un  jour  du  mois  de  juillet,  dit  Nicole,  après 
midi,  j'étais  assise  au  Palais-Royal.  J'avais  pour 
toute  société  l'enfant  dont  je  viens  de  parler.  Je 
vois  passer  plusieurs  fois  devant  moi  un  grand 
jeune  homme  qui  se  promenait  seul.  11  m'était 
inconnu.  Il  me  fixe.  Je  m'aperçois  même  qu'à 
mesure  qu'il  m'approche,  il  ralentit  sa  marche, 
comme   pour   me   considérer   à  loisir.   Une  chaise 


150  L'AFFAIRE  DU   COLLIER. 

était  vacante  à  doux  ou  trois  pieds  de  la  mienne... 
«  Un  petit  clin  d'oeil...,  interrompt  il/o/ws. 

—  Il  vint  s'asseoir,  poursuit  Nicole. 

—  C'est  l'ordinaire,  observe  Motus. 

—  Je  passe  rapidement,  dit  Nicole,  sur  ces  pre- 
mières circonstances  dont  un  plus  long  détail  serait 
inutile. 

—  Très  inutile,  selon  Motus.  Le  plus  petit  bour- 
geois de  Paris  sait  ce  qu'il  en  est. 

—  Il  suffît  de  dire,  continue  Nicole,  que  nous 
nous  rencontrâmes  plusieurs  jours  de  suite  au 
Palais-Royal. 

—  Bon!  s'écrie  Motus,  tout  va  au  mieux. 

—  Je  venais  un  soir  de  le  quitter  et  de  retourner 
au  logis,  dit  Nicole  en  terminant  :  il  m'avait 
suivie.  » 

Motus  conclut  :  «  C'est  l'usage*.  » 

Le  comte  de  la  Motte  se  conforma  à  cet  usage 
d'une  manière  assidue.  D'ailleurs  sa  femme,  ne  tar- 
dant pas  à  faire  la  connaissance  d'une  personne 
aussi  aimable,  introduisit  Nicole  Leguay  dans  son 
salon  de  la  rue  Neuve-Saint-Gilles,  après  lui  avoir 
donné  le  nom  de  baronne  d'Oliva  —  l'anagramme  du 
nom  de  Valois.  Elle  l'invite  à  dîner,  lui  fait  toutes 
sortes  de  politesses  et  mille  et  une  cajoleries-.  Elle 
a  bientôt  gagné  sa  nouvelle  amie  à  ses  projets.  Ce 
quelle  lui  demande  n'est  d'ailleurs  qu'une  bagatelle, 
et  «  vous  ferez  tant  de  plaisir  à  la  reine,  ma  toule 
belle,  qui   a  l'intention  de  vous  donner  en  retour 


1.  Suite  des   observations  de  Mol  us   sur  le  Mrmoire  de  Mlle  d'Oliva, 
p.  21-2-2. 

2.  Analyse  pour  la  demoiselle  d'Oliva  dans  la  Collection  complète,  VI, 
18;  second  Mémoire  pour  Bette  d'Étienville,  ibid.,  II,  45. 


MARC-ANTOINE-NICOLAS,    COMTi:    DE   LA  MOTTE 

La  scelle  du  bas  représente  la  première  visite  du  comte  de  la  Motte  a 
M"--  dOliva. 
listampc  populaire.  —  Collection  de  M.  Allred  liégis. 


LA   BARONNE   DOLIVA.  loi 

quinze  mille  livres  et,   en   ouUe,    un   cadeau   qui 
vaudra  davantage  encore. 

—  Qu'est-ce  donc  que  vous  voulez  que  je  fasse? 

—  La  plus  petite  chose  du  monde.  Vous  remettrez 
un  soir,  dans  une  allée  des  jardins  de  Versailles, 
une  rose  et  un  billet  à  un  grand  seigneur  qui  vous 
baisera  la  main. 

—  Mais  qu'importe  à  la  reine? 

—  Mon  cher  cœur,  il  serait  trop  long  de  vous 
expliquer  cela.  Le  comte  viendra  vous  chercher 
demain  soir  et  vous  mènera  à  Versailles  '.  » 

«  Il  ne  m'a  pas  été  difficile,  dira  Mme  de  la  Motte 
aux  commissaires  du  Parlement,  de  persuader  à  la 
fille  dOliva  ce  jour  ce  rôle-là,  parce  qu'elle  est  fort 
bête  -.  » 


1.  Mchii.  pour  la  demoiselle  Légua;]  d'Oliva,  éd.  oi'ig.,  p.  "72  et  suiv. 
Second  Mémoire,  p.  18. 

2.  Interr.  du  8  mai  1786,  publié  par  Campardon,  p.  391. 


MADELEINE    BRIFFAULT,    DITE   ROSALIE. 
FEMME    DE   CHAMBRE  DE   M"""   DE   LA   MOTTE 

La  scène  du  bas  représente  M'""--  de  la  Motte  et  Rosalie  habillant 
M""  d'Oliva  pour  la  scène  du  Bosquet. 

Estampe  populaire.—  Appartient  au  cabinet  de^  Estampes  de  la  Biblio- 
thèque nationale. 


XVII 


LE   BOSQUET   DE   VENUS 


Le  lendemain  était  le  11  août  1784.  Entre  sept  et 
huit  heures  du  soir,  le  comte  de  la  Motte  et  Rélaux 
de  Villette  vont,  en  voiture  de  remise,  chercher  la 
nouvelle  baronne  d'Oliva  au  Petit  hôtel  de  Lam- 
besc  et  partent  avec  elle  pour  Versailles.  Ils  arri- 
vent à  dix  heures  du  soir.  La  voiture  s'arrête  place 
d'Armes  où  les  voyageurs  mettent  pied  à  terre.  De 
son  côté  Mme  de  la  Motte,  dans  une  autre  voiture 
de  remise,  était  passée  prendre  le  baron  de  Planta 
et  était  arrivée  avec  lui  et  avec  Rosalie,  la  soubrette 
au  nez  retroussé.  Nicole  est  conduite  au  logement 
que  la  comtesse  occupe  place  Dauphine,  chez  les 
Gobert '. 

La  demoiselle  d'Oliva  est  coiffée  par  Rosalie  sous 
les  ordres  et  au  goût  de  Mme  de  la  Motte,  une 
coiffure  «  en  demi-bonnet  ».  C'est  la  dame  de  la 
Motte  elle-même  qui  rhal)ille  :  elle  lui  passe  une 
robe  blanche  de  limon  moucheté,  garnie  d'un  des- 
sous rose,  une  u  robe  à  l'enfant,  »   appeice  alors 

1.  Notes  de  Tarj.'et,  IJiOl.  v.  de  Paris,  ms.  de  la  réserve;  Second 
Mémoire  puur  la  d'Oliva.  p.  10-11. 


154  LAFFAIUE    DU    COLLIER. 

«  gaulle  »  ou  «  chemise  ».  La  comtesse  s'inspire  du 
portrait  de  Marie-Antoinelte  par  Mme  Vigée-Le- 
brun.  qui  venait  de  faire  sensation  au  Salon  de  1783, 
où  Ion  avait  elTectivement  vu  la  reine  vêtue  d'une 
gaulle  longue  et  blanche,  très  simple,  dont  la  mous- 
seline et  la  batiste  faisaient  tous  les  frais  '. 

Avant  de  sortir,  Mme  de  la  Motte  jette  sur  les 
épaules  de  sa  jeune  compagne  un  mantelet  blanc, 
en  laine  fine,  et  lui  met  sur  la  tête  une  «  calèche  » 
en  gaze  d'Italie  blanche.  Elle  revêt  elle-même  un 
domino  moiré  de  taffetas  noir.  Et  Ton  se  rend  avec 
le  comte  de  la  Motte  chez  le  plus  fameux  traiteur 
de  la  ville  pour  y  souper  et  s'y  donner  du  cœur. 


Dans  le  grand  parc,  morne,  désert,  le  silence  de 
la  nuit.  On  entend  seulement  au  loin,  dans  lombre, 
le  bruit  de  Teau  qui  joue  dans  les  bassins.  Le  ciel 
est  sombre,  sans  lune  ni  étoiles.  La  baronne  et  ses 
deux  compagnons  ont  marché  quelques  instants 
sur  la  terrasse  qui  s'étend  devant  le  château,  dont 
lo  grand  rectangle  ne  forme  lui-même  quuue  masse 
noire  dans  la  nuit  noire.  Puis  ils  sont  descendus 
vers  le  bosquet  de  Vénus*.  Ils  y  sont  entrés.  Le 

1.  Ce  portrait,  aujourd'hui  la  propriété  de  Mme  la  comtesse  de  Biron, 
est  reproduit  ici.  — •  L'expression  «  gaulle  »,  venait  du  mot  ijole,  «  vête- 
ment de  nuit  fait  d"une  étoffe  légère  ».  Dictionnaire  du  patois  de  la 
Flandre  française,  par  Vermesse. 

2.  C'est  par  erreur  que  plusieurs  historiens  placent  la  scène  sur  la 
terrasse  du  château  et  d'autres  dans  lo  bosquet  des  Bains  d'Apollon. 
Elle  a  été  reconstituée  ici  d'après  les  dépositions  et  interrogatoires  du 
cardinal  de  Rohan,  de  Rétaux  de  Villctte  et  de  la  d'Oliva,  les  Mémoires 
de  l'abbé  Gcorgcl  et  la  déclaration,  du  7  nov.  1785,  d'un  juif  nommé 
Natlian,  brocanteur  et  usurier,  à  qui  la  petite  d'Oliva,  qui  était  entre  ses 
pattes,  fit  des  confidences  quelques  jours  après  l'événement.  Rétaux, 
dans  ses  deux  interrogatoires,  celui  qu'il  subit  dès  son  arrestation  à 
Genève  (voir  Compte  rendu  de  ce  qui  s'est  passé  au  Parlement  relativement 


LE   BOSQUET   DE    VENUS.  1^;> 

bosquet,  blotti  contre  Fénorme  mur  qui  soutient 
Tescalier  des  Gent-Marches,  dans  ce  bas-fond,  est 
plus  sombre  encore.  Les  pins  et  les  sapins,  les 
cèdres,  les  tilleuls,  les  ormes  qui  le  couvrent  de  leur 
feuillag-e,  mêlent  leurs  branches.  C'est  une  voûte 
dont  les  percées  rencontrent  le  ciel  noir.  Les  char- 
milles font  des  rideaux  épais  de  mélèzes  et  de  tuli- 
piers et  de  buis  massif.  A  peine  distingue-t-on  le 
carré  d'une  petite  clairière,  les  allées  et  le  rond- 
point  du  milieu.  Ici  le  silence  est  absolu.  Seuls  les 
oiseaux  de  nuit,  en  volant,  froissent  les  feuilles  de 
leurs  ailes  :  bruissement  qui  surprend  et  fait  fris- 
sonner. Nicole  a  vraiment  peur  et  se  serre  au  comte 
de  la  Motte.  Subitement,  comme  une  ombre,  arrive 
un  homme,  à  qui  le  comte  dit  :  «  Ah!  vous  voilà!  » 
et  riiomme  disparaît.  C'était  Rétaux  de  Villette. 

On  s'est  arrêté  dans  une  allée.  Mlle  dOliva, 
craintive,  immobile,  n'ose  se  retourner.  On  prête 
l'oreille.  Les  petites  pierres  des  allées  craquent  sous 
un  bruit  de  pas  qui  se  rapprochent.  Trois  hommes 
paraissent.  L'un  d'eux  s'avance,  grand,  mince,  serré 
dans  une  redingote,  sous  un  long  manteau,  son 
grand  chapeau  rabattu  en  clabaud  sur  le  visage. 
Mlle  d'Oliva  est  poussée  par  le  bras.  Le  comte  et  la 
comtesse  se  sont  éloignés.  Elle  est  seule.  Elle  tremble 
autant  que  les  feuilles  des  arbres  :  la  rose  qu'elle 
tient  s'échappe  de  ses  doigts.  Une  lettre  est  dans  sa 
poche,  mais  elle  ne  songe  pas  à  l'en  tirer.  L'homme 

à  l'affaire  de.  M.  le  Cnrdinnl,  p.  57),  et  celui  (iu"il  subit  devant  les  com- 
missaires (lu  Parlement  (Campardon,  p.  30'2),  indique  nettement  le 
bosquet  do  Vénus.  Une  statue  do  Venus  devait  y  être  placée  au  centre  : 
elle  ne  le  fut  pas,  mais  à  cette  date,  en  prévision  de  ce  projet,  le  bos- 
quet, aujourd'hui  husquel  de.  la  Reine,  portait  bien  le  nom  do  bosquet  de 
Vénus.  \o\Y  Aug.  Jolian,  le  Lahrjrinthe  de  Versailles  et  le  Bosquet  de  la 
Heine,  dans  Versailles  illustré,  •iO  janv.  1901,  p.  115^19. 


136  l'affaire  du  collier. 

au  grand  manteau  s'incline  jusqu'à  terre,  baise  le 
bas  de  sa  jupe.  Nicole  murmure,  elle  ne  sait  pas, 
elle  n"a  jamais  su  quoi.  Le  cardinal,  qui  n'est  pas 
moins  ému,  croit  entendre  :  «  Vous  pouvez  espérer 
que  le  passé  sera  oublié.  »  Il  s'incline  de  nouveau 
avec  des  paroles  de  reconnaissance  et  de  respect, 
auxquelles  la  demoiselle  d'Oliva,  qui  tremble  de 
plus  en  plus,  n'entend  pas  un  mot.  Brusquement 
un  individu  survient  en  coup  de  vent  :  «  Vite,  vite, 
venez,  voici  Madame  et  Mme  la  comtesse  d'Artois!  » 
C'est  encore  Rétaux  de  Villelte.  La  demoiselle  d'Oliva 
est  emmenée  par  le  comte  de  la  Motte  et  le  cardinal 
se  retire  suivi  de  la  comtesse. 

Telle  fut  la  fameuse  scène  dite  du  Bosquet. 

Le  jeune  Albert  Beugnot  était  le  lendemain  rue 
Neuve-Saint-Gilles,  où  il  attendait  agréablement  la 
maîtresse  du  logis  en  compagnie  de  la  lectrice  et 
dame  de  compagnie,  Mlle  Colson.  «  Celle-ci  ne  man- 
quait ni  desprit  ni  de  malice,  »  écrit-il.  «  Je  crois, 
«  me  dit-elle  ce  jour-là,  Leurs  Altesses  occupées  à  de 
«  grands  projets.  On  passe  la  vie  à  des  conseils 
«  secrets  où  le  premier  secrétaire  (Rétaux)  est  seul 
«  admis.  Sa  Révérence  le  second  secrétaire  (le  Père 
(c  Loth)  en  est  réduit  à  écouter  aux  portes,  et  il  fait 
«  trois  voyages  par  jour  rue  Vieille-du-Teraple,  sans 
«  deviner  un  traître  mot  des  messages  qu'on  lui 
«  confie.  Le  frocard  s'en  désole,  car  il  est  curieux 
«  comme  une  vieille  dévote.  » 

«  Entre  minuit  et  une  heure,  poursuit  Beugnot, 
nous  entendons  enfin  le  bruit  d'une  voiture  d'où 
descendent  M.  et  Mme  de  la  Motte,  Villette  et  une 
femme  de  vingt-cinq  ou  trente  ans,  blonde,  fort 
belle   et    remarquablement  bien    faite.    Les   deux 


LE   BOSQUET   DE   VÉNUS.  157 

femmes  étaient  mises  avec  élégance  mais  avec  sim- 
plicité ;  les  deux  hommes  en  frac  ;  de  sorte  qu'on 
avait  l'air  de  revenir  d'une  partie  de  campagne.  On 
commença  par  des  plaisanteries  obligées  sur  mon 
tète-à-tète  avec  Mlle  Colson.  On  déraisonnait,  on 
riait,  on  fredonnait,  on  ne  se  tenait  plus  sur  ses 
jambes.  L'inconnue  partageait  l'allégresse  com- 
mune, mais  elle  gardait  de  la  mesure  et  de  la  timi- 
dité. »  Beugnot,  sentant  que  sa  présence  gênait  les 
joyeux  compagnons  et  les  empêchait  de  parler  libre- 
ment de  ce  qui  les  mettait  en  si  bonne  humeur,  prit 
congé.  Sans  le  retenir,  on  lui  demanda  de  recon- 
duire en  voiture  la  jeune  inconnue. 
«  Comment  donc,  mais  avec  plaisir!  >> 
«  La  figure  de  cette  femme,  dit  Beugnot,  m'avait 
jeté,  dès  le  premier  coup  d'œil,  dans  cette  sorte 
d'inquiétude  qu'on  ressent  devant  une  figure  qu'on 
est  bien  sûr  d'avoir  vue  quelque  part.  En  voiture, 
je  lui  adressai  différentes  questions,  mais  je  n'en 
pus  rien  tirer.  Je  déposai  cette  belle  silencieuse  rue 
de  Cléry.  L'inquiétude  que  m'avait  causée  sa  figure 
était  sa  parfaite  ressemblance  avec  la  reine  *....  » 

1.  Sur  cette  ressemblance  tous  les  contemporains  sont  d'accord.  «  Il 
n'est  pas  surprenant,  d'après  mes  yeux,  que  M.  le  cardinal,  dans  l'obs- 
curité, ait  pu  prendre  la  tille  d'Oliva  pour  la  reine  ;  même  corporance, 
même  peau,  mêmes  cheveux,  une  ressemblance  de  phjsionomie  qui  m'ont 
frappé.  »  Notes  du  dossier  Target,  Bibl.  v.  de  Paris,  ms.  de  la  réserve. 


XVIII 

PREMIERS  EFFETS  DES   BONNES  GRACES 
DE    LA   REINE 

Rohan  dira  lui-même,  par  l'intermédiaire  de  son 
avocat,  M"  Target,  en  quel  état  la  scène  du  bosquet 
avait  mis  son  esprit  :  «  Après  ce  fatal  moment,  le 
cardinal  n'est  plus  seulement  confiant  et  crédule,  il 
est  aveugle  et  se  fait  de  son  aveuglement  même  un 
inviolable  devoir.  Sa  soumission  aux  ordres  qu'il 
recevra  par  la  dame  de  la  Motte  s'enchaîne  au  senti- 
ment du  profond  respect  et  de  la  reconnaissance 
qui  vont  disposer  de  sa  vie  entière  ;  il  attendra  avec 
résignation  le  moment  où  la  bonté  qui  rassure  voudra 
bien  se  manifester;  mais  en  attendant  il  obéira  à 
tout  :  tel  est  Fétat  de  son  âme.  » 

Mme  de  la  Motte  ne  tarde  pas  à  mettre  cet  état 
d'âme  en  exploitation.  Quelques  jours  se  sont  à 
peine  écoulés  depuis  l'entrevue  du  bosquet,  qu'elle 
fait  savoir  au  cardinal  que  la  reine  désire  un  prompt 
secours  de  cinquante  mille  livres  pour  une  famille 
d'infortunés  gentilshommes.  .Jeanne  est  anxieuse  : 
le  prince  donnera-t-il  l'argent  '?  Rohan  est  heureux 

1.  Mém.  de  Target,  <lans  le  recueil  Belle  d'Étienville,  IV,  28-29. 


100  l'affaire  du  collier. 

que  la  reine  daigne  avoir  recours  à  ses  humbles  ser- 
vices. Gomme  il  n'a  pas  la  somme  sous  la  main,  il 
remprunte  au  juif  Cerf-Beer.  u  Vos  bons  offices,  lui 
dit-il,  vous  donnent  la  certitude  d'une  protection  de 
la  plus  haute  importance,  pour  vous  et  pour  votre 
nation  K  » 

Le  21  août,  à  cinq  heures  du  soir,  le  Père  Lolli 
était  dans  le  cabinet  de  toilette  de  la  comtesse  — 
parfaitement,  dans  le  cabinet  de  toilette.  Jeanne 
s'apprêtait  pour  le  souper  et  le  bon  moine  lui  tenait 
compagnie.  Cependant  il  lui  trouvait  l'air  inquiet. 

«  Un  souci?... 

—  J'attends  50  000  livres  d'une  personne  qui  doit 
me  les  apporter  à  ce  moment  et  ce  délai  me  fait 
croire  que  la  chose  n'aura  pas  lieu,  ce  qui  m'afflige- 
rait beaucoup.  » 

Le  lendemain  Loth  apprit  que  les  .^0000  livres 
avaient  été  réellement  versées.  La  joie  de  Jeanne 
éclatait  : 

«  A  peine  fùtes-vous  sorti  hier,  que  le  baron  de 
Planta  arriva  avec  la  bonne  nouvelle!  » 

Et  comme  le  ]\Iinime  réitérait  ses  compliments  : 

«  C'est  la  reine  qui  a  ordonné  à  M.  le  cardinal  de 
me  compter  cette  somme  et  il  a  ordre  de  Sa  Majesté 
de  me  compter  successivement  oOOOO  écus  ^.  » 

C'est  le  chiffre  que  Jeanne  elle-même  a  fixé. 
Cependant  elle  jugea  utile  d'éloigner  le  prince 
momentanément.  Un  petit  billet  à  liséré  bleu  vint 
tout  à  propos  lui  conseiller  de  se  retirer  quelque 


1.  Georgel,  II,  43. 

2.  Notes  de  Target  d'après  les  indications  du  P.  Loth,  Bibl.  v.  de  Paris, 
vas.  de  la  réserve;  déposition  du  P.  Loth,  14  sept.  1783,  Arch.  nat., 
X',  B,  1417. 


EFFETS   DES   BONNES    GRÂCES   DE   LA   REINE.  161 

temps  en  Alsace.  Avant  de  partir,  Rohan  recom- 
manda à  Planta,  qui  restait  à  Paris  pour  les  besoins 
de  la  correspondance  à  liséré  bleu,  de  remettre  à 
Mme  de  la  Motte,  pour  la  reine,  tout  l'argent  qu'elle 
lui  demanderait,  ajoutant  que,  si  la  somme  était 
d'un  chiffre  élevé  et  le  besoin  pressant,  il  devait 
vendre  des  objets  d'art  et  des  meubles  de  prix.  Une 
nouvelle  demande  se  produisit  en  effet,  mais,  comme 
elle  n'était  pas  urgente,  le  cardinal  attendit  novem- 
bre pour  envoyer  de  Saverne  à  la  comtesse  une 
deuxième  somme,  de  cent  mille  francs  cette  fois, 
qui  fut  également  portée  par  le  baron  de  Planta  '. 
Nous  avons  vu  dans  quelle  gène  affreuse  se  trou- 
vai! Jeanne  de  Valois  en  juin  1784  :  elle  avait  aliéné 
à  cette  date  non  seulement  sa  pension  de  quinze 
cents  livres,  mais  celle  de  son  frère  le  marin,  dont 
elle  avait  le  brevet  entre  les  mains;  le  Père  Loth 
négociait  pour  elle  un  emprunt  de  trois  cents  livres 
afin  qu'elle  pût  payer  son  loyer.  Or,  en  ce  mois 
d'août  1784,  où  est  fait  le  premier  versement  de 
cinquante  mille  livres,  Jeanne  place  trente-neuf 
mille  livres  chez  divers  particuliers.  En  septembre, 
elle  charge  son  homme  d'affaires,  le  Père  minime, 
de  convertir  en  argent  vingt  billets  noirs  de  cent 
livres  chacun  de  la  caisse  d'escompte  -.  En  no- 
vembre, après  le  deuxième  versement,  elle  achète 

1.  L'envoi  des  cent  cinquante  mille  livres,  fait  par  le  cardinal,  fut 
nié  dans  la  suite  par  Mme  de  la  Motte  :  il  est  prouvé,  non  seulement 
par  les  déclarations  du  cardinal  de  Rohan,  mais  par  celles  du  baron  de 
Planta  qui  porta  la  somme,  par  celles  du  P.  liOth,  par  celles  de  Rétaux 
qui  écrivit  les  prétendues  lettres  de  la  reine  demandant  Targont.  Mme 
do  la  Motte  dit  au  P.  Loth  et  à  Rétaux  que  les  sommes  lui  avaient  été 
remises.  L'envoi  est  encore  prouvé  par  les  acquisitions  de  valeurs  et  de 
maisons  faites  alors  par  les  La  Motte  et  par  lo  luxe  dont  ils  s'entourent 
exactement  en  ce  moment. 

2.  Ceci  do  l'aveu  de  Mme  de  la  Motte  :  Mémoire  de  M'  Doillot.  Col- 

H 


162  L'AFFAmE    DU   COLLIER. 

une  maison  à  Bar-sur-Aube  :  une  vaste  maison  bour- 
geoise, à  deux  ailes,  avec  corps  de  bâtiment  et 
basse-cour,  qui  s'élève  au  centre  de  la  ville.  Des 
fenêtres  on  découvre  la  campagne,  le  cours  sinueux 
de  la  Bresse  et  de  l'Avibe  entre  les  bouquets  d'arbres 
où  les  saules  mêlent  leurs  touffes  vert  pâle  aux 
masses  sombres  des  aulnes  sous  les  longs  peupliers  : 
la  rivière  divise  ses  eaux  contre  les  piles  moussues 
des  vieux  ponts,  elle  miroite  parmi  la  verdure  grasse 
des  prairies,  au  pied  des  coteaux  de  Sainte-Germaine 
où  mûrit  le  vin  mousseux  *.  Et  à  Charonne,  près 
de  Paris,  Jeanne  s'attife  une  jolie  villégiature,  dans 
une  coquette  propriété  pour  les  parties  de  cam- 
pagne. «  L'état  de  la  maison,  dit  Rosalie,  a  été  alors 
augmenté  tant  en  meubles,  bijoux,  qu'argenterie. 
Dans  le  mois  de  novembre  Mme  de  la  Motte  a  fait 
faire  plusieurs  parures  de  diamants  que  le  sieur 
Régnier  lui  a  apportées  à  différentes  reprises.  » 
L'argent  comptant  qu'elle  verse  en  prenant  certains 
objets  lui  permet  d'en  acheter  d'autres  pour  des 
sommes  beaucoup  plus  considérables.  Au  payement 
de  celles-ci  l'avenir  pourvoira.  Elle  est  rencontrée 
dans  les  galeries  de  Versailles  fort  parée  :  elle  dit 
que  sa  fortune  s'est  améliorée  et  que  c'est  par  les 
bienfaits  de  la  famille  royale  -. 

lection  complète,  I,  60;  et  interr.  de  Mme  de  la  Motte  public  par  Cam- 
pardon,  p.  277.  Mme  de  la  Motte  place,  il  est  vrai,  l'achat  des  titres 
de  rente  en  juillet,  mais  comme  elle  place  également  en  juillet  la 
scène  du  bosquet,  les  faits  demeurent  concordants. 

1.  Cette  maison  fut  achetée  le  10  thermidor  an  V  (28  juillet  1797)  au 
comte  de  la  Motte  par  Nicolas  Armand.  Le  corps  de  bâtiment  a  dis- 
paru par  le  percement  de  la  rue  Armand.  L'aile  gaucho  forme  aujour- 
d'hui les  numéros  1,  3,  5  de  la  rue  Armand,  et  37  de  la  rue  Nationale 
(ancienne  rue  Saint-Michel);  l'aile  droite,  les  numéros  2,  4,  6  de  la  rue 
Armand  et  39  de  la  rue  Nationale. 

2.  Témoignage  du  comte  d'Olomicu,  dans  son  interr.  du  14  avril  nSô, 
Arch.nat.,  X',  6/1417. 


EFFETS   DES    BONNES   GUÂCES    DE   LA    REINE.  103 

Peu  à  peu  le  ton  de  la  société  devient,  rue  Neuve- 
Saint-Gilles,  celui  de  la  bonne  compagnie.  Le  comte 
de  la  Motte  y  fait  valoir  son  talent  sur  la  harpe,  et 
Rétaux  la  beauté  de  sa  voix,  devant  d'élégants  con- 
naisseurs. «  Je  rencontrai  alors  chez  la  comtesse,  dit 
Beugnot,  le  marquis  de  Saisseval,  gros  joueur, 
riche  et  faufilé  à  la  Cour;  l'abbé  de  Cabres,  con- 
seiller au  Parlement;  Rouillé  d'Orfeuille,  intendant 
de  Champagne;  le  comte  dEstaing;  un  receveur 
général  nommé  d'Orcy  et  Lecoulteux  de  la  Noraye.  » 
Ce  dernier  aspirait  à  supplanter  le  Père  Loth,  major- 
dome de  la  comtesse.  On  eût  laissé  au  Minime  le 
soin  de  lui  dire  la  messe. 

Nous  pouvons  reconstituer  exactement  l'aspect 
du  salon  de  Mme  de  la  Motte  '.  Une  haute  pièce  en 
boiseries  blanches,  éclairée  de  deux  fenêtres  mon- 
tant jusqu'au  plafond  et  se  faisant  face,  l'une  sur  la 
rue,  l'autre  sur  la  cour.  L'énorme  poutre  qui  sou- 
tient le  second  étage  est  apparente.  La  corniche  est 
ornée  de  la  moulure  à  petits  carrés  qui  caractérise 
le  style  du  temps.  Les  illustrations  militaires  du 
grand  siècle,  Turenne  et  Tourville,  sont  repré- 
sentés par  des  bustes  en  bronze  sur  socles  de  marbre 
avec  ornements  de  cuivre  doré.  Devant  la  glace  de 
la  cheminée  —  une  glace  en  deux  morceaux,  dans 
un  mince  cadre  en  bois  doré  dont  rornementation 
est  de  perles  et  de  dentelures,  —  une  pendule  mar- 
quant les  secondes,  les  heures  et  le  quantième  du 
mois,  en  marbre  blanc,  portant  une  statuette  de  la 
Sensibilité,  entre  deux  vases  de   Sèvres   sur  pieds 


1.  D'après  la  pièce  même  qui  est  encore  aujourd'hui  conservée  et 
rinventaire  du  mobilier,  fait  les  9,  10,  Vi  sept.  1785  A»*c/).  nat.,  X% 
B/1417. 


164  L'AFFAIRE   DL'   COLLIER. 

d'albâtre  blanc.  Les  murs  sont  tendus  de  hautes 
lisses  à  personnaa^es  ;  aux  trumeaux,  des  tapisseries 
plus  petites  à  verdures.  Le  mobilier  comprend  un 
canapé  et  six  fauteuils  en  tapisseries  représentant 
les  fables  de  La  Fontaine  et  des  chaises  à  dossiers 
ovales,  couvertes  de  satin  rayé  à  bouquets  :  le  vrai 
style  Louis  XVL  Aux  angles,  des  «  encoignures  »  en 
bois  laqué  peint  en  vert  d^eau,  avec  fleurs;  par 
terre  un  grand  tapis  d'Aubusson,  et,  pour  l'éclai- 
rage du  soir,  deux  colonnes  de  stuc  «  sur  lesquelles 
sont  des  figures  de  bronze  tenantes  chacune  une 
girandole  à  trois  branches  de  cuivre  doré  ».  Mme  de 
la  Motte,  vive,  alerte,  charmante,  parmi  ses  invités, 
va  de  l'un  à  l'autre  vêtue  d'une  «  anglaise  »  gorge- 
de-pigeon  et  d'une  jupe  de  soie  rose. 

Notre  petite  baronne  d'Oliva  continue  de  paraître 
quelque  temps  rue  Neuve-Saint-Gilles,  mais  bientôt 
on  la  rebute.  Mme  de  la  Motte  ne  la  trouve  plus 
d'assez  bon  genre.  Elle  lui  reproche  de  ne  pas  s'être 
comportée  décemment  chez  le  baron  de  Lilleroy,  offi- 
cier aux  gardes,  où  elles  furent  déjeuner  ensemble, 
et  d'avoir  dit  des  indécences  chez  Mme  de  la  Fres- 
naye  qui  les  avait  priées  à  dîner.  En  outre,  sur  les 
quinze  mille  livres  promises  à  Nicole,  Mme  de  la 
Motte  n'en  a  versé  que  quatre  mille  et  ne  désire  pas 
en  donner  davantage. 

Jeanne  s'occupe  de  marier  sa  sœur  Marie-Anne, 
u  bien  blonde,  bien  Jade,  fort  bête  »,  dit  Beugnol, 
très  fîère  elle  aussi  d'être  petite-fille  des  Valois. 
Nous  l'avons  vue  se  sauver  gaiement  avec  sa  sœur 
de  l'abbaye  de  Longchamp;  mais,  depuis,  elle  s'est 
retirée  au  couvent  de  Jarcy,  près  de  Brie-Comte- 
Robert,  où  l'abbesse,  Mme  de  Bracque,  l'a  prise  en 


EFFETS   DES   BONNES   GRÂCES   DE   LA    REINE.  105 

affection.  Mme  de  la  Motte  a  trouvé  un  beau  parti, 
le  comte  de  Salivet  de  Fouchécourt,  et  en  écrit  à 
Mme  de  Bracque.  Mais  il  faudrait  que  Marie-Anne 
vînt  demeurer  quelque  temps  auprès  d'elle.  «  Il 
paraît  que  ma  fortune  apparente,  écrit-elle,  a  fait 
naître  en  ma  sœur  des  soupçons  offensants  pour 
moi.  Il  lui  serait  facile  de  connaître  la  source  hono- 
rable d'où  elle  me  vient.  » 

Cependant  Jeanne  n'en  continuait  pas  moins  de 
se  présenter  au  cardinal  comme  réduite  à  l'indi- 
gence et  à  obtenir  de  lui,  de  temps  à  autre,  quel- 
ques louis,  comme  par  devant*. 


En  somme,  quel  chemin  fait  par  la  petite  men- 
diante que  Mme  de  Boulainvilliers  écoutait  sur  le 
marche-pied  de  sa  voiture,  chemin  fait  grâce  à  son 
énergie,  à  sa  volonté,  à  son  esprit  d'intrigue  !  Que 
n'a-t-elle  su  employer  dès  lors  la  fortune  quelle 
avait  su  conquérir!  Il  est  vrai  que  le  bien  acquis 
de  la  sorte  ne  peut  profiter.  Ce  qui  vient  au  son  des 
fifres  s'en  va  au  son  des  tambours.  L'argent  est  jeté 
par  les  fenêtres.  Puis  l'ambition  est  sans  bornes  :  la 
médiocrité,  même  dorée,  ne  saurait  convenir  au 
sang  des  Valois.  De  nouvelles  ressources  sont 
nécessaires. 

1.  Doss.  Target,  Dibl.  v.  de  Paris,  ms.  de  la  réserve. 


XIX 


DELICATE    ÉNIGME 


Déjà,  sans  doute,  Ton  se  sera  posé  la  question  : 
quel  était  le  caractère  des  relations  entre  le  cardinal 
ot  Mme  de  la  Motte? 

Tous  les  historiens  ont  été  jusqu'à  ce  jour  d'ac- 
cord sur  ce  point  et  nous  allons  nous  mettre  en 
contradiction  avec  eux  tous.  Pour  établir  que  le 
cardinal  désirait  et  obtenait  de  Mme  de  la  Motte  ses 
plus  précieuses  faveurs,  deux  témoig-nages  sont 
invoqués.  Le  premier  est  celui  de  Mme  de  la  Motte 
elle-même  devant  les  juges  instructeurs  du  Parle- 
ment; le  second  est  la  relation  de  Beugnot,  à  qui 
la  comtesse  montrera  dans  la  suite  un  paquet  de 
lettres  que  lui  aurait  adressées  le  cardinal. 

Nous  récusons  Mme  de  la  Motte.  Elle  aura  un 
intérêtimpérieux  à  parler  ainsi  devant  le  Parlement. 
Ce  sera  son  unique  moyen  de  défense.  L'instruction 
lui  demandera  d'où  était  venue  la  fortune  prodi- 
gieuse qui,  tout  d'un  coup,  avait  surgi  sous  ses  pas  : 
«  J'étais,  répondra-t-elle,  la  maîtresse  du  cardinal.  » 
Ce  fut  (railleurs  la  manie  de  Jeanne  de  Valois.  On 


168  L'AFFAIÎIE   DU   COLLIER. 

n'imagine  pas  le  nombre  d'hommes  qu'elle  accuse 
d'avoir  été  ses  amants,  ou  d'avoir  voulu  l'être,  de 
gré  ou  de  force.  Quelqu'un  la  gênait-il,  ou  lui 
déplaisait-il,  ou  la  contrariait-il,  le  trait  ne  se  fai- 
sait pas  attendre  :  «  Vous  avez  été,  ou,  vous  avez 
voulu  être  mon  amant!  » 

Le  cardinal  niera  avec  tant  de  dignité,  de  mesure, 
de  force,  qu'il  est  impossible  d'hésiter  entre  les 
deux  témoignages.  Il  y  a  plus.  Ayant  un  intérêt  si 
grand  à  établir  le  fait,  Jeanne  ne  pourra  apporter  le 
moindre  indice.  Les  dépositions  des  domestiques 
seront  contre  elle.  Rosalie,  confrontée  à  Rohan, 
reconnaîtra  que  le  cardinal  n'est  venu,  en  tout  et 
pour  tout,  chez  Mme  de  la  Motte,  que  quatre  ou 
cinq  fois  à  Paris,  deux  ou  trois  fois  à  Versailles'; 
visites  faites  la  plupart  devant  témoins;  aucune  le 
soir  ni  de  nuit  ^. 

Rosalie  ajoutera  :  «  Pendant  que  M.  le  cardinal 
était  chez  Madame,  la  porte  n'était  pas  du  tout 
fermée.  «  Les  rendez-vous,  dira-t-on,  avaient  lieu 
ailleurs  :  mais  c'est  précisément  chez  elle  que 
Mme  de  la  Motte  déclare  avoir  comblé  le  cardinal 
de  ses  faveurs  —  et  très  souvent. 

L^ne  autre  indication,  non  moins  concluante,  est 
fournie  par  ces  secours  de  trois,  quatre  ou  cinq 
louis,  que  Rohan  avait  coutume  de  donner  à 
Mme  de  la  Motte,  depuis  mai  1782  jusqu'à  leur 
arrestation.  Jeanne,  qui  sent  la  force  de  l'argument, 
essaie  de  nier;  mais  les  témoignages  de  ses  fami- 
liers, du  Père  Loth,  de  la  demoiselle  Colson,  sont 
encore  décisifs.  Le  Père  Loth  ajoute  que  Mme  de  la 

1.  Confrontation  du  21  mars  1786,  Arch.  nat.,  X%  6/1417. 

2.  Confrontation  de  Rohan  à.  Bette  d'Étienvillc,  Avch.  nat.,  X',  B/1417 


DÉLICATE   ÉNIGME.  169 

Motte  avait  imaginé  de  raconter  à  Rohan  qu'elle 
avait  reçu  de  la  reine  un  don  de  mille  écus,  afin 
d'obtenir  de  lui  des  secours  plus  grands  *.  Si  Jeanne 
eût  été  la  maîtresse  du  prince,  peut-on  supposer 
qu'avec  sa  fortune,  son  caractère  généreux  et  pro- 
digue à  Texcès,  alors  qu'il  la  considérait  comme 
une  femme  du  meilleur  monde,  amie  particulière 
de  la  reine,  il  l'eût  réduite  à  des  aumônes? 

Quant  à  la  prétendue  correspondance  que  Beu- 
gnot  verra  dans  les  mains  de  Jeanne  de  Valois  à 
Bar-sur-Aube,  il  en  parlera  ainsi  :  «  Il  est  heureux 
pour  la  mémoire  de  M.  le  cardinal  que  ces  lettres 
aient  été  supprimées.  C'est  une  perte  pour  l'histoire 
des  passions  humaines.  Mais  quel  était  donc  ce 
siècle  où  un  prince  de  l'Église  n'hésitait  pas  d'écrire, 
de  signer,  d'adresser  à  une  femme  qu'il  connaissait 
si  peu  et  si  mal,  des  lettres  que,  de  nos  jours,  un 
homme  qui  se  respecte  le  moins  du  monde  pour- 
rait commencer  de  lire,  mais  n'achèverait  pas  jus- 
qu'au bout.  »  Ce  témoignage  se  détruit  par  lui- 
même.  Le  prince  de  Rohan  n'était  pas  homme  à 
écrire  de  la  sorte.  Est-il  utile  d'insister?  Jeanne, 
avec  sdn  imagination  en  ébullition  perpétuelle  et 
désordonnée,  passa  sa  vie  à  forger  des  romans,  des 
correspondances  surtout  et  à  les  remplir  de  malpro- 
pretés. On  reconnaît  son  doigté  à  ce  que  dit  Beugnot. 
Pourquoi  brûlera-t-elle  ces  lettres  dans  une  circons- 
tance où  elles  auraient  constitué  toute  sa  défense? 
—  parce  que  les  lettres  étaient  fausses.  Et  pourquoi 
les  fera-t-elle  auparavant  lire  à  Beugnot,  qu'elle 
s'empressera  quelques  jours    après    de   demander 

1.  Déclaration  du  14  sept,  l'ièô,  Arch.  nat.,  X',  B/14n. 


170  l'affaire  du  collier. 

pour  avocat?  —  afin  qu"il  en  témoigne  quand  le 
contrôle  nen  sera  plus  possible. 

On  observera  encore  que  si  ces  lettres  eussent 
été  écrites  par  Rohan,  celui-ci  n'eût  pu  s'exposer  à 
en  recevoir  le  cinglant  démenti  devant  le  Parlement 
assemblé,  au  moment  où  il  niera  toute  relation 
intime  avec  la  comtesse.  Car  il  ne  saura  pas  alors, 
lui,  que  les  lettres  ont  été  brûlées.  Aussi  bien,  quand 
Rohan  répondra  à  son  accusatrice  avec  autant  de 
hauteur  que  de  force,  Mme  de  la  Motte,  qui  ne 
recule  cependant  devant  aucun  moyen  de  défense, 
n'osera-t-elle  rappeler  cette  correspondance;  bien 
plus,  elle  n'osera  pas  invoquer  le  témoignage  de 
Beugnot. 

«  J'ai  hésité  jusqu'ici,  dira  Rohan,  dans  sa  con- 
frontation à  Jeanne  de  Valois,  le  24  avril  1786,  de 
répondre,  par  une  répugnance  bien  naturelle,  à  tout 
ce  que  Mme  de  la  Motte  a  tenu  de  propos  à  double 
entente  sur  ses  rapports  avec  moi.  Si  elle  ne  se 
respecte  pas  assez  et  veut  faire  croire,  même  ce  qui 
n'est  pas,  je  repousse  comme  je  dois  les  soupçons 
qu'elle  cherche  à  accréditer.  Je  ne  peux  d'ailleurs, 
pour  ce  que  je  me  dois  à  moi-même,  insister  davan- 
tage. Voilà  donc  une  nouvelle  atrocité,  qui,  accom- 
pagnée de  toutes  invraisemblances,  ne  me  laisse 
que  la  même  horreur  que  j'ai  déjà  exprimée  lorsque 
Mme  de  la  Motte,  à  tant  de  reprises,  a  déjà  cherché 
à  jeter  des  soupçons  odieux.  L'invraisemblance 
rend  impossible  ce  qu'elle  voudrait  présenter  comme 
vrai.  Je  ne  peux  que  détourner  mes  regards  et  ma 
pensée  de  dessus  une  inculpation  pareille.  D'ail- 
leurs, j'observe  que  Mme  de  la  Motte  a  fait  attendre 
bien  longtemps  la  calomnie  qu'elle  préparait  pour 


DÉLICATE   ENIGME.  171 

excuser  son  mensonge,  quand  elle  s'est  vue  con- 
trainte à  ne  plus  pouvoir  le  soutenir.  » 

Autant  que  pareille  chose  peut  être  tenue  pour 
certaine  —  car,  comme  dit  l'autre,  avec  les  femmes 
on  ne  peut  jamais  savoir,  —  nous  sommes  disposé 
à  nous  porter  garant  des  paroles  du  cardinal.  Mais 
telle  est  la  force  de  la  calomnie  que,  dès  le  premier 
éclat  du  procès,  se  répandront  des  libelles,  qui  se 
passeront  sous  le  manteau  et  se  payeront  au  poids 
de  Tor  i,  où  les  amours  de  la  comtesse  et  de  Son 
Éminence  seront  contés  en  termes  inouïs,  avec  les 
détails  les  plus  graveleux  ;  des  recueils  d'informa- 
tion relativement  sérieux,  comme  la  Correspondancp, 
secrète,  affirmeront  des  anecdotes  qu'une  plume  qui 
se  respecte  ne  pourrait  reproduire;  les  nations  pro- 
testantes applaudiront  à  la  corruption  du  clergé 
français-;  le  peuple  viendra  chanter  au  prisonnier 
jusque  sous  les  murs  de  la  Bastille  : 

Ayez  un  peu  de  décence 
El  laissez  là  les  câlins! 

L'histoire  suivra  le  jugement  du  peuple  et  nous 
quitterons  nous-même  cette  matière,  convaincu  de 
notre  impuissance  à  retourner  l'opinion  '\ 


1.  Journal  de  Hardy,  Hi/il.  nat.,  ms.  franc.  6685,  p.  406. 

■1.  Mémoires  du  comte  de  la  Moite,  p.  97. 

3.  Le  seul  contemporain  qui,  à  notre  connaissance,  ait  exposé  lo 
véritable  caractère  des  relations  «  toutes  blanches  »  du  cardinal  do 
Rohan  et  de  Mme  de  la  Motte,  est  l'auteur  de  la  Lettre  à  l'occasion  de 
la  détention  de  S.  E.  M.  le  cardinal,  p.  6. 


COLLIER  EN    ESCLAVAGE,   DIT    "  LE    COLLIER    DE    LA    REINE 


Reconstitué  par  .M.  de  Bluze  d'après  les  dessins  laissés  par   Bohmer  el 
Bassenge,  joailliers  de  la  Couronne. 


XX 


LE   COLLIER 


Le  joaillier  de  la  couronne  et  Je  la  maison  de  la 
reine  était  à  cette  époque  un  juif  saxon,  Charles- 
Auguste  Bôhmer',  homme  très  actif,  très  hardi  et 
très  intelligent.  Ses  magasins  s'ouvraient  rue  Ven- 
dôme. Il  s'était  associé  un  autre  juif  de  Leipzig, 
Paul  Bassenge,  et,  avec  lui,  depuis  des  années,  avait 
acheté  par  toute  l'Europe  les  plus  beaux  diamants 
qu'il  avait  pu  se  procurer,  pour  en  faire  une  rivière 
dépassant  en  richesse  et  en  éclat  tous  les  bijoux 
connus.  Les  Bôhmer,  comme  on  les  appelait  du 
nom  du  principal  associé,  avaient  ainsi  composé  un 
«  grand  collier  en  esclavage  »,  qu'ils  avaient  espéré 
faire  acheter  par  Louis  XV  pour  la  Du  Barry,  mais 
le  roi  était  venu  à  mourir.  Alors  ils  avaient  envoyé 
le  dessin  de  la  parure  à  la  Cour  d'Espagne  :  le  prix 
y  avait  effrayé. 

Après  l'avènement  de  Louis  XVI,  connaissant  la 


1.  On  prononçait  à  Paris   :   Boëmer,    comme    le  prouve   la  grapliie 
Dohémer,  Doëhmer,  qui  revient  dans  les  textes. 


174  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

passion  de  la  nouvelle  reine  pour  les  bijoux, 
escomptant  la  réputation  faite  à  Marie-Antoinette 
de  coquetterie  et  de  folles  dépenses,  les  joailliers, 
dès  1774,  présentèrent  le  collier  au  roi.  Louis  XVI 
en  parla  à  Marie-Antoinette,  mais  la  reine,  effrayée 
elle  aussi  du  prix  si  élevé,  un  million  six  cent  mille 
livres  —  c'était  l'estimation  des  joailliers  Maillard 
et  d'Oigny  —  fit  la  réponse  célèbre  : 

«  Nous  avons  plus  besoin  dun  vaisseau  que  d'un 
bijou.  » 

L'an  d'après,  Bôhmer  revint  à  la  charge  :  il  ferait 
les  conditions  les  plus  avantageuses;  les  payements 
s'échelonneraient  à  diverses  échéances,  partie  en 
rentes  viagères.  Il  suppliait  le  roi  de  faire  l'acquisi- 
tion. Ses  instances  étaient  d'autant  plus  pressantes 
que,  pour  faire  cette  parure,  il  avait  emprunté 
800  000  livres  au  trésorier  de  la  marine,  Baudard 
de  Sainte-James.  Les  intérêts,  qu'il  se  trouvait 
obligé  de  payer,  devenaient  pour  lui  un  poids  de 
plus  en  plus  lourd  et  qui  devait,  avec  le  temps, 
entraîner  sa  ruine  complète. 

Le  roi  en  reparla  à  la  reine  devant  Mme  Campan. 
«  Je  me  souviens,  écrit  celle-ci,  que  la  reine  lui  dit 
que  si  réellement  le  marché  n'était  pas  onéreux, 
le  roi  pouvait  faire  cette  acquisition  et  conserver  ce 
collier  pour  les  époques  des  mariages  de  ses  enfants, 
mais  qu'elle  ne  s'en  parerait  jamais,  ne  voulant  pas 
qu'on  pût  lui  reprocher  dans  le  monde  d'avoir  désiré 
un  objet  d'un  prix  aussi  excessif.  »  Comme  les  enfants 
étaient  encore  très  jeunes,  Louis  XVI  ne  voulut 
pas  immobiliser  pendant  de  longues  années  une  si 
grosse  somme  et  refusa  définitivement  la  proposi- 
tion.  Les  plaintes  de  Bohmer  redoublèrent.   Il  les 


LE   COLLIER.  175 

faisait  à  tout  venant.  Deux  années  plus  tard,  c'est- 
à-dire  en  1777,  s'adressant  directement  à  Marie- 
Antoinette,  il  se  jeta  à  ses  genoux.  Sa  Majesté  était 
suppliée  d'acheter  le  collier,  sinon  il  irait  se  préci- 
piter dans  la  rivière.  Et  il  versait  des  larmes,  les»san- 
glots  TétoufTaient.  «  Levez-vous,  Bôhmer,  lui  dit  la 
reine  sévèrement,  je  n'aime  point  dépareilles  excla- 
mations :  les  gens  honnêtes  n'ont  pas  besoin  de  sup- 
plier à  genoux.  J'ai  refusé  le  collier.  Le  roi  a 
voulu  me  le  donner,  je  l'ai  refusé  encore.  Ne  m'en 
parlez  donc  plus  jamais.  Tâchez  de  le  diviser,  de  le 
vendre  et  ne  vous  noyez  pas.  » 

Bôhmer  connaissait  le  procureur  général  aux 
requêtes,  Louis-François  Achet,  de  qui  nous  avons 
vu  le  gendre,  M*^  Laporte,  fréquenter  chez  la  com- 
tesse de  Valois.  M"  Laporte  participait  même  aux 
«  affaires  »  que  Jeanne  entreprenait,  et  comme 
la  comtesse  lui  avait  montré,  à  lui  aussi,  des  lettres 
soi-disant  de  la  reine,  il  avait  une  haute  idée  de 
son  crédit.  Le  29  novembre  1784,  comme  on  causait 
dans  le  salon  de  la  rue  Neuve-Saint-Gilles  et  qu'il 
était  question  de  bijoux,  Laporte  dit  à  Jeanne,  sans 
paraître  y  attacher  autre  importance ,  que ,  puis- 
qu'elle était  en  si  grande  faveur  auprès  de  Sa 
Majesté ,  elle  devrait  bien  faciliter  aux  pauvres 
bijoutiers  Bôhmer  et  Bassenge  la  vente  de  leur 
collier.  C'était  une  lourde  charge  pour  ces  négo- 
ciants que  de  conserver  si  longtemps  un  objet  de 
pareille  valeur. 

«  Ce  collier,  demanda  Mme  de  la  Motte,  Tavcz- 
vous  vu? 

—  Une  vraie  merveille ,  répondit  Laporte.  Les 
joailliers  de  la  couronne  y  ont  travaillé  pendant  des 


176  L'AFFAIRE    DU    COLLIER. 

années,    et,   ne  fùl-ce  qu'au   point   de   vue   de   la 
valeur  des  pierres,  c'est  un  trésor.  » 

Et  il  offrit  à  la  comtesse  de  lui  amener  les  Bôhmcr 
avec  leur  ])ijou.  Mme  de  la  Motte  accepta.  Dans 
les  premiers  jours  de  décembre,  le  beau-père,  Achet, 
disait  de  son  côté  aux  joailliers  que  son  gendre 
connaissait  une  comtesse  qui  avait  accès  auprès 
de  la  reine,  et  les  joailliers  lui  répondaient  qu'ils 
donneraient  1  000  louis  à  qui  leur  ferait  vendre  le 
collier.  Laporte  était  criblé  de  dettes. 

Le  cardinal  de  Rohan  se  trouvait  à  cette  époque 
en  Alsace.  Achet  et  Bassenge  arrivèrent  ainsi  rue 
Neuve-Saint-Gilles,  le  29  décembre,  avec  le  précieux 
écrin.  Il  lut  ouvert  devant  Jeanne.  Quelle  surprise! 
Un  étincellement  de  paillettes  lumineuses  se  jouant 
aux  angles  des  pierres  limpides,  mille  et  mille  petites 
flammes  multicolores,  vives  comme  des  éclairs,  qui 
jaillissaient  au  moindre  mouvement. 

Le  cardinal  revint  de  Saverne  le  3  janvier  1785. 
Le  21  janvier,  la  comtesse  eut  avec  les  joailliers 
une  deuxième  entrevue,  en  présence  de  M"^  Achet. 
Elle  leur  dit  que  le  collier  serait  peut-être  vendu 
dans  quelques  jours.  L'acquisition  en  sera  faite 
par  un  très  grand  seigneur.  Elle  ajoute,  et  insiste 
sur  ce  point  —  notez  la  prudence!  —  qu'elle  leur 
conseille  très  vivement  de  prendre  directement  avec 
lui  toutes  les  précautions  utiles  pour  les  arrange- 
ments qu'on  pouvait  songer  à  leur  proposer.  Quant 
à  elle,  elle  ne  veut  en  aucune  façon  être  mêlée  à 
l'affaire.  Son  nom  n'y  doit  pas  être  prononcé.  Les 
joailliers  lui  offrent  un  bijou  en  reconnaissance  du 
service  rendu.  Elle  ne  veut  pas  du  cadeau.  Elle 
n'en  agit  que  pour  les  obliger.    Et   elle  s'oppose 


à 


LE   COLLIER,  177 

même  à  ce  qu'on  la  considère  comme  une  intermé- 
diaire. Le  24  janvier,  à  sept  heures  du  matin,  Jeanne 
retourne  chez  les  joailliers  avec  son  mari,  pour  leur 
annoncer  la  visite  du  prince  cardinal  de  Rohan. 
«  C'est  bien  avec  lui,  insiste-t-elle  une  fois  de  plus, 
que  vous  prendrez  tous  les  arrangements  et  toutes 
les  précautions  nécessaires.  Gardez-vous  de  lui  dire 
que  je  suis  mêlée  à  Taflaire.  Si  j'ai  pu  vous  être 
utile,  je  me  déclare  suffisamment  récompensée.  »  Et 
elle  s'en  va. 

Peu  après,  arrive  le  cardinal.  Mme  de  la  Motte 
lui  a  fait  croire  que  la  reine  désire  acheter  ce 
bijou,  en  cachette  du  Roi  et  à  crédit,  se  trouvant 
pour  le  moment  démunie  d'argent.  La  reine  paiera 
à  échéances,  avait  dit  Jeanne  de  Valois,  de  trois  en 
trois  mois  :  pour  ce  marché,  elle  a  besoin  d'un  inter- 
médiaire, d'un  intermédiaire  qui,  par  sa  personne 
même  et  la  haute  considération  dont  il  est  envi- 
ronné, sera  une  garantie  aux  yeux  des  joailliers 
craintifs  de  faire  créance  d'une  somme  pareille,  et 
c'est  au  cardinal  que  la  reine  a  songé.  «  Pour  me 
déterminer,  écrit  le  prince  Louis,  Mme  de  la  Motte 
m'apporta  une  lettre  supposée  de  la  reine,  dans 
la([uelle  Sa  Majesté  paraissait  désirer  d'acquérir  le 
collier  et  marquait  que,  n'ayant  pas  pour  l'instant 
les  fonds  nécessaires  et  ne  voulant  pas  entrer  elle- 
même  dans  le  détail  des  arrangements  à  prendre, 
il  lui  serait  agréable  que  je  traitasse  cette  affaire, 
prisse  toutes  les  mesures  pour  l'acquisition  et  déter- 
minasse les  époques  de  payement  qui  pourraient 
convenir  '.  »  Comment  le  cardinal  put-il  croire  à  la 

1.  Doss.  Target,  lliLl.  v.  de  Paris,  ms.  de  la  rcscrvc. 

12 


178  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

réalité  d'une  telle  commission?  —  Un  pamphlétaire 
du  temps  dit  en  termes  très  justes  :  «  On  se  persuade 
si  facilement  ce  qu'on  désire  !  C'était  une  erreur  qui 
n'eût  pas  séduit  un  homme  ordinaire,  qui  ne  se  mire 
que  dans  une  eau  tranquille,  habitué  à  ne  calculer 
que  des  choses  du  sens  commun,  dont  les  idées  lentes 
et  mesurées  se  combinent  à  chaque  pas  qu'il  fait  : 
mais  c'était  une  erreur  qu'on  devait  penser  avoir  pu 
entraîner  l'esprit  vif  et  agité  de  M.  le  Cardinal,  en 
lui  faisant  adopter  par  penchant,  passion  même,  un 
arrangement  qui  fût  propre  à  nourrir  quelque  senti- 
ment, quelque  vue  nouvelle,  dans  les  labyrinthes 
continuels  de  son  imagination  '.  » 

Voilà  Rohan  chez  les  Buhmer  le  24  janvier  1785. 
La  parure  ne  lui  semble  pas  dun  joli  dessin  :  elle  est 
lourde,  massive.  Cette  fantaisie  Tétonne  de  la  part 
d'une  femme  d'un  goût  alerte  comme  Marie-Antoi- 
nette. Mais,  puisque  c'est  la  volonté  de  la  reine,  le 
marché  est  conclu.  Le  29  janvier,  les  joailliers  sont 
reçus  à  l'hôtel  de  Strasbourg  et  Rohan  fixe  les  con- 
ditions auxquelles  le  collier  sera  livré  :  un  million  six 
cent  mille  livres,  payables  en  deux  ans,  par  quartiers, 
de  six  mois  en  six  mois;  le  premier  versement  de 
quatre  cent  mille  livres  devant  être  fait  par  la  reine 
le  1"  août  1785.  La  livraison  du  bijou  aura  lieu  le 
1"  février.  Le  cardinal  met  lui-même  ces  conditions 
sur  papier  et  les  communique  à  Mme  de  la  l\Iotte, 
afin  qu'elles  soient  soumises  à  la  reine  et  ratifiées 
par  elle.  Le  30  janvier,  Jeanne  revient.  Sa  Majesté 
approuve  le  marché,  dit-elle,  mais  voudrait  ne  pas 
donner  sa  signature.  Rohan  insiste,  l'affaire  est  de 

L  Lettre  sui-  la  détention  de  S.  E.  M.  le  Cardinal,  p.  1M5. 


LE  COLLIER.  179 

conséquence  et  il  lui  faut  un  mot  d'écrit.  Enfin,  le 
31  janvier,  la  comtesse  lui  apporte,  à  l'hôtel  de 
Strasbourg ,  une  ratification  du  traité.  C'est  la 
feuille  même  écrite  par  le  cardinal  et  signée  par  les 
Bôhmer.  En  marge  de  chaque  article,  on  a  mis  le 
mot  «  approuvé  »  et  au  bas,  en  manière  de  signa- 
ture, «  Marie-Antoinette  de  France  ».  Jeanne  de 
Valois  ajoute  :  «  La  reine,  qui  agit  à  l'insu  du  roi 
toujours  contrarié  de  son  penchant  à  la  dépense,  a 
expressément  recommandé  de  ne  pas  laisser  sortir  le 
billet  de  vos  mains.  Ne  le  montrez  à  qui  que  ce  soit.  » 
La  veille  ,  Cagliostro  était  revenu  de  Lyon.  Le 
prince  s'empressa  de  le  consulter  sur  l'affaire  dont 
il  était  chargé.  «  Ce  Python,  écrit  l'abbé  Georgel, 
monta  sur  son  trépied.  Les  invocations  égyptiennes 
furent  faites  pendant  une  nuit  éclairée  par  une 
grande  quantité  de  bougies  dans  le  salon  même  du 
cardinal.  L'oracle,  inspiré  par  son  démon  familier, 
prononça  que  la  négociation  était  digne  du  prince, 
qu'elle  aurait  un  plein  succès,  qu'elle  mettrait  le  sceau 
aux  bontés  de  la  reine  et  ferait  éclore  le  jour  heu- 
reux qui  découvrirait,  pour  le  bonheur  de  la  France 
et  de  l'humanité,  les  rares  talents  de  M.  le  Car- 
dinal. »  Tout  à  fait  rassuré,  Rohan,  le  1"  février  au 
matin,  écrit  aux  bijoutiers  pour  les  presser  de  livrer 
la  parure.  Ceux-ci  d'accourir.  Ils  remettent  l'écrin 
et  apprennent  alors  que  le  collier  est  pour  la  reine, 
le  cardinal  ne  croyant  pas  enfreindre  les  volontés 
de  la  souveraine  en  leur  montrant,  pour  leur  tran- 
quillité ,  la  pièce  signée  :  Marie-Antoinette  de 
France.  Car  Rohan  était  très  bon.  Dans  ce  moment 
il  était  heureux  et  voulait,  dans  sa  bonté,  faire 
pratager  son  bonheur. 


ISO  LAFFAIRE   DU    COLLIER. 

Le  même  jour  Mme  de  la  Motte  revient  impatiente 
«  Le  collier? 

—  Le  voici. 

—  Sa  Majesté  Tattend  aujourd'hui  même. 

—  Je  le  porterai  aujourd'hui  même.  Mais  les 
intérêts  des  sommes  jusqu'au  jour  du  payement? 

—  La  reine  les  donnera,  »  répond  Mme  de  la  Motte. 

Et  elle  sort,  après  avoir  fixé  au  cardinal  rendez- 
vous  pour  le  soir,  à  Versailles.  Avant  de  monter  en 
voiture  le  prince  Louis  écrit  encore  aux  Bôhmer 
pour  leur  annoncer  qu'ils  recevront  les  intérêts  à 
courir  jusqu'aux  divers  versements;  puis,  muni  du 
bijou,  il  part.  Il  est  accompagné  de  son  valet  de 
chambre,  Schreiber,  chargé  du  précieux  fardeau. 
La  brume  du  soir  tombe  sur  les  larges  avenues  de 
la  ville  quand  on  arrive  au  logement  de  la  comtesse, 
place  Dauphine.  Au  pas  de  la  porte,  Rohan  renvoie 
son  valet  et,  prenant  la  boîte,  monte  seul  au  pre- 
mier. Mme  de  la  Motte  est  chez  elle.  Elle  a  tout 
ordonné  comme  pour  une  comédie.  Rohan  est 
introduit  dans  une  chambre  qui  a  une  alcôve  en 
papier  et  communique  avec  un  petit  cabinet  par 
une  porte  vitrée.  Une  «  lumière  sombre  »  éclaire  la 
pièce.  j\Ime  de  la  Motte  entrevoit  dans  les  mains  du 
prince  l'objet  de  ses  convoitises.  Elle  se  contient. 

—  La  reine,  dit-elle,  attend  le  collier.  » 
Quelques  minutes  s'écoulent.  On  entend  les  pas 

d'un  homme  qui  se  fait  annoncer  : 

(c  De  la  part  de  la  reine  !  » 

Par  discrétion,  le  cardinal  se  relire  dans  l'alcôve: 
mais  il  a  vu  la  silhouette  du  personnage,  un  grand 
jeune  homme,  entièrement  habillé  de  noir,  figure 
mince,  teint  pâle,  le  visage  allongé,  les  yeux  pro- 


LE   COLLIER.  181 

fonds  et  les  sourcils  noirs.  A  l'allure,  il  recon- 
naît le  même  homme  qui,  au  mois  d'août,  avait 
annoncé  dans  le  bosquet  la  promenade  de  Madame  et 
de  la  comtesse  d'Artois.  C'est  en  effet  Rétaux  do 
Yillelte,  qui  s'est  grimé.  L'homme  remet  un  billet. 
La  comtesse  le  fait  sortir  alors  jusque  sur  le  palier 
et,  se  rapprochant  du  cardinal,  lui  donne  lecture  de 
la  lettre.  La  reine  ordonne  de  remettre  le  collier  au 
porteur.  Le  cardinal  donne  l'écrin,  Mme  de  la  Motte 
le  tend  au  messager  qu'elle  fait  rentrer  :  Rétaux  le 
prend  et  part,  la  comtesse  étant  allée  lui  ouvrir  elle- 
même  la  porte.  Jeanne  dit  au  cardinal  que  cet  individu 
était  attaché  à  la  musique  du  roi  et  à  la  chambre  de 
la  reine  K  A  son  tour,  le  prélat  prend  congé. 

Le  soir,  de  retour  rue  Saint-Gilles,  Jeanne  de 
Valois  recevait  la  parure  des  mains  de  son  amant. 

1.  Quelques  jours  plus  tard,  Mme  de  la  Motte  dit  à  Rohan  que  cet 
homme  s'appelait  Desclaux.  Elle  empruntait  le  nom  du  garçon  attaché  à 
la  chambre  de  la  reine,  avec  lequel  elle  avait  dîné  il  y  avait  quelques 
années.  Desclaux  seul,  en  effet,  était  attaché  à  la  fois  à  la  chambre  de 
la  reine  et  à  la  musique  du  roi  (grande  chapelle,  symphonie  et  violons). 
C'est  ici  un  des  points  du  récit  où  la  démonstration  peut  être  faite 
d'une  manière  précise.  Mme  de  la  Motte  apparaîtra  innocente  ou  cou- 
pable, selon  que  ce  sera  Desclaux  ou  Rétaux  de  Villette  qui  aura  reçu 
le  bijou,  Desclaux  pour  le  donner  à  la  reine,  Rétaux  pour  le  lui  remettre 
à  elle.  Or,  tous  les  témoignages  concordent  pour  démontrer  que  ce  fut 
Rétaux  de  Villette  :  celui  du  cardinal  qui  reconnut  un  des  personnages 
de  la  scène  du  bosquet  où  Rétaux  avoua  avoir  figuré  ;  celui  de  Rosalie, 
la  femme  de  chambre,  qui  déclare  avoir  dans  ce  moment  ouvert  à  Rétaux 
la  porte  qui  était  condamnée  pour  tout  autre  que  pour  lui;  le  témoi- 
gnage de  Desclaux  lui-môme,  qui  affirme  n'avoir  jamais  porté  à  Mme  do 
la  Motte  une  lettre  de  la  reine,  et  que  celle-ci  ne  l'a  jamais  chargé  do 
remettre  à  la  reine  une  boîte  remplie  de  diamants.  «  La  vérité,  dit-il 
dans  son  interrogatoire  du  2  décembre  1785,  est  que  depuis  trois  ans  et 
demi  je  n'ai  pas  parlé  à  la  dame  de  la  Motte.  »  Enfin,  à  sa  confronta- 
tion du  23  mars  1786,  Mme  de  la  Motte  fut  contrainte  d'avouer  «  que  la 
déposition  de  Desclau.x  contenait  la  plus  exacte  vérité  »,  et,  dans  celle 
du  22  avril  au  cardinal,  que  Desclaux  n'était  jamais  venu  chez  elle, 
et  qu'il  était  faux  qu'on  fût  venu  chez  elle  chercher  le  collier  de  la 
part  de  la  reine;  —  ce  qui  ne  l'empêchera  pas  plus  tard,  dans  ses 
Mémoires,  de  redire  que  c'est  Desclaux  qui  porta  le  bijou  à  la  reine. 
[Vie  de  Jeanne  de  Saint-Bémy,  I,  361.)  —  Toutes  les  pièces  aux  Archives 
nationales,  parmi  la  procédure. 


XXI 


UN  SUPPLÉMENT  AUX  «  MILLE  ET  UNE  NUITS  » 


Combien  nous  devons  regfretler  qu'aucun  docu- 
ment ne  nous  révèle  ce  qui  se  passa  chez  la  com- 
tesse de  la  Motte,  rue  Neuve-Saint-Gilles,  en  ces 
premiers  jours  de  février  1785!  Le  merveilleux  bijou 
est  grossièrement  dépecé  avec  un  couteau  \  sur  la 
taille,  les  fenêtres  closes,  les  rideaux  tirés,  entre 
deux  chandelles  dont  la  lumière  est  rabattue.  Le 
comte,  la  comtesse  et  Rétaux  de  Villette  sont  pen- 
chés sur  ces  richesses  qu'ils  enfouissent  dans  le  fond 
des  tiroirs  à  l'approche  des  domestiques. 

Le  mercredi  des  Cendres,  9  février,  Jeanne  charge 
RéUiux  de  Villette  de  vendre  des  fragments  du 
collier.  Dès  le  15  février,  il  est  arrrté  les  poches 
pleines  de  diamants.  Les  historiens  n'ont  pas  encore 
noté  ce  fait  qui  suffit  cependant  à  dénoncer  les 
voleurs,  sans  doute  possible.  Le  12  février,  un  juif, 
bijoutier  au  Petit-Carreau ,  nommé  Adan ,  était 
venu  trouver  l'inspecteur  de  police  du  quartier 
Montmartre,  J.-Fr.  de  Brugnières,  pour  lui  dire 
qu'un    nommé   Rétaux   de   Villette    colportait   des 

1.  Déclaration  des  bijoutiers  anglais  à  qui  les  diamants  furen*  vendus. 


184  L  AFFAIRE   DU   COLLIER. 

brillants  chez  les  marchands  et  les  juifs,  les  offrant 
à  si  bas  prix  qu'on  ne  voulait  pas  les  acheter, 
soupçonnant  un  vol.  Cet  homme,  disait  Adan, 
«  avait  l'air  très  suspect  par  son  encolure  »  et  il 
devait  partir  incessamment  pour  la  Hollande  , 
avec  le  brocanteur  Abraham  Franc,  pour  y  vendre 
des  diamants.  Adan  ajoutait  que  Rétaux  lui  avait 
promis,  s'il  lui  achetait  ses  premières  pierres,  de 
lui  en  procurer  bien  d'autres  semblables  et  parmi 
lesquelles  il  y  en  aurait  de  très  belles. 

Brugnières  fait  une  perquisition  chez  l'ami  de 
Mme  delà  INIotte  dans  l'appartement,  au  cinquième, 
qu'il  occupe  rue  Saint-Louis  au  Marais  *.  Il  l'oblige 
à  une  déclaration  chez  le  commissaire  du  quartier. 
Confus,  hésitant,  Rétaux  finit  par  avouer  qu'il  tient 
les  diamants  d'une  dame  de  qualité,  parente  du  roi, 
nommée  la  comtesse  de  Valois  La  Moite.  S'il  a  fait 
difficulté  de  donner  son  nom,  c'est  que  la  damé  l'a 
prié  de  ne  rien  dire.  Encore  s'oppose-t-il  à  ce  que 
le  nom  qu'il  indique  soit  mis  par  écrit.  On  a  vu  plus 
haut  que  Jeanne  avait  été  surveillée  par  la  police. 
On  savait  qu'elle  «  faisait  des  affaires  »  et  comme 
on  n'avait  reçu  aucune  plainte  en  vol  de  bijoux,  on 
crut  qu'il  s'agissait  encore  là  d'une  de  ces  affaires 
dont,  moyennant  bénéfice,  il  lui  arrivait  de  se 
charger-.  Jeanne  de  Valois  en  fut  donc  quitte  pour 
la  peur,  mais  l'aventure  lui  ouvre  les  yeux  sur  le 
danger  de  négocier  à  Paris  des  diamants  en  trop 
grande  quantité.  Elle   décide  que  son  mari  ira  se 


L  Au  numéro  53.  La  rue  Saint-Louis  au  Marais  correspondait  à  la 
portion  de  la  rue  de  Turcnne  actuelle  comprise  entre  la  rue  des  Francs- 
Bourpcois  et  la  rue  Chariot. 

2.  Déposition  de  l'inspecteur  de  Brugnières,  11  avril  1786. 


UN   SUPPLÉMENT   AUX    «  MILLE   ET   UNE   NUITS  ».    185 

défaire  en  Angleterre  de  la  majeure  partie  du  col- 
lier, et,  d'autre  part,  elle  insiste  pour  que  Rétaux 
aille  vendre  des  brillants  en  Hollande.  Mais  celui-ci 
ne  se  soucie  plus  de  la  commission. 

La  Motte  partit  pour  Londres  le  10  ou  le  12  avril  ', 
en  compagnie  d'un  capitaine  irlandais  au  service 
de  la  France,  le  chevalier  Jean  O'Neil.  Un  capucin 
irlandais,  le  Père  Barthélémy  Mac  Dermott,  qui 
avait  séjourné  dans  la  maison  de  son  ordre  à  Bar- 
sur- Aube,  où  le  comte  l'avait  connu,  et  qui  était 
aumônier  de  l'ambassade  de  France  en  Angleterre, 
lui  rendit  de  grands  services.  La  Motte  disait  que 
ses  diamants  provenaient  d'une  boucle  de  ceinture, 
depuis  longtemps  dans  sa  famille,  bijou  démodé  et 
dont  il  désirait  se  défaire.  Il  entre  en  rapport  avec 
les  principaux  bijoutiers  de  Londres,  Robert  et 
William  Gray,  associés  dans  New  Bond  Street,  et 
Nathaniel  JefTerys,  joaillier  dans  Piccadilly ,  qui 
enverront  dans  la  suite  leurs  déclarations  au  procès. 
Le  comte  se  présentait  les  mains  pleines  de  bril- 
lants du  plus  grand  prix.  Quelques-uns,  dirent  les 
bijoutiers,  étaient  endommagés,  comme  s'ils  avaient 
été  arrachés  d'une  parure,  par  une  main  hâtive  et 
maladroite,  avec  un  couteau.  C'étaient  les  diamants 
du  collier.  Les  joailliers  les  reconnurent  plus  tard 
aux  dessins  qui  leur  fm-ent  transmis  par  les  soins 
de  Bôhmer  et  de  Bassenge  *.  La  Motte  les  offrait 
tellement  au-dessous  de    leur   valeur   que,    à   leur 

1.  Il  se  présenta  chez  le  joaillier  Jefferys  le  23  avril.  Déposition  de 
Jefferys,  19  déc.  n85,  brochure  in-12,  p.  34. 

2.  C'est  d'après  ces  dessins,  représentant  chaque  pierre  du  collier  en 
grandeur  de  l'original,  que  M.  de  Bluze  a  pu  de  nos  jours  reconstituer 
en  cristal  de  roche  le  collier  de  la  reine  ;  ce  qui  nous  a  permis,  grâce 
à  l'obligeance  de  M.  de  Bluze,  de  mettre  dans  ce  livre  une  image  qui 
en  donne  une  idée  d'une  exactitude  parfaite. 


186  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

tour,  les  bijoutiers  ano^lais  soupçonnèrent  un  larcin. 
Ils  firent  prendre  des  informations  par  Fambassadc 
de  France,  mais  comme  il  n'était  toujours  question 
daucun  vol  de  diamants,  ils  consentirent  à  négo- 
cier et.  Ils  achèrent  à  La  Motte  des  brillants  pour 
plus  de  deux  cent  quarante  mille  livres,  payées 
partie  argent  comptant,  partie  par  une  lettre  de 
change  sur  Perregaux,  banquier  à  Paris;  d'autres, 
s'élevant  à  une  valeur  de  soixante  mille  livres, 
furent  laissés  par  le  comte  entre  leurs  mains  pour 
être  montés  en  bijoux  de  diverses  sortes  ;  d'autres 
enfin,  représentant  une  somme  de  huit  mille  livres 
sterling-,  furent  échang-és  en  hâte  contre  les  objets 
les  plus  divers,  dont  nous  avons  la  liste  :  un  assor- 
timent de  montres  avec  leurs  chaînes,  des  boucles 
de  rubis,  des  tabatières  à  miniatures,  des  colliers 
de  perles,  des  pendants  d'oreille  et  une  bague  en 
brillants,  «  un  écran  à  feu,  un  entonnoir  et  son 
verre,  deux  très  belles  épées  d'acier,  quatre  rasoirs, 
deux  mille  aiguilles,  un  tire-bouchon,  une  agraffe 
de  chemise,  une  paire  de  pincettes  à  asperges,  un 
portefeuille  de  soie,  une  bourse,  un  grand  couteau 
à  découper  et  sa  fourchette,  un  syphon,  des  étuis 
pour  cure-dents,  etc.,  »  et  toute  «  une  pacotille  » 
de  perles  et  un  lot  d'autres  bijoux.  Un  collier  à  un 
rang  et  une  paire  de  girandoles  remis  par  le  joail- 
lier Gray  sont,  à  eux  seuls,  estimés  trois  mille  livres 
sterling  et  la  pacotille  de  perles  à  une  valeur  égale*. 
Si  l'on  songe  à  la  dépréciation  que  les  diamants 
avaient   subie    du    fait   d'avoir  été   enlevés   de   la 

1.  Confrontation  de  Victor  Laisus,  valet  de  ciianibre  du  comte  de  la 
Motte,  au  cardinal  do  Rolian,  17  avril  17S6,  Ârch.  nat.,  X',  B/1417,  et 
intcrr.  du  P.  Mac  Derniott  dans  le  doss.  Target,  Dibl.  v.  de  Paris,  vas. 
de  la  réserve. 


UN    SUPPLÉMENT   ALX    «  MILLE    ET    UNE    NUiTS  ».    187 

parure,  du  fuit  d'avoir  été  endommag-és  par  celui 
qui  les  avait  dessertis  et  par  le  rabais  que  La  Motte 
consentait  dans  sa  hâte  à  s'en  défaire,  on  voit  que 
la  majeure  partie  du  Collier  fut  par  lui  vendue, 
échangée  ou  laissée  entre  les  mains  des  bijoutiers 
Gray  et  Jefferys.  De  son  côté  Mme  de  la  Motte 
vend  des  diamants  à  Paris,  en  mars  1783,  pour 
36  000  livres  au  joaillier  Paris.  En  avril,  elle  profite 
de  la  présence  chez  elle  dun  i\l.  Filliau,  de  Bar- 
sur-Aube,  pour  lui  faire  vendre  à  un  bijoutier  de 
ses  cousins  pour  30000  livres  de  diamants*.  Elle 
avait  une  dette  de  12  650  livre-  chez  Régnier,  son 
joaillier,  dont  elle  s'acquitte  à  cette  date,  non  en 
espèces,  mais  en  diamants.  De  plus  elle  lui  en  vend 
pour  27  ijiO  livres  et  lui  en  confie  pour  50  000  livres 
afin  qu'il  en  compose  diverses  parures.  Au  mois  de 
juin,  elle  lui  en  porte  encore  pour  16  000  livres,  lui 
disant  cette  fois  qu'elle  est  chargée  de  les  vendre 
pour  une  de  ses  amies.  Elle  se  libère  en  diamants 
d'une  dette  contractée  chez  «  le  sieur  ]\Iardoché, 
rue  aux  Ours  ».  Elle  achète,  payant  toujours  en 
diamants,  des  chevaux,  des  voitures,  des  livrées, 
deux  pendules ,  dont  l'horloger  Furet  reçoit 
2  700  livres  en  deux  brillants,  «  deux  pots  à  oille  », 
qui  lui  sont  fournis  par  un  juif.  Et,  malgré  tous  ces 
diamants  répandus  de  toute  part ,  Régnier  voit 
encore  chez  elle  un  écrin  de  brillants  qu'il  estime  à 
100  000  livres  pour  le  moins,  et  le  comte  de  la  Motte 
en  conserve  de  son  côté  par  devers  lui  pour 
30000  livres-.  C'est  donc  le  collier  tout  entier  que 

1.  Note  de  la  main  de  Mme  de  la  Motte  au  verso  de  l'état  du  linire 
donri-'  par  elle  à  sa  blanchisseuse  le  15  août  1785,  Arch.  nat.,  X',  B/1-117 

■2.  Confrontation  du  P.  Lolli  au  cardinal  de  Rohau,  IG  mars  nSO. 
Arch.  7iat.,  X',  B/UH. 


188  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

nous  pouvons  suivre  dans  sa  dispersion  par  Jeanne 
de  Valois  et  son  mari  entre  les  mains  des  marchands 
de  Paris  et  de  Londres  et  dont  nous  trouvons  les 
restes  dans  leurs  propres  écrins. 

On  ne  s'étonnera  pas  que  Mme  de  la  Motte  ail 
jugé  qu'une  nouvelle  absence  du  cardinal  de  Rohan 
fût  nécessaire  à  ce  moment.  On  vit  donc  arriver  une 
nouvelle  petite  lettre  bordée  d'un  liséré  bleu.  «  Ces 
billets ,  dit  Georgel ,  étaient  entre  les  mains  de 
Mme  de  la  Motte  la  baguette  enchantée  de  Circé.  » 
«  Votre  absence,  disait  la  reine,  devient  nécessaire 
aux  mesures  que  je  crois  devoir  prendre  pour  vous 
placer  où  vous  devez  être.  «  Jeanne  préparait  d'autre 
part  l'opinion  à  son  brusque  changement  de  fortune 
en  annonçant  à  tous  que  son  mari  revenait  d'An- 
gleterre après  avoir  fait  aux  courses  des  gains 
importants. 

Le  mari  revient  de  Londres  dans  la  nuit  du  2  au 
3  juin  et,  comme  sortant  de  terre,  ce  sont  des  che- 
vaux, des  livrées,  des  carrosses,  des  meubles,  des 
bronzes,  des  marbres,  des  cristaux,  un  luxe  éblouis- 
sant. Les  visiteurs  s'amusaient  rue  Saint-Gilles  d'un 
oiseau  automate  qui  chantait  en  battant  des  ailes. 
La  comtesse  l'avait  échangé  contre  un  diamant  de 
quinze  cents  livres.  Un  mobilier  immense  est  envoyé 
à  Bar-sur-Aube  :  quarante-deux  voitures  de  rouliers 
y  arrivent  à  la  file.  C'est  le  Père  Loth  qui  a  surveillé 
l'emballage,  dirigé  le  .départ.  Texier,  tapissier  de 
la  rue  Saint-Louis,  a  fourni  les  étoffes,  tentures, 
tapis  pour  cinquante  mille  francs;  Gervais,  Four- 
nier  et  Héricourt,  du  faubourg  Saint-Antoine,  ont 
vendu  les  meubles  meublants  ;  Chevalier  les  statues 
de  bronze,  Adam  les  marbres,  Sikes  les  cristaux.  On 


UN   SUPPLÉMENT   AUX    «  MILLE   ET   UNE   NUITS  ».    189 

admirait  un  lit  de  velours  cramoisi,  garni  de  cré- 
pines et  de  galons  d'or,  semé  de  paillettes  et  de 
perles.  Les  époux  La  Motte  eurent  à  Bar-sur-Aube 
six  voitures  et  douze  chevaux.  Jeanne  aimait  sur- 
tout son  «  cabriolet  léger,  fait  en  forme  de  ballon  et 
élevé  de  plus  de  dix  pieds  ». 

Elle  avait  fait  son  entrée  dans  la  petite  ville,  pré- 
cédée de  plusieurs  courriers,  assise  à  la  droite  de 
son  mari  dans  sa  berline  anglaise  peinte  en  gris 
perle  avec  armoiries,  doublée  de  drap  blanc,  les 
coussins  et  tabliers  en  taffetas  blanc  :  les  armoiries 
étaient  aux  armes  des  Valois  avec  la  devise  :  Rege 
ab  avo  sangainem,  nomen  et  lilia  —  du  roi  Tancêtre, 
je  tiens  le  sang,  le  nom  et  les  lis.  L'attelage  se  com- 
posait de  quatre  juments  anglaises  à  courtes  queues. 
Des  laquais  par  derrière,  et,  sur  le  marchepied,  pour 
ouvrir  la  porte,  <(  un  nègre  couvert  d'argent  de  la 
tête  aux  pieds  ».  Plus  étonnants  encore  étaient  la 
bijouterie  et  le  trousseau  de  Madame,  la  rivière  de 
diamants,  la  parure  de  topazes,  les  robes  en  pièces 
brodées  de  Lyon.  Voici  la  description  de  l'une  d'elles 
d'après  un  inventaire  d'huissier  qui  ne  se  répand 
pas  en  exagérations  poétiques  :  «  Satin  blanc , 
brodé  or  et  argent  et  soie  de  différentes  couleurs, 
avec  guirlandes  et  épis,  et  lesdites  guirlandes  entou- 
rées d"un  velours  noir  et  de  plumes  et  bordées  de 
blondes  (dentelles^  chevillées  avec  bouquets  déta- 
chés de  différentes  soies  '.  » 

Quant  au  comte,  il  avait  à  tous  les  doigts  des 
bagues  ornées  de  rubis  et  d"émeraudcs,  et  se  pro- 
menait avec  trois  ou  quatre  chaînes  de  montre  sur 

1.  Arch.  nat.,  X',  B/H17. 


190  l'affaire  du  collier. 

restomac.  Voici  sa  garde-robe  :  un  habit  de  satin, 
veste  et  culotte,  mouchetés  blanc  et  noir;  un  autre 
des  quatre  saisons  en  velours;  un  autre  de  prin- 
temps et  d'automne  en  velours,  les  boutons  en  dia- 
mants; habit  et  culotte  de  velours  cramoisi  en  bro- 
derie de  Lyon,  pailletés  d"or,  boutons  en  or  ciselé, 
veste  de  satin  brodée  pareillement  en  or;  un  habit 
frac  de  taffetas  flambé  de  différentes  couleurs;  un 
habit  de  drap  couleur  de  crapaud,  boutons  dorés  à 
la  turc;  un  frac  de  soie  cannelée  boutons  d'argent, 
à  soleils,  avec  des  diamants  autour;  un  frac  de 
taffetas  cerise;  un  frac  de  drap  pistache;  un  habit 
noir  en  drap  de  soie,  brandebourgs  de  soie  et  bou- 
tons pareils,  veste  et  culotte  pareilles;  un  habit  de 
mousseline  en  soie  rayée  et  flambée ,  boutons 
pareils  ;  un  habit  de  soie  camelot  à  brandebourgs, 
boutons  pareils  ;  un  habit  de  drap  vert  galonné  or  et 
argent,  parement  et  collet  de  velours  cramoisi,  bou- 
tons en  corne  de  cerf;  un  habit  couleur  vert  de 
mer,  boutons  de  cuivre  jaune;  un  frac  de  drap 
flambé  en  brun,  doublé  en  soie,  boutons  de  cuivre 
doré;  un  habit  couleur  chair,  brodé,  en  soie,  avec 
sa  veste  et  sa  culotte;  un  frac  en  soie  rayée  cannelé 
bleu  ;  un  habit  de  drap  de  coton  chamarré  ;  —  ceci 
sans  compter  les  vêtements  que  le  comte  de  la  Motte 
emporta  en  Angleterre  et  qui  ne  se  trouvent  pas 
dans  cette  liste,  sans  compter  les  mouchoirs  en 
batiste  garnis  de  matines,  les  manchettes  et  jabots 
en  point  d'Angleterre,  les  chemises  en  toile  fine, 
tous  les  accessoires  de  la  toilette  et  tous  les  vête- 
ments ordinaires,  vêtements  de  maison,  robes  de 
chambre,  etc.  K 

1.  Inventaire  des  objets  laissés  dans  leur  maison   de  Bar-sur-Aubo 


UN    SUPPLEMENT   AUX    «  MILLE   ET   UNE   NUITS  ».    191 

Le  comte  et  la  comtesse  donnaient  fêtes  sur  fêtes, 
réceptions  sur  réceptions.  Ils  tenaient  table  ouverte. 
On  dînait  chez  eux  lors  même  qu'ils  n'y  étaient  pas. 
Le  luxe  dans  la  maison,  en  vaisselle  plate  et  en  vale- 
taille, était  tel  que  les  gens  du  pays  n'avaient  jamais 
rien  vu  de  pareil;  mais  ils  avaient  tous  connu  la 
misère  de  Nicolas  de  la  Motte  et  celle  de  Jeanne  de 
Valois.  Aussi,  comme  Tobserve  Beug-not,  qui  était  à 
ce  moment  à  Bar-sur-Aube,  on  ne  s'abordait  plus 
dans  la  rue  qu"en  se  demandant  quel  était  ce  supplé- 
ment aux  Mille  et  une  Xiiits  '. 

Ces  faits  contribuent  à  faire  comprendre  Jeanne 
de  Valois.  Si  grande  qu'ait  pu  être  la  somme  d'ar- 
gent qu'elle  venait  de  se  procurer,  ces  dépenses 
étaient  sans  mesure  aucune.  Songeait-elle  à  la  vie 
courante,  au  lendemain?  Un  collier  d'un  million  de 
livres  lui  tomberait-il  entre  les  mains  chaque  mois? 
Nous  retrouvons  ici  la  mendiante  qui  passe  de  la 
misère  à  un  luxe  disproportionné.  De  proportion, 
d'ordre  et  de  mesure,  elle  n'en  pouvait  avoir;  nulle 
éducation,  nulle  habitude  dans  la  vie  de  famille  ne 
lui  en  avaient  donné. 


par  le  comte  et  la  comtesse  de  la  Motte,  fait  les  9,  10  et  1-2  septembre, 
Archiver  nationales,  X',  B/14n.  Cet  inventaire  est  précieux,  non  seule- 
ment par  les  détails  qu'il  contient,  mais  parce  qu"il  permet  de  con- 
trôler, en  en  montrant  Texactitude,  les  descriptions  que  Bcugnot  t'ait 
dans  ses  Mémoires,  racontant  à  cette  date  la  vie  des  époux  La  Motte 
à  Bar-sur-Aube. 

1.  Ces  faits,  d'après  Betignot  et  d'après  l'auteur  do  l'Histoire  authen- 
tique, qui  se  trouvèrent  l'un  et  l'autre  à  cette  date  à  Bar-sur-Aube,  et 
d'après  les  informations  recueillies  pour  son  plaidoyer  par  M"  Target 
(Bibl.  V.  de  Paris,  ms.  de  la  réserve),  et  contrôlés  par  linventairc  des 
9-12  déc.  {Arcli.  nat.,  X',  B/1417).  Encore  cet  inventaire  n'est-il  pas 
complet,  une  grande  partie  des  effets,  et  les  plus  précieux,  a3ant  été, 
les  uns  mis  à  l'abri  par  les  La  Motte  chez  leurs  parents  de  Surmont,  les 
autres  emportes  par  le  comte  en  Angleterre. 


192  L'AFFAIRE    DU   COLLIER. 

A  son  tour  elle  est  donc  assise  parmi  les  coussins 
de  satin  bleu  turquin,  dans  un  carrosse  à  six  che- 
vaux, la  petite  mendiante  qui,  jadis,  grelottant  de 
froid,  suivait  de  ses  grands  yeux  efTarés  les  dames 
portées  comme  en  des  nids  de  soie  et  de  dentelles, 
dans  leurs  voitures  brillantes,  bruyantes,  roulant 
sur  le  pavé  du  roi. 


XXII 


BETTE    D'ÉTIENVILLE, 
BOURGEOIS    DE    SAINT-OMER' 


Mme  de  la  Motte  était  en  possession  du  Collier 
depuis  le  l*""  février  1785. 

Quelques  jours  après,  le  8  ou  le  9  du  même  mois, 
un  certain  Bette  d'Étienville,  venu  de  Saint-Omer 
pour  solliciter  le  privilège  des  almanachs  chantants 
et  qui  fréquentait ,  dans  les  clubs  naissants ,  les 
gazetiers  et  les  nouvellistes,  fut  abordé  au  café  de 
Valois,  sur  les  jardins  du  Palais-Royal,  par  un  par- 
ticulier qui  dit  s'appeler  Augeard  et  être  l'intendant 
d'une  dame  de  qualité.  «  Ses  cheveux  blonds,  dit 
d'Étienville,  commençaient  à  blanchir.  11  était  peu 
chargé  d'embonpoint.  Il  avait  l'œil  ouvert  et  bleu  et 
la  taille  un  peu  au-dessus  de  l'ordinaire  ^.  «  C'était 

1.  Voir  les  nombreux  mémoires  rédigés  pour  Bette  d'Étienville,  le 
baron  de  Pages,  le  comte  de  Précourt,  l'abbé  Mulot,  et  contre  eux,  en 
faveur  de  Loque  et  Vauclier;  puis  les  interrogatoires  et  confrontations 
des  témoins  et  accusés,  aux  Arch.  nal.,  X',  B/Hn,  et  les  déclarations 
de  Bette  d'Kticnvillo  qui  se  trouvent  dans  le  dossier  Target,  Bibt.  v. 
Paris,  ms.  de  la  réserve. 

2.  Bette  d'Kiicnville,  Jt(}po)ise  au  baron  de  lùnjes,  dans  la  l'ollcction 
complète,  111,  M. 

13 


194  L'AFFAIRE   DL'    COLLIEIl. 

Rétaiix  de  Villello'.  Connaissance  fut  bientôt  faite. 
Après  avoir  obtenu  la  promesse  d'une  confiance 
illimitée,  dvme  docilité  sans  borne  et  d'une  discré- 
tion à  toute  épreuve,  l'intendant  Augeard  déclara 
à  son  compagnon  qu'il  allait  faire  sa  fortune.  Le 
compagnon  en  avait  besoin. 

Jean-Charles-Vincent  Bette,  qui  signait  :  «  de 
Bette  d'Étienville,  bourgeois,  vivant  noblement  de 
ses  biens  en  la  ville  de  Saint-Omer,  »  était  un  jeune 
homme  de  vingt-sept  ans,  fils  d'un  ouvrier  tireur  de 
pierres  blanches,  qui  n'avait  jamais  eu  denier  vail- 
lant. Après  des  études  en  chirurgie  à  Lille  —  on 
sait  à  quel  point  ces  études  étaient  alors  rudimen- 
taires,  —  il  avait  obtenu  le  brevet  de  sous-aide- 
major  dans  les  hôpitaux  de  l'armée.  On  contait 
l'histoire  de  ses  noces  avec  une  vieille  demoiselle. 
Le  jour  était  fixé,  quand  Bette,  allant  à  la  comédie, 
vit  jouer  Nanine.  Le.  rôle  de  la  baronne  d'Olban  le 
frappa.  Si  j'allais  épouser  une  baronne  dOlban! 
idée  qui  l'effraie.  Il  se  cache  chez  un  ami  et  part  le 
lendemain  pour  Lille;  mais  la  future,  instruite  de 
ses  démarches,  s'était  placée  dans  la  diligence,  si 
bien  qu'au  point  du  jour  Bette  trouve  sa  «  promise  » 
'à  ses  côtés.  L'afTaire  s'arrangea  :  l'un  n'était  effrayé 
que  du  mariage,  l'autre  décidée  à  s'en  passer.  Ils 
arrivent  chez  la  mère  de  Bette,  se  disent  mariés, 
vivent  ensemble.  Or  la  demoiselle  était  réellement 


l.  La  femme  de  chambre  de  Mme  de  la  Motte,  Rosalie,  dans  sa 
confrontation  au  cardinal  de  Rohau,  trace  le  portrait  de  Villette  : 
«  d'une  taille  moyenne,  ni  gros  ni  maigre,  les  cheveux  blonds  et  même 
un  peu  gris,  quoiqu'il  n'ait  que  trente-quatre  ou  trente-cinq  ans,  ayant 
beaucoup  de  couleurs,  les  yeux  bleus  ».  Le  signalement  est  identique. 
Dans  la  suite  quand  Étienville  vit  combien  Talfaire  de  Mme  de  la  Motte 
devenait  mauvaise,  il  nia  Fidentité  cntfe  Rétaux  et  Augeard,  afin  do 
se  dégager  de  toute  complicité. 


BETTE    D'ÉTIENVILLE.  195 

un  peu  baronne  dOlban.  Elle  tracasse,  la  mère  se 
plaint  et  Bette,  pour  se  débarrasser,  dévoile  le 
mystère;  mais  la  mère  était  scrupuleuse  et  les  fit  se 
marier. 

Le  galant  demeura  auprès  de  sa  femme  dix-huit 
mois,  «  vivant  noblement  de  ses  biens  ».  Un  jour 
elle  refusa  de  laisser  vendre  le  peu  qui  lui  en  res- 
tait. Et  Bette  de  la  mettre  sur-le-champ  au  couvent 
de  Sainte-Catherine  à  Saint-Omer,  pour  aller  cher- 
cher meilleure  fortune  à  Paris.  Il  y  demeurait  rue 
du  Petit-Lion,  chez  le  sieur  Lefèvre,  vinaigrier,  au 
moment  où  Rétaux  de  Villette,  sous  le  personnage 
du  sieur  Augeard,  intendant  d'une  dame  de  qualité, 
le  rencontra.  La  charité  publique  venait  de  le  faire 
sortir  de  l'Hôtel  de  la  Force,  où  des  dettes  criardes 
l'avaient  fait  emprisonner. 

Augeard  déclare  donc  à  d'Etienville  qu'il  va  faire 
sa  fortune.  «  Ce  projet,  répond  d'Etienville,  me 
convient  à  ravir.  »  Il  ne  s'agit,  dit  Augeard,  que  de 
trouver  un  gentilhomme  titré  qui  veuille  épouser 
une  dame  encore  jeune  et  jolie,  d'une  figure  très 
aimable  et  d'un  caractère  très  doux,  jouissant  de 
vingt-cinq  mille  livres  de  rente,  et  au  sort  de 
laquelle  un  prince,  l'un  des  plus  grands  seigneurs 
du  royaume,  prend  un  intérêt  particulier.  «  Vous 
préviendrez  ce  gentilhomme,  poursuit  Augeard, 
qu'il  ne  pourra  voir  sa  future  que  le  jour  du  mariage 
et  vous  l'exciterez  à  la  confiance.  Vous  lui  annon- 
cerez encore  que  si,  par  le  contrat  de  mariage,  on 
stipule  la  séparation  des  biens,  il  sera  dédommagé 
par  une  pension  de  r>  000  livres  et  qu'il  recevra  un 
gros  présent  le  jour  de  ses  noces;  qu'on  lui  payera 
ses  dettes  et  qu'on  lui  fera  obtenir,  s'il  est  militaire, 


196  L  AFFAIRE   DV    COLLIEU. 

la  place  qu'il  demandera,  celle-ci  serait-elle  occu- 
pée. »  Une  seule  condition  était  exigée  en  retour, 
que  le  gentilhomme  en  question  fût  de  noblesse 
authentique  et  quil  produisît  ses  titres  afin  qu'on 
les  pût  examiner  avant  daller  plus  avant. 

«  J'acceptai,  dit  Bette,  ces  propositions  avec 
transport.  »  Le  jour  même  il  se  met  en  campagne, 
s'adressant  en  premier  lieu  au  comte  Xavier  de 
Vinezac,  capitaine  d'infanterie  attaché  au  maréchal 
de  Mailly,  mais  qui  ne  fournit  pas  les  titres  demandés. 
Il  n'est  pas  plus  heureux  auprès  de  M.  de  Laurio- 
Vissec,  avocat  au  Parlement.  Celui-ci  à  vrai  dire, 
âgé  de  soixante  ans,  eût  peut-être  semblé  un  peu 
mûr  pour  les  noces.  L'histoire  étonnante  n'avait  pas 
tardé  à  se  répandre.  Louis  Cardinal  de  Beaurepaire, 
ancien  gentilhomme  servant  de  la  reine^  avait  fait 
connaître  les  conditions  du  mariage  à  l'abbé  de 
Saint-André,  aumônier  du  prince  de  Condé,  qui  en 
avait  informé,  par  une  lettre  du  22  mai,  Boger- 
Guillaume,  baron  de  Fages-Chaulnes,  garde  du 
corps  de  Monsieur.  Le  baron  de  Fages,  cadet  de 
Gascogne,  hâbleur  et  criblé  de  dettes,  semblait 
l'homme  de  la  situation.  Ce  fut  d'ailleurs  aussitôt 
son  avis,  car  il  courut  chez  l'abbé  Mulot,  chanoine 
prieur  de  Saint-Victor,  qui  s'était  intéressé  à  Bette 
quand  celui-ci  était  en  prison.  L'abbé  IMulot  mit  le 
baron  en  rapport  avec  le  bourgeois  de  Saint-Omer. 
Les  deux  hommes  s'entendirent  à  merveille  et  Bette, 
dans  les  jardins  du  Palais-Boyal,  put  annoncer  à 
Augeard  que  le  gentilhomme  était  trouvé. 

Le  gentilhomme  est  trouvé.  «  Il  est  pauvre  mais 
sensible;  »  c'est  le  baron  de  Pages  lui-même  qui 
parle.  Ce  n'est  pas  l'intérêt  qui  le  décide;  c'est  le 


BETTE    D  ÉTIENVILLE.  197 

portrait  de  la  prétendue  :  «  dons  de  la  nature,  talents 
agréables,  qualités  de  l'esprit  et  du  cœur,  naissance 
illustre  et  bien  prouvée,  alliances  importantes,  une 
fortune  acquise  de  25  000  livres  de  rente  et  qui 
devait  au  moins  quintupler.  »  On  voit  donc  très 
bien  que,  parmi  tant  de  raisons  d'épouser,  la  for- 
tune n'était  pas  la  raison  déterminante. 

«  Une  faute  il  est  vrai,  ternit  cet  éloge.  »  La 
future  «  est  victime  d'une  faiblesse  que  certaines 
personnes  ne  pardonnent  jamais  ».  C'est  toujours 
le  baron  de  Fages  qui  parle.  La  belle  a  un  enfant 
de  quinze  ans  que  lui  a  fait  jadis  le  grand  seigneur. 
On  aura  l'enfant  en  sus  de  la  mère.  Notre  gentil- 
homme a  le  cœur  généreux.  «  Il  ne  croit  pas  qu'une 
faute,  qu'ont  pu  effacer  les  larmes  du  repentir,  soit 
un  crime  irrémissible.  Si  le  portrait  est  ressemblant 
—  et  pourquoi  en  douter  si  les  sommes  sont  exac- 
tement versées  chez  le  notaire?  —  il  n'hésitera  pas 
d'unir  son  sort  à  celui  d'une  femme  qu'il  croit  aussi 
respectable  que  malheureuse.  »  Noble  mépris  des 
vieux  préjugés. 

Le  3  avril  Augeard  informe  le  bourgeois  de  Saint- 
Omer  que  l'on  est  très  content  de  ses  bons  offices, 
qu'il  peut  considérer  sa  fortune  comme  faite  et  que, 
dès  le  lendemain,  il  sera  présenté  à  la  dame  en 
question.  En  effet  le  4  avril,  à  dix  heures  du  soir, 
dans  un  fiacre  dont  les  panneaux  ont  été  relevés, 
Augeard  mène  notre  homme  en  une  maison  dont  il 
lui  est  interdit,  sous  les  plus  grandes  menaces,  de 
s'enquérir.  «  Si  vous  cherchez  à  connaître  l'endroit 
où  je  vous  conduis,  vous  êtes  un  homme  perdu.  » 
On  entre  par  une  porte  cochère  basse,  dont  les  bat- 
tants sont  immédiatement  refermés.    Au  premier, 


198  l'affaire  du  collier. 

un  salon  où  d'Elienville  est  présenté  à  une  femme 
charmante  qui  était  seule  et  lui  fît  le  plus  gracieux 
accueil.  Elle  avait  trente-quatre  ans  environ,  de 
l'embonpoint,  une  belle  figure  et  des  yeux  noirs. 
Elle  causa  avec  autant  d'esprit  que  de  confiance  et 
d'abandon,  s'informant  avec  intérêt  du  baron  de 
Fages.  Tout  ce  que  d'Etienvilie  lui  en  dit  eut  son 
approbation.  On  se  sépara  assez  avant  dans  la  nuit, 
et  un  fiacre,  aux  panneaux  toujours  relevés,  ramena 
le  bourgeois  de  Saint-Omer  au  Palais-Royal.  Il 
avait  été  convenu  qu'on  se  reverrait  le  lendemain. 

Des  recherches  ultérieures  firent  retrouver  à 
d'Etienville  le  domicile  mystérieux  où  on  le  condui- 
sait ainsi  la  nuit  :  c'était  le  numéro  13  de  la  rue 
Neuve-Saint-Gilles,  la  maison  même  de  Mme  de  la 
JMotte.  Quant  à  la  charmante  femme  qu'il  y  rencon- 
trait, il  nous  est  possible  de  lidentifier;  c'était  cette 
autre  Mme  de  la  Motte,  de  son  nom  de  jeune  fille 
Marie-Josèphe-Fran(2oise  de  Waldburg-Frohberg,  qui 
avait  été  mise  à  la  Bastille  pour  des  escroqueries 
où  elle  avait  compromis  les  noms  de  la  reine,  de  la 
comtesse  de  Polignac  et  de  la  princesse  de  Lam- 
balle,  puis  transférée  de  la  Bastille  chez  le  nommé 
Macé,  qui  tenait  à  la  Yillette  une  pension  pour  pri- 
sonniers par  lettres  de  cachet,  d'où  elle  s'était  évadée 
presque  aussitôt.  Elle  s'était  sauvée  en  Allemagne, 
d'où  elle  était  revenue  en  France  *. 

Étienville  avait  dû  faire  bonne  impression  car, 
dès  le  5  avril,  à  la  deuxième  entrevue  nocturne,  ce 

1.  Rapport  en  date  du  28  janvier  1786  au  lieutenant  de  police.  Arch. 
nat.,  0'/434.  et  Bastille  dévoilée,  fasc.  VIII,  p.  133-34.  On  conserve  à  !a 
tiibl.  nat.  (Xouv.  acq.  fr.  6578),  un  recueil  de  lettres  autographes  de 
Mme  de  la  Motte,  née  de  Waldburg-Frohberg  ;  mais  il  y  a  une  lacune 
dans  la  correspondance  pour  l'époque  qui  nous  intéresse. 


BKTTE   D'ETIENVILLE.  199 

furent  des  contidences  sans  réserve.  Le  grand  sei- 
gneur en  question,  protecteur  de  la  dame  qu'il 
s'agissait  d'épouser,  n'était  autre,  assurait-on,  que 
le  grand  aumônier  de  France,  le  prince  Louis,  car- 
dinal-évêque  de  Strasbourg.  La  belle  inconnue 
était  appelée  comtesse  Mella  de  Courville,  mais  ce 
nom,  dit-elle  de  son  propre  mouvement,  était  d'em- 
prunt. Elle  confia  dans  la  suite  à  d'Étienville  qu'elle 
se  nommait  en  réalité  baronne  de  Salzberg,  jadis 
chanoinesse  du  couvent  de  Colmar  en  Alsace,  où, 
étant  jeune  fille,  Rohan  l'avait  séduite,  puis  amenée 
avec  lui  à  Vienne,  à  Paris,  à  Strasbourg.  C'est  à 
l'enfant  dont  il  l'avait  rendue  mère  qu'il  s'agissait 
de  faire  un  sort. 

Auprès  de  Mme  de  Courville,  Étienville  trouva 
cette  fois  un  troisième  personnage  qui  dit  s'appeler 
de  Marcilly,  et  qu'on  nommait  familièrement  «  le 
magistrat  »  ou  «  le  conseiller  »  :  petit  homme  d'une 
quarantaine  d'années,  pâle  et  maigre,  portant  per- 
ruque nouée  aux  deux  bouts  et  habit  noir.  Le  signa- 
lement trahit  le  comte  de  la  Motte.  Ce  magistrat, 
qui  paraissait  fort  avant  dans  la  confiance  de  la 
dame,  recommanda  la  plus  grande  prudence  et  un 
secret  absolu.  xVu  cours  de  cette  deuxième  entrevue, 
Marcilly  s'étant  retiré,  Mme  de  Courville  montra  à 
notre  chirurgien  aide-major  une  partie  de  brillants 
non  montés,  dans  une  vulgaire  petite  caisse  de 
layeterie.  Elle  disait  qu'ils  avaient  été  estimés 
432  000  livres.  «  Je  n'ai  jamais  rien  vu  de  si  magni- 
fique, écrit  Étienville,  tant  pour  l'éclat  que  pour  la 
grosseur,  et  comme  mon  étonnement  était  extraor- 
dinaire elle  me  dit  que  ces  diamants  provenaient 
d'une  rivière  dont  M.  le  Cardinal  lui  avait  fait  pré- 


200  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

sent;  mais  que  cette  sorte  de  parure  n'étant  plus  à 
la  mode,  elle  était  décidée  à  les  réaliser  avant  son 
mariage.  Elle  me  fit  même  entendre,  à  cette  occa- 
sion, que  je  lui  paraissais  mériter  une  telle  confiance 
qu'elle  serait  charmée  que  je  voulusse  accepter  la 
commission  de  les  aller  vendre  en  Hollande;  mais 
je  lui  répondis  que  je  ne  pouvais  men  charger  parce 
que  je  n'étais  nullement  connaisseur.  Elle  n'insista 
pas.  »  Si  ^Ime  de  la  Motte  n'avait,  dans  la  suite, 
fait  elle-même  l'aveu  de  la  part  prise  par  elle  dans 
l'intrigue  de  Mme  de  Gourville  ',  ces  lignes  de  Bette 
d'Étienville  suffiraient  à  en  témoigner. 

L'histoire  mystérieuse  des  fiançailles  du  baron  de 
Pages  avec  Mme  de  Gourville  est  intéressante  à 
suivre  parce  que  le  genre  d'intrigue  de  Jeanne  de 
Valois  s'y  éclaire  vivement.  Rétaux  découvre  au 
Palais-Royal  Bette  d'Étienville,  comme  La  Motte  y 
avait  trouvé  la  baronne  d'Oliva.  Ce  sont  les  mêmes 
scènes  nocturnes,  ordonnées  comme  des  comédies 
dont  Mme  de  la  Motte  fait  mouvoir  les  personnages 
selon  le  rôle  quelle  leur  a  distribué.  Ce  sont  égale- 
ment des  comtes  et  des  conseillers,  de  nobles  dames 
auxquelles  sa  pensée  prête  une  réalité  fugitive,  mais 
dans  laquelle,  pour  fictive  quelle  soit,  Jeanne  paraît 
se  complaire.  L'intérêt  que  Mme  de  la  Motte  avait 
à  nouer  cette  nouvelle  intrigue  fut  défini  dans  la 
suite  par  le  baron  de  Pages  lui-même  :  «  La  quantité 
de  diamants  renfermés  dans  une  seule  main,  ne 
pouvait  disparaître  que  "difficilement  et  il  aurait  été 
trop  facile  d'en  suivre  la  trace  ;  il  fallait  des  gens 
intermédiaires,  ou  plutôt  des  êtres  fantastiques  qui, 

1.  Confronl.  au  cardinal  de  Rohan,  l"  mai  1786, 


BETTE   D'ÉTIENVILLE.  201 

ne  pouvant  être  connus,  rendraient  impossible  la 
découverte  de  la  vérité  et  c'est  ce  qu'on  a  imaginé. 
Une  femme  à  marier,  une  femme  d'un  rang  et  d'un 
état  faits  pour  nécessiter  les  sacrifices  d'un  homme 
juste  et  généreux,  en  proportion  de  sa  fortune  et  de 
ses  dignités  :  voilà  le  fantôme  qu'il  fallait  créel\ 
D'Étienville,  d'autant  moins  suspect  qu'il  est  plus' 
inconnu,  plus  isolé,  devait  être  chargé  de  prôner  ce 
fantôme.  »  Mme  de  la  Motte  y  trouvait  en  outre, 
pour  le  jour  où  le  vol  du  collier  serait  connu  et  où 
la  culpabilité  retombait  sur  le  cardinal,  le  fait  néces- 
saire à  expliquer  l'urgent  besoin  où  celui-ci  se  serait 
trouvé  de  s'approprier  le  collier  pour  en  faire  argent 
sans  retard.  Aussi  dira-t-elle  dans  ses  interroga- 
toires :  «  J'ai  vu  cette  dame  de  Courville,  chargée 
de  diamants,  chez  M.  le  cardinal  de  Rohan  pendant 
la  semaine  sainte  '  ;  »  et  ailleurs  :  «  M.  le  Cardinal 
voulait  la  marier  et  lui  donner  500  000  livres  :  il  m'a 
pressée  dans  le  mois  d'avril  d'écrire  à  mon  mari, 
pour  l'engager  à  revenir  de  Londres,  pour  avoir  les 
fonds  nécessaires.  »  Enfin  elle  espérait  trouver  en 
d'Étienville  un  auxiliaire  utile  pour  la  vente  des 
brillants. 

A  la  fin  de  cette  première  semaine  d'avril,  Étien- 
ville  vint  annoncer» à  son  nouvel  ami,  le  baron  de 
Fages,  que  le  mariage  aurait  lieu  le  jour  même 
dans  la  chapelle  du  palais  Soubise,  rue  des  Francs- 
Bourgeois,  à  onze  heures  de  la  nuit,  chaque  partie 
n'amenant  que  ses  témoins.  Fages  revêt  donc  ses 
plus  beaux  atours  et  attend,  inébranlable,  qu'on 
vienne    le    chercher.   Tandis  qu'il   attendait  de  la 

1.  20-25  mars  r/85. 


202  L'AFFAIRE   DU    COLLIER, 

sorte  en  son  appartement,  137,  rue  du  Bac,  Étien- 
yille  était  rue  Neuve-Saint-Gilles,  en  compagnie  de 
la  future,  de  M.  de  Marcilly  et  d'un  personnage 
vêtu  d'une  lévite  petit-gris,  portant  un  chapeau 
rond  où  il  y  avait  un  cordon  et  des  glands  d'or,  et  à 
qui  chacun  parlait  avec  le  plus  profond  respect. 
C'était  —  d'Élienville  n'en  douta  pas  un  instant  — 
le  prince  Louis,  cardinal  de  Rolian. 

Ce  cardinal  se  montrait  affable  et  gentil,  remer- 
ciait le  bourgeois  de  Saint-Omer  de  ce  qu'il  faisait 
pour  lui  et  assurait  qu'il  ne  l'oublierait  pas.  «  Mais, 
disait-il,  pour  des  raisons  importantes,  le  mariage 
ne  pourra  pas  avoir  lieu  avant  le  15  juillet.  » 
D'Elienville  de  se  récrier  :  «  Et  le  baron  de  Pages  !  » 
On  va,  dit  le  cardinal,  lui  écrire  une  lettre.  Mais 
d'Etienville  répond  que  ce  délai  est  de  nature  à  ins- 
pirer de  l'inquiétude.  Un  dédit  de  30  000  livres  pour 
le  cas  où  le  mariage  ne  se  ferait  pas  est  rédigé  et 
signé  sur  l'heure.  On  le  date  du  26  avril,  le  jour  où 
le  dédit  sera  remis. 

Le  lendemain  d'Etienville  trouve  son  ami  de  Pages 
dans  la  plus  grande  colère  ;  mais  en  apprenant  l'his- 
toire du  dédit  il  se  calme,  et,  effectivement,  le 
20  avril.  Bette  lui  montre  une  enveloppe  cachetée 
de  cinq  cachets  de  cire  rose,  où  est  contenu,  dit-il, 
le  précieux  papier. 

Il  est  si  précieux,  ce  papier,  que  nos  deux  amis 
prennent  la  précaution  de  l'aller  déposer  entre  les 
mains  de  l'abbé  Prançois  Mulot,  chanoine  régulier 
et  prieur  de  Saint- Victor .  Celui-ci  reçoit  le  pli 
cacheté  et  ne  doute  pas  qu'il  ne  contienne  un  dédit 
de  30  000  livres,  puisqu'un  gentilhomme  et  un  bour- 
geois de  Saint-Omer,   qui  n'ont  vu  le  contenu  de 


BETTE   D'ETIEXVILLE.  203 

renvelojipe  ni  luii  ni  Tautre,  le  lui  affirment,  l'un  et 
l'autre,  très  gravement.  Il  promet  d'en  avoir  grand 
soin  :  on  verra  le  parti  que  nos  compagnons  vont 
tirer  de  la  circonstance. 

Nous  arrivons  au  moment  le  plus  invraisemblable 
de  cet  invraisemblable  mais  véritable  récit  et  qui 
soulèvera  dans  tout  Paris,  quand  il  y  sera  connu, 
la  plus  hilarante  incrédulité.  A  la  fin  de  mai, 
Mme  de  Courville  annonça  à  notre  chirurgien  aide- 
major  qu'elle  allait  partir  pour  une  terre,  qu'elle 
possédait  et  dont  elle  ne  lui  dit  pas  le  nom,  lui  propo- 
sant, quand  elle  y  serait  installée,  de  Fenvoyer  cher- 
cher pour  y  faire  un  séjour  de  quelques  jours  qui 
lui  serait  un  repos  et  une  partie  de  plaisir.  D'Étien- 
ville  accepta.  Les  mêmes  conditions  mystérieuses 
étaient  toujours  imposées  :  voyage  de  nuit  en  voiture 
close  et  rigoureuse  interdiction  de  s'informer  du 
lieu  où  l'on  se  trouverait.  C'est  entendu,  répondit 
d'Étienville.  Et  les  choses  se  passèrent  effectivement 
ainsi.  Augeard,  qui  vint  le  prendre,  n'abandonna 
pas  notre  homme  un  instant  durant  tout  le  voyage, 
le  séjour  et  le  retour.  On  roula  en  voiture,  la  nuit, 
pendant  trois  ou  quatre  heures.  Le  château  était 
très  beau.  Un  parc  immense  communiquait  avec  une 
rivière  que  d'Étienville,  pour  préciser,  déclarera  être 
la  Seine,  à  moins  que  ce  ne  fût  la  Marne.  Ce  qui  le 
frappa  le  plus  fut  le  boudoir  tout  en  glaces  et  en 
dorures.  Il  y  vit  la  belle  Mme  de  Courville,  Marcilly 
le  magistrat,  l'intendant  Augeard,  puis  un  monsieur 
qu'on  nommait  le  baron,  une  dame  qui  était  veuve 
d'un  conseiller,  un  jeune  homme  de  quinze  ans  avec 
son  précepteur.  Ce  jeune  homme,  que  chacun  nom- 
mait «  le  petit  chevalier  »,  était  précisément  le  fils 


204  l'affaire  du  collier. 

de  Mme  de  Coiirville  el  du  cardinal.  D'Étienville 
passa  en  cette  société  quelques  journées  charmantes 
et  revint,  le  3  ou  le  4  juin,  absolument  enchanté.  On 
eut  beau,  dans  la  suite,  lui  objecter  que  tout  cela 
était  absurde  et  incroyable  :  il  tint  bon.  Dans  ses 
interrogatoires,  confrontations,  récolements,  dans 
les  mémoires  et  consultations  de  ses  avocats, 
d'Étienville  ne  démord  pas  de  son  château  de  féerie 
où,  auprès  de  la  jolie  Mella  de  Gourville,  il  avait 
passé  des  jours  enchanteurs.  Qu'en  faut-il  croire? 
Étant  donnée  Mme  de  la  Motte,  la  chose  est  pos- 
sible; d'autre  part.  Bette  fut  vin  romancier  d'une 
imagination  féconde,  qui  publia  un  certain  nombre 
de  romans  d'amour,  chacun  en  plusieurs  volumes. 
Au  lecteur  d'en  décider. 

Dès  son  retour  à  Paris,  le  4  juin,  d'Étienville 
écrivit  au  baron  de  Pages  pour  lui  narrer  son  voyage. 
Il  ajoutait  que  la  dame  aurait  100000  écus  de  rente 
qui  lui  rentreraient  dès  après  les  noces  et  qu'elle 
comptait  même  faire  à  ce  sujet  avec  son  mari  un 
voyage  en  Allemagne. 

D'Étienville  et  son  ami  le  baron  étaient  de  la  sorte 
tenus  en  haleine.  Tantôt  c'étaient  des  bijoux  que  le 
bourgeois  de  Saint-Omer  avait  vus  entre  les  mains 
de  la  dame,  qui  les  destinait  à  son  futur  époux, 
tantôt  l'assurance  que  la  cérémonie  aurait  lieu  mi- 
juillet  sans  délai  nouveau.  Le  i^^  juillet,  le  baron . 
de  Fages  sollicita  et  obtint  de  son  capitaine,  M.  de 
Chabrian,  l'autorisation  pour  le  mariage.  Le  car- 
dinal de  Rohan,  assurait  M.  de  Marcilly,  ne  res- 
tait à  Paris  que  pour  la  cérémonie  nuptiale,  refu- 
sant de  partir  pour  Saverne,  où  il  aurait  cependant 
dû  se  rendre  pour  y  recevoir  le  prince  de  Condé  qui 


BETTE   DÉTIEXVILLE.  205 

(levait  aller  tenir  une  revue  des  troupes  à  Strasbourg-. 

Mais  le  15  juillet  passe  et  les  noces  ne  se  font  pas. 
Le  18  juillet,  nouvelle  entrevue,  rue  Neuve-Saint- 
Gilles,  entre  d'Étienville,  Mme  de  Courville  et  le 
cardinal.  Celui-ci  est  vêtu  cette  fois  d'une  lévite 
violet  foncé.  Le  bourgeois  de  Saint-Omer  marque 
son  impatience,  le  cardinal  dit  qu'il  ne  faut  s'en 
prendre  qu'à  ^Ime  de  Courville  : 

«  Je  lui  ai  promis  oOOOOO  livres  et  elle  ne  veut 
pas  contracter  le  mariage  avant  que  la  somme  soit 
versée.  » 

«  Je  ne  dissimulais  pas  à  Mme  de  Courville,  dit 
Bette  d'Étienville,  que  si  elle  était  propriétaire  des 
gros  diamants  qu'elle  m'avait  montrés  en  me  disant 
qu'ils  provenaient  d'une  rivière  dont  elle  ne  se  sou- 
ciait plus,  elle  était  assez  riche  pour  se  marier  sans 
attendre  la  somme  considérable  pour  la  réalisation 
de  laquelle  je  croyais  m'être  aperçu  qu'elle  pressait 
M.  le  Cardinal;  mais  elle  me  répondit  que  la  vente  en 
était  très  difficile  à  faire  pour  des  raisons  qu'elle  ne 
pouvait  me  confier.  »  Le  mariage  fut  donc  fixé  au 
12  août.  Pour  calmer  son  ami  de  Fages,  d'Étienville 
lui  conte  que  le  cardinal  lui  destinait  un  cadeau 
superbe,  une  voiture  admirable  avec  deux  chevaux 
d'un  poil  cendré.  L'abbé  de  Saint-André  aurait  une 
belle  abbaye,  celle  de  Saint-Vaast  sans  doute,  dont 
le  cardinal  était  commendataire.  Quant  au  cadeau 
que  Mme  de  Courville  se  propose  de  faire  à  son 
futur,  c'est  un  superbe  nécessaire  en  vermeil  et, 
en  outre,  une  montre  avec  sa  chaîne,  l'une  et  l'autre 
enrichies  de  diamants,  deux  bagues  ornées  de 
pierres  précieuses,  et  une  tabatière  avec  son  por- 
trait à  elle,  baronne  de  Courville,  une  merveille  de 


206  L'AFFAIRE   DU    COLLIER. 

richesse  et  dart.  DÉtionville  a  vu  tout  cela.  Il  a  vu 
encore  une  argenterie  princière,  estimée  soixante 
mille  livres,  dont  le  cardinal  a  fait  présent  à  la  dame 
et  le  portefeuille  contenant  les  100  000  livres,  en  bil- 
lets noirs  de  la  caisse  d'escompte,  que  Mme  de  Cour- 
ville  donnera  à  son  mari  le  jour  des  noces.  Fati^es 
écoute,  trouve  tout  cela  très  beau,  de  plus  en  plus 
beau,  mais  il  trouve  aussi  que  c'est  de  plus  en  plus 
long  à  venir. 

Ce  qui  rend  les  intrigues  de  Mme  de  la  Motte  inté- 
ressantes, ce  n"est  pas  seulement  la  hardiesse  de  ses 
conceptions,  c'est  l'inimaginable  complication  des 
fictions  qu'elle  réalise,  le  nombre  des  personnages 
qu'elle  met  en  scène,  forgeant  à  chacun  d'entre  eux 
un  rôle  dont  elle  voit  d'un  coup  d'œil  tout  le  déve- 
loppement, et  les  faisant  tous  manœuvrer  de  manière 
à  les  amener  chacun  au  but,  au  moment  voulu,  avec 
une  précision  étonnante,  avec  une  connaissance  des 
caractères  que  les  meilleurs  dramaturges  n'ont  pas 
surpassée. 

Mais  tandis  qu'en  la  petite  Nicole  Leguay,  qui 
joua  si  gentiment  le  rôle  de  la  baronne  d'Oliva, 
Jeanne  avait  trouvé  une  enfant  confiante,  timide, 
tranquille,  elle  avait  en  la  personne  de  Bette  d'Éticn- 
ville  mis  en  mouvement  un  gaillard  qui  n'a  pas 
tardé  à  s'entourer  de  quatre  ou  cinq  compères  de 
son  espèce,  lesquels,  avec  une  spontanéité  que 
Mme  de  la  Motte  ne  leur  demandait  sans  doute  pas, 
vont  mener  les  choses  à  leur  façon,  hardiment, 
vivement,  à  la  diable,  et  faire  de  la  belle  Mme  de 
Cour  ville,  qu'elle  fût  fantôme  ou  réalité  —  et  là 
vraiment  était  le  cadet  de  leurs  soucis!  —  une  fée 
habile  à  remplir  les  ci-carcclles. 


XXÏII 


LES  FIANÇAILLES  DU  BARON  DE  PAGES 


Le  baron  de  Fages  n'était  pas  homme  à  laisser 
traîner  les  choses.  A  peine  Bette  lui  eut-il  parlé,  le 
o  avril,  de  projet  de  mariage,  qu'il  allait,  en  compa- 
gnie de  Tabbé  de  Saint-André  et  de  Colavier  d'Al- 
bissy,  ancien  directeur  de  la  Louisiane  française, 
commander  des  bijoux  chez  Loque,  joaillier  au 
Pont-Notre-Dame  *.  Le  baron  n'a  pas  un  sol,  mais  il 
va  faire  un  mariage,  et  quel  mariage  !  —  10  000  livres 
argent  comptant,  une  charge  de  30  000  livres,  et 
100  000  livres  de  rente.  L'abbé  et  l'ancien  gouver- 
neur de  la  Louisiane  confirment.  A  cette  première 
visite  on  n'emporte  aucun  bijou. 

Du  moment  qu'il  devait  faire  un  pareil  mariage 
le  baron  ne  pouvait  demeurer  petitement  logé  dans 
sa  garçonnière  de  la  rue  du  Bac.  Le  voici  rue  du 
Mail,  hôtel  des  Indes,  au  premier,  où  il  occupe  un 
appartement  somptueux.  Des  amis   colportent  les 

1.  Mêmes  sources  que  pour  lo  chapitre  précédent. 

2.  «  M.  d'Albissy  a  été  dans  l'entreprise  des  diligences,  a  eu  des 
procès  à  ce  sujet,  a  ait  l'aillito  et  a  été  longtemps  au  Temple.  »  Note 
des  Target. 


208  l'affaire  du  collier. 

splendeurs  de  son  prochain  établissement.  Le  baron 
s'environne  de  plusieurs  domestiques.  Il  a  un  valet 
de  pied  et  un  chasseur.  C'est  en  équipage  qu'il  va 
courir  les  marchands  de  la  ville,  emmenant  avec  lui 
Bette  d'Etienville,  à  qui  il  a  donné  des  chemises  et 
des  habits  et  qui  atteste  solennellement  la  véracité 
de  ses  déclarations.  Le  12  avril,  accompagné  de 
Tabbé  de  Saint-André  et  de  l'ancien  gouverneur  de 
la  Lousiane,  Fages  revient  chez  le  bijoutier  pour 
prendre  les  bijoux  commandés  :  il  y  en  a  pour 
10  000  francs.  Le  jour  môme,  afin  qu'ils  ne  s'égarent, 
le  baron  a  soin  de  les  porter  —  et  recevoir  de  l'ar- 
gent en  retour  —  au  Mont-de-Piété.  Le  13,  les  trois 
amis  reviennent  chez  Loque  et  prennent  une  nou- 
velle fourniture  qui  se  monte  à  12  000  francs.  «  Les 
premiers  bijoux  avaient  été  donnés  aux  parents 
de  l'épouse,  ceux-ci  étaient  pour  les  parents  de 
l'époux,  et  la  famille  était  nombreuse.  »  Ils  reçu- 
rent une  destination  identique  :  le  Mont-de-Piété. 
Ces  fournitures  étaient  faites  sur  simples  recon- 
naissances de  Tépouseur .  Un  premier  billet  do 
2  700  livres  était  payable  à  très  court  délai  et  il  fui 
payé.  Étant  parti  pour  Vineuil,  près  de  Chantilly,  dans 
les  derniers  jours  de  mai,  le  baron  écrit  au  bijoutier 
pour  presser  l'envoi  de  nouveaux  bijoux  dont  la 
livraison  se  fait  attendre.  Il  ajoute  :  «  Et  vous, 
monsieur,  comment  vous  portez-vous?  Et  la  cuisse 
de  Mme  Loque  est-«lle  entièrement  rétablie?  Je  le 
souhaite,  car  il  est  impossible  de  ne  pas  prendre 
intérêt  à  sa  personne,  quand  on  a  l'avantage  de  la 
connaître.  Elle  inspire  des  sentiments  bien  dignes 
d'elle  et  au-dessus  de  l'estime.  Voilà  l'effet  que  j'ai 
éprouvé  et  vous  félicite  de  plus  en  plus  d'un  choix 


LES   FIANÇAILLES    DU    BARON    DE   PAGES.  209 

aussi  heureux.  A  présent  permettez  que  je  aous 
demande  des  nouvelles  de  ma  boëte  pour  mon  frère 
labbé.  >) 

Un  premier  terme  avait  été  payé.  Le  second  ne 
le  fut  pas.  Il  était  plus  important.  C'est,  disait  le 
baron,  que  le  mariage  éprouvait  un  retard  imprévu. 
Et,  pour  rassurer  le  négociant,  il  Tenvoie  chez  dom 
Mulot,  prieur  de  Saint-Victor,  qui,  sérieusement, 
lui  montre  le  pli,  fermé  de  cinq  cachets  de  cire  rose 
où  doit  être  contenu  un  dédit  de  30  000  francs.  En 
outre  le  bourgeois  de  Saint-Omer  —  qui  n'a  pas  de 
quoi  payer  son  loyer  —  propose  de  transformer  les 
billets  du  baron  de  Pages  en  acte  notarié  dont  il 
soflVe  généreusement  en  caution.  Loque  est  rassuré. 

Tandis  que  ces  choses  se  passaient  sur  le  Pont- 
Notre-Dame,  elles  se  répétaient  dans  Tenclos  Saint- 
Germain.  Pages  y  était  le  débiteur,  depuis  treize  ou 
quatorze  ans,  d'un  négociant,  nommé  Bernard,  pour 
une  somme  de  cinquante  écus  qu'il  n'avait  jamais 
j)U  payer.  Il  en  profite  pour  lui  faire  une  commande 
énorme  en  étoiles,  toiles  et  bijoux.  Comme  Bernard 
avait  des  doutes,  on  l'envoie,  lui  aussi,  à  l'abbé 
Mulot.  «  Il  le  trouva  dans  la  sacristie,  prêt  à  dire 
la  messe.  L'instant  et  le  lieu  sont  remarquables. 
L'abbé  Mulot  l'assura  qu'il  avait  entre  ses  mains  un 
dédit  de  30000  livres,  que  le  baron  de  Pages  allait 
faire  un  mariage  de  la  plus  grande  importance 
et  quil  n'avait  rien  à  craindre  pour  les  fourni- 
tures. »  Et  Bernard  fournit  des  marchandises  pour 
13  COO  francs,  qui  rejoignirent  celles  du  sieur  Loque 
au  M(jnl-de-Piété. 

Au  sieur  Thiébault,  son  tailleur  de  la  rue  Saint- 
rs'icaise,   le   baron   de    Pages    et   le    bourgeois   de 

14 


210  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

Saint-Oraer  parlent  d'un  mariage  qui  donnera 
300000  livres  de  rente,  et  déclarent  que  le  dédit 
entre  les  mains  de  dom  ilulot  est  de  plus  de 
30000  écus.  Étant  allé  à  Vineuil  il  lui  écrit  :  «  Bon- 
jour, monsieur  et  madame  Thiébault,  je  désire  bien 
sincèrement  que  ma  lettre  vous  trouve  en  bonne 
santé,  car  elle  m'intéresse  singulièrement,  à  raison 
de  tous  les  sentiments  que  vous  m'avez  inspirés  en 
votre  faveur  et  qui  ne  se  démentiront  jamais.... 
Comptez  sur  le  vif  intérêt  que  je  prends  à  votre 
santé,  et  sur  la  reconnaissance  la  plus  étendue  pour 
toutes  les  bontés  que  vous  avez  eues  jusqu'à  présent 
pour  moi  et  que  je  saurai  reconnaître  quand  il  en 
sera  temps  :  en  attendant  je  me  dis  autant  votre 
serviteur  que  votre  débiteur.  ») 

«  Les  sentiments  du  baron  de  Pages,  diront  plus 
tard  les  avocats  des  malheureux  négociants,  pour 
son  tailleur  et  les  bontés  du  tailleur  pour  le  baron 
de  Pages,  rappellent  la  scène  de  Molière  :  Don  Juan 
dit  aussi  à  M.  Dimanche  :  M.  Dimanche!  le  meil- 
leur de  vos  amis!  Je  sais  ce  que  je  vous  dois.  Vous 
avez  un  fond  de  santé  admirable.  Je  veux  qu'on 
vous  escorte.  Je  suis  votre  serviteur  et  de  plus  votre 
débiteur.  »  C'est  en  pareille  musique  que  le  baron 
de  Pages  et  son  ami  Bette  d'Étienville  se  firent 
livrer  dans  le  courant  de  mai,  c'est-à-dire  dans  le 
plus  court  délai  possible,  quinze  habits,  dont  la 
facture  dépassa  deux  mille  écus. 

Dans  le  même  mois,  séduit  par  les  mêmes  pro- 
cédés, Vaucher,  horloger  dans  la  Cité,  livrait  au 
baron  douze  montres  enrichies  de  pierreries  et 
treize  chaînes  en  or.  D'Étienville  servit  encore 
d'intermédiaire  dans   cette  nouvelle  affaire.    Et  le 


LES   FIANÇAILLES   DU   BARON   DE   PAGES.  211 

bourgeois  de  Saint- Omer  venait  par -dessus  le 
marché  manger  la  soupe  de  l'horloger  u  amicale- 
ment »;  très  amicalement  même,  observeront  les 
avocats,  puisqu'il  emmenait  ses  amis.  D'Étienville 
conduisit  l'horloger  à  l'hôtel  des  Indes  où  logeait  le 
baron  son  ami.  Ils  le  trouvèrent  au  premier  dans 
son  appartement  vaste  et  richement  meublé,  don- 
nant des  ordres  à  plusieurs  domestiques  à  la  fois, 
qui  se  pressaient  autour  de  lui.  «  La  comédie  était 
parfaitement  jouée.  Après  avoir  présenté  au  sieur 
Vaucher  un  état  des  objets  qu'ils  voulaient  acheter, 
le  baron  de  Pages  parut  ne  s'occuper  de  lui  et  de  la 
négociation  que  très  superficiellement.  A  toutes  les 
questions  de  l'horloger  il  ne  faisait  qu'une  ré- 
ponse :  «  D'Étienville  vous  l'expliquera,  d'Étien- 
ville  a  dû  vous  le  dire.  »  C'était  affecter,  en  même 
temps,  cette  indifférence  aisée  qui  décèle  la  certi- 
tude des  moyens,  et  cette  noble  insouciance  qui 
dédaigne  l'attention  des  petits  détails.  Vaucher  fit 
une  fourniture  d'objets  admirables  :  une  montre  à 
répétition  enrichie  de  diamants  fond  bleu,  étoiles 
de  brillants,  avec  sa  chaîne  d'or  émaillée  de  bleu  à 
un  rang  de  perles  :  c'était  un  objet  de  près  de  quatre 
mille  francs;  une  montre  à  répétition,  boîte  à  l'an- 
glaise, avec  sa  chaîne  d'or;  une  montre  enrichie  de 
deux  rangs  de  perles  fines,  fond  bleu,  étoiles  d'or, 
avec  sa  chaîne  d'or;  une  montre  unie  avec  les 
aiguilles  garnies  de  diamants,  avec  sa  chaîne  d'or; 
une  montre  à  secret  à  double  rang  de  perles;  une 
montre  à  chiffres  arabes  avec  sa  chaîne  d'or;  une 
montre  émaillée  de  bleu,  bordure  fond  blanc,  à 
roue  de  rencontre  avec  sa  chaîne  émaillée  de  bleu  et 
perles  fines;  une  montre  gorge-de-pigeon  avec  deux 


•212  l'affaire  du  collier. 

rangs  de  perles;  puis  une  boîte  d'or,  d'homme, 
ovale,  à  portrait;  une  autre,  ronde;  trois  boîtes 
semblables,  pour  femme;  un  étui  d'or  émaillé,  fond 
bleu-de-roi;  un  autre  émaillé  d'azur,  un  autre  d'or 
plein,  enfin  une  soupière  couverte,  avec  son  plat, 
l'une  et  l'autre  en  argent'. 

Les  deux  amis  firent  de  la  sorte  en  quelques 
semaines  un  butin  de  GO  000  francs. 

Or  voici  que,  le  7  août,  comme  il  revenait  de 
Chantilly,  où  il  avait  été  reçu  parle  baron  de  Fages, 
d'Étienville  vit  arriver  Augeard  qui  lui  demanda  de 
venir  d'urgence  voir  Mme  de  Courville.  Il  la  trouva 
dans  la  plus  grande  agitation.  Elle  le  suppliait  de 
lui  rendre  le  fameux  dédit  de  30  000  livres  qui  était 
déposé  entre  les  mains  de  l'abbé  Mulot. 

«  Cette  malheureuse  pièce  perd  tout  le  monde.  » 

Bette  d'Étienville  hésite. 

«  Vous  doutez  donc  de  moi,  vous  doutez  du  car- 
dinal? » 

Lui,  d'Étienville,  douter  de  Mme  de  Courville, 
douter  du  cardinal  !  Il  va  reprendre  sur-le-champ 
l'enveloppe  chez  dom  Mulot.  Il  la  rapporte  à 
Mme  de  Courville;  mais  à  peine  celle-ci  la-t-clle 
entre  les  mains  qu'elle  déchire  le  papier  en  mille 
morceaux  et  les  jette  au  feu.  D'Étienville  dit  qu'il 
renonce  à  peindre  lui-même  sa  stupéfaction.  N'es- 
sayons pas. 

Cette  enveloppe,  qui  était  censée  contenir  une 
pièce  que  personne  au  monde  n'avait  jamais  vue, 
avait  été  la  seule  garantie  des  marchands.  Elle 
n'existait  plus. 

1.  Mémoire  pour  les  sieurs  Vaucher,  horloger,  et  Loque,  bijoutier,  contre 
Bette  d'Etienville  et  le  baron  de  Fages,  éd.  oriir.,  p.  C5-66. 


LES   FIANÇAILLES    :    DU   BARON   t»E  PAGES.  213 

Mais  que  s'élait-il  donc  passé  qui  pûl  mettre 
Mme  de  Courville  en  un  pareil  état?  —  Nous 
sommes  ramenés  à  son  inspiratrice,  la  comtesse  de 
la  Motte  '. 


L  Les  lignes  suivantes  écrites  par  Hardy  dans  son  journal,  à  l'époque 
où  tout  Paris  s'occupait  du  procès  du  Collier,  montrent  quelle  action 
pouvaient  alors  avoir  sur  l'opinion  publique  les  manœuvres  d'une  poi- 
gnée d'escrocs,  et,  d'autre  part,  que  Mme  de  la  Motte  n'avait  pas  donné 
à  sa  nouvelle  combinaison  une  portée  invraisemblable  :  «  On  disait  que 
M.  le  cardinal  de  Rohan  avait  fait  retirer  de  chez  son  notaire  (sono-er 
à  dom  Mulot)  une  somme  de  l  200  000  livres  (le  dédit  de  30  000  livres) 
pour  procurer  l'établissement  d'une  de  ses  filles  naturelles  (le  fils  de 
Mme  de  Courville),  qu'un  garde  du  corps  de  Monseigneur  le  comte 
d'Artois  (le  baron  de  Pages)  s'était  engagé  formellement  d'épouser  à  la 
sollicitation  de  Sou  Éminence,  en  vertu  dudit  dépôt  qu'il  réclamait 
aujourd'hui,  menaçant  de  faire  un  procès  au  notaire  qui  s'en  était  des- 
saisi induemcnt.  »  Bibl.  nat.,  ms.  franc.  6685,  p.  203. 


XXTV 


LE  COUP   DE   FOUDRE 


Le  cardinal  avait  remis  le  collier  entre  les  mains 
de  Mme  de  la  Motte,  le  1"  février  1783.  Le  lende- 
main il  chargea  son  valet  de  chambre  d'accom- 
pagner Gherardi,  officier  au  régiment  d'Alsace, 
pour  observer  au  dîner  du  roi  comment  la  reine 
serait  mise.  On  sait  que  le  roi  et  la  reine  avaient  le 
devoir  de  dîner  en  public.  Le  même  jour,  Bassenge 
avait  été  à  Versailles  dans  l'espérance  d'apercevoir 
la  reine  avec  son  bijou.  Celle-ci  ne  le  portait  pas; 
mais  le  cardinal,  ni  le  joaillier  n'en  conçurent  d'in- 
quiétude. Le  surlendemain,  3  février,  rencontrant 
à  Versailles  le  bijoutier  Bôhmer  avec  sa  femme  et 
son  associé  Bassenge,  le  prince  Louis  leur  dit  avec 
empressement  : 

«  Avez-vous  fait  vos  très  humbles  remerciements 
à  la  reine  de  ce  qu'elle  a  acheté  votre  collier? 

—  Non,  pas  encore.  » 

Comme  les  joailliers  ont  plus  d'une  fois  importuné 
la  reine  de  ce  bijou  et  que,  la  dernière  fois,  elle  a 
répondu  avec  impatience,  ils  attendent  une  occasion 


216  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

pour  lui  l'aire  leurs  remerciements.  L'occasion  ne 
se  présente  pas.  Les  mois  passent.  Ils  ont  d'ail- 
leurs l'esprit  en  repos  et  le  prince  Louis  de  même  '. 
Les  avocats  du  cardinal  ont  eu  raison  d'insister 
devant  le  Parlement  sur  cette  démarche  et  cette 
conversation  des  2  et  3  février  :  elles  mettent  la 
bonne  foi  de  Rohan  hors  conteste.  Dès  le  3  février, 
en  revanche,  les  Bôhmer  avaient  offert  un  dîner  à  la 
comtesse  de  la  l\Iotte.  Le  lendemain  4,  ils  étaient 
retournés  chez  elle  pour  la  remercier  encore.  Ils 
débordaient  de  reconnaissance.  Le  6,  c'étaient  les 
Bôhmer  qui  dînaient  rue  Neuve-Saint-Gilles. 

Auprès  du  cardinal,  Jeanne  continuait  cependant 
de  pleurer  misère,  demandant  et  recevant  les  mêmes 
secours  de  trois  ou  quatre  louis  qui  lui  étaient 
portés,  soit  par  Brandner,  valet  de  chambre,  soit 
par  Fribourg",  le  suisse  de  la  maison  de  Strasbourg, 
soit  par  un  commissionnaire  nommé  Philibert.  Les 
deux  ou  trois  fois  que  Rohan  vint  chez  elle,  il  fut 
reçu  «  dans  une  chambre  en  haut  «,  pauvrement 
meublée. 

Jeanne  fît  mieux.  Les  mains  pleines  d'or  prove- 
venant  de  la  vente  des  diamants,  elle  contraignit  le 
cardinal  à  acquitter  en  son  lieu  et  place  le  billet  de 
5  000  livres  qu'elle  avait  souscrit  en  1783  envers 
Isaac  Béer,  juif  de  Lorraine.  Le  cardinal  l'avait 
alors  cautionnée.  A  présent  il  était  pris.  Il  dut 
payer  ^.  Le  trait  est  évidemment  très  drôle. 

Le  12  mai  une  petite  lettre  à  vignette  bleue  ren- 
voya le  prince  Louis  à  Saverne. 


L  Mcnioire  des  joailliers  pour  Marie-Antoinette,  Collection  complète, 
I,  18:  —  Mémoire  de  M'  Target,  iùid.,  IV,  53. 
2.  Doss.  Target,  Bibl.  v.  de  Paris,  ms.  de  la  réserve. 


LE  COUP  DE  FOUDRE.  21  "7 

Comme  Tavocat  Laporte,  qui  avait  été  mêlé  à  la 
négociation  du  collier,  s'étonnait  de  ce  que  la  reine 
ne  le  portait  pas  :  «  Sa  Majesté  ne  le  mettra  que 
pour  venir  à  Paris,  »  dit  Jeanne;  et,  une  autre  fois  : 
«  Quand  il  sera  payé.  » 

Elle  se  rendit  d'ailleurs  elle-même  à  Bar-sur- 
Aube  où  elle  fît  l'entrée  sensationnelle  que  nous 
aA'ons  dite  et  déploya  un  luxe  éclatant.  Elle  s'y 
occupa  à  meubler  et  décorer  sa  maison  de  la  pa- 
roisse Saint-Macloux.  De  la  cour  au  grenier,  tout 
fut  transformé,  embelli,  remis  à  neuf.  Nous  avons 
des  détails  sur  la  bibliothèque,  et  ils  sont  curieux. 
C'était  un  meuble  en  bois  de  rose,  grillé,  les  rayons 
protégés  de  rideaux  en  taffetas  vert  ;  sur  le  haut,  les 
bustes  de  Voltaire  et  de  Rousseau.  Le  regard  y  était 
dès  l'abord  attiré  par  la  grande  «  Histoire  généalo- 
gique et  chronologique  de  la  maison  royale  de 
France,  «  du  Père  Anselme,  neuf  volumes  in-folio  ; 
la  première  acquisition  évidemment  que  devait  faire 
une  fille  des  Valois.  Puis  vingt-sept  volumes  des 
«  Hommes  illustres  de  France  »  et  douze  des 
«  Hommes  illustres  de  Plutarque  »  ;  une  histoire  de 
France  en  trois  volumes,  les  vovages  de  Cook,  le 
Tour  du  Monde,  six  volumes  sur  l'hémisphère 
austral,  un  atlas;  en  fait  de  littérature  :  Rousseau 
en  trente  volumes,  Mme  Ricoboni,  Crébillon, 
Racine  et  Boileau;  des  livres  de  piété  :  Commen- 
taires réfléchis  de  l'amour  de  Dieu,  un  volume  sur 
le  Miserere,  une  Semaine  sainte,  un  ouvrage  sur  la 
Di(jnilé  de  l'âme;  puis  deux  livres  pratiques  :  un 
dictionnaire  français-anglais  et  anglais-français  qui 
sera  utile  lors  d'un  prochain  voyage  outre  Manche, 
et  l'almanach  royal  de  l'année  1781,  l'année  des  pre- 


218  l'affaire  du  collier. 

mières  grandes  intrigues  et  des  vastes  espoirs  de 
Jeanne  de  Valois. 

Vers  la  fin  de  mai,  Mme  de  la  Motte  fit  un  voyage 
de  Bar-sur- Aube  à  Saverne,  travestie  en  homme. 
Nous  trouvons  son  costume  dans  sa  garde-robe  : 
lévite  en  drap  bleu  foncé,  gilet  et  culotte  de  nankin. 
C'était  pour  annoncer  au  prince  qu'elle  avait  obtenu 
pour  lui  une  audience  de  la  reine  à  son  retour.  Elle 
jugea,  et  ne  se  trompa  point,  qu'une  route  de  deux 
cents  vingt  lieues,  faite  exprès  pour  porter  elle- 
même  cette  heureuse  nouvelle,  lui  donnerait  tout  le 
poids  possible,  et  que  si  la  tranquillité  d'esprit  du 
cardinal  chancelait,  rien  ne  pouvait  mieux  la 
ratïermir  K 

Le  cardinal  revint  de  Saverne  à  Paris  le  7  juin. 
Nous  entrons  en  juillet  :  l'échéance  fatale  du 
1*""  août  est  imminente,  échéance  où  les  bijoutiers 
doivent  recevoir  400000  livres,  premier  versement 
sur  les  1600  000  livres,  prix  du  bijou.  Jeanne  voit 
le  cardinal  dans  les  premiers  jours  du  mois.  Celui- 
ci  lui  fait  part  de  l'étonnement  qu'il  éprouve  de  ce 
que  la  reine  ne  porte  pas  sa  parure.  La  défiance 
commençait-elle  à  se  glisser  dans  son  esprit?  Mais 
Jeanne,  ingénieuse,  a  réponse  sur-le-champ.  La 
reine,  dit-elle,  trouve  le  collier  d'un  prix  trop  élevé 
et  demande  une  réduction  de  200  000  livres,  —  sinon 
elle  rendra  le  bijou.  Et  les  premières  défiances  du 
cardinal  s'évanouissent.  La  reine  ne  considère  pas  le 
bijou  comme  définitivement  acquis.  Le  10  juillet, 
Rohan  voit  les  joailliers  pour  leur  parler  de  la  réduc- 
tion. Ceux-ci,  comme  on  pense,  font  la  grimace.  Ils 

1,  Maur.  Méjan,  A/faire  du  Collier,  p.  313. 


LE   COUP   DE   FOUDRE.  219 

allèguent  leurs  engagements,  les  intérêts  qui  se 
sont  accumulés;  mais,  grimace  faite,  ils  consentent 
au  rabais.  Et  le  cardinal,  avant  de  les  quitter,  les 
presse  une  fois  de  plus  d'aller  à  Versailles  remer- 
cier la  souveraine.  Bassenge  écrit  alors  sous  ses 
yeux  un  billet  que  Rohan  corrige  en  lui  donnant  la 
forme  définitive  qui  suit  : 

Madame, 
Nous  sommes  au  comble  du  Iionlieur  d'oser  penser  que 
les  derniers  arrangements  qui  nous  ont  été  i)roposés,  et 
auxquels  nous  nous  sommes  soumis  avec  zèle  et  respect, 
sont  une  nouvelle  preuve  de  notre  soumission  et  dévoue- 
ment aux  ordres  de  Votre  Majesté,  et  nous  avons  une  vraie 
satisfaction  de  penser  que  la  plus  belle  parure  de  diamants 
qui  existe  servira  à  la  plus  grande  et  à  la  meilleure  des 
reines  i. 

Le  12  juillet  Bôhmer,  ayant  à  paraître  devant 
Marie-Antoinette,  pour  lui  remettre  une  épaulette 
et  des  boucles  en  diamants  dont  le  roi  lui  faisait 
cadeau  à  Foccasion  du  baptême  du  duc  d'Angou- 
lême,  fils  du  comte  d'Artois,  présenta  lui-même  le 
billet.  La  fatalité  fit  qu'à  ce  moment  entra  le  Con- 
trôleur général,  en  sorte  que  le  joaillier  s'éloigna 
avant,  d'avoir  reçu   une  réponse.  Dès  que  le  Con- 

1.  Il  est  intéressant  de  reproduire  la  rédaction  de  Bassenge  pour  appré- 
cier la  concision,  en  même  temps  que  l'éclat  et  l'élégance  que  Rohan 
lui  avait  donnés.  Voici  ce  qu'avaient  tout  d'abord  écrit  les  bijoutiers  : 

«  La  crainte  où  nous  sommes  de  ne  pouvoir  pas  être  assez  heureux 
pour  trouver  le  moment  de  témoigner  de  vive  voix  à  Votre  Majesté 
notre  respectueuse  reconnaissance  nous  oblige  de  le  faire  par  cet 
écrit. 

«  Votre  Majesté  met  aujourd'hui  le  comble  à  nos  vœux  en  acquérant 
la  parure  do  diamants  que  nous  avons  eu  l'honneur  de  lui  présenter. 

«  Nous  avons  accepté  avec  empressement  les  derniers  arrangements 
qui  nous  ont  été  proposés  au  nom  de  Votre  Majesté.  Ces  arrangements  lui 
étant  aarréables,  nous  nous  sommes  estimés  heureux  de  saisir  l'occasion 
de  prouver  à  Votre  Majesté  notre  zèle  et  nos  respects.  »  Doss.  Biihmer, 
Bibl.  V.  de  Paris,  ms.  de  la  réserve. 


â2Ô  LAFFAIRE   DU   COLLIER. 

Irùleur  fut  sorti,  la  reine  lut  le  billet,  n'y  com- 
prit rien.  Elle  donna  ordre  de  chercher  Buhmer 
pour  lui  demander  le  mot  de  Ténigme,  mais  déjà  il 
était  parti.  Bôhmer  l'avait  obsédée  avec  son  bijou. 
Elle  gardait  le  souvenir  pénible  de  la  dernière  scène 
où  il  sVHail  précipité  à  ses  genoux  en  menaçant 
d'aller  se  jeter  dans  la  rivière.  «  La  reine,  dit 
Mme  Campan,  me  lut  ce  papier  en  me  disant, 
qu'ayant  deviné  le  matin  les  énigmes  du  Mercure^ 
j'allais  sans  doute  trouver  le  mot  de  celle  de  ce  fou 
de  Bôhmer.  Puis  elle  brûla  sans  plus  d'attention  le 
billet  à  un  bougeoir  qui  restait  allumé  dans  la 
bibliothèque  pour  cacheter  ses  lettres.  »  La  reine 
ajouta:  «  Cet  homme  existe  pour  mon  supplice,  il  a 
toujours  quelque  folie  en  tête.  Songez  bien,  la  pre- 
mière fois  que  vous  le  verrez,  à  lui  dire  que  je 
n'aime  plus  les  diamants  et  que  je  n'en  achèterai 
plus  de  ma  vie.  » 

Ce  moment  est,  dans  sa  banalité,  pour  ceux  qui 
savent  la  suite  du  récit,  le  plus  poignant  du  drame. 
Que  l'affaire  fût  alors  éclaircie  —  et  c'est  par  un 
enchaînement  de  circonstances  des  plus  médiocres 
qu'elle  ne  le  fut  pas  — ,  et  Marie-Antoinette  devait 
ôtre  tenue  à  jamais  en  dehors  de  l'intrigue.  Son 
attitude  —  bien  simple  cependant  et  toute  natu- 
relle — •  en  ce  seul  moment  où  elle  ait  été  en  con- 
tact avec  l'intrigue  du  collier,  a  prêté  matière  au 
seul  reproche  que  ^es  détracteurs  aient  pu  lui 
adresser,  et  l'on  sait  quelles  terribles  conséquences 
les  événements  se  sont  chargés  d'en  tirer  contre  elle. 

Son  silence  eut  pour  résultat  de  confirmer  les 
joailliers,  non  moins  que  le  cardinal,  dans  la  pensée 
que  le  collier  était  bien  entre  ses  mains. 


LE   COUP    DE  FOUDRE.  221 


Mme  de  la  Motte  voyait  approcher  le  terme  du 
1"  août  où  devait  être  fait  le  premier  payement 
de  400  000  livres.  Elle  avait  vu,  chez  le  cardinal, 
Baudard  de  Saihte-James,  trésorier  général  de  la 
marine,  et  savait  que  celui-ci  était  attaché  au  car- 
dinal, fort  entiché,  par  surcroît,  'de  Cagliostro,  en 
relation  enfin  avec  les  Bôhmer.  «  Sainte-James,  dit 
Mme  Vigée-Lebrun,  était  financier  dans  toute 
l'étendue  du  terme.  C'était  un  homme  de  moyenne 
grandeur,  gros  et  gras,  au  visage  très  coloré,  de 
cette  fraîcheur  qu'on  peut  avoir  à  cinquante  ans 
passés  quand  on  se  porte  bien  et  qu'on  est  heu- 
reux. »  Dans  son  hôtel  de  la  place  Vendôme,  dont 
les  salons  immenses  étaient  entièrement  tapissés  de 
glaces,  il  donnait  des  dîners  de  cinquante  couverts 
où  la  noblesse  et  les  lettres  étaient  brillamment 
représentées.  Sa  magnifique  propriété  de  Neuillv 
reçut  du  peuple  le  nom  de  w  Folie-Sainte- James  », 
à  cause  du  luxe  inouï.  Il  y  organisait  des  soirées 
où  l'on  jouait  la  comédie,  où  l'on  tirait  des  feux 
d'artifice,  où  tant  de  personnes  étaient  invitées 
que  l'on  se  croyait  dans  une  promenade  publique. 
Sainte-James  était  très  ambitieux,  avide  de  protec- 
tions puissantes  à  la  Cour;  il  rêvait,  non  du  ruban, 
mais  du  cordon  rouge.  C'est  lui  qui  avait  jadis 
prêté  aux  Buhmer  les  800  000  livres  avec  lesquelles 
ils  avaient  acheté  les  diamants  du  Collier,  pi'imiti- 
vement  destiné  à  la  Du  Barry  de  qui  Sainle-James 
avait  escompté  la  faveur. 

Mme  de  la  Motte  dit  au  cardinal  :  «  Je  vois  la 
reine  embarrassée  pour  le  versement  du  1'='^  août. 


222  L'AFFAIRE    DU   COLLIER. 

Elle  ne  vous  récrit  pas  pour  ne  pas  vous  inquiéter. 
J'ai  imaginé  un  moyen  de  lui  Taire  votre  cour  en  la 
tranquillisant.  Adressez-vous  à  Sainte-James.  Pour 
lui,  cent  mille  écus  ne  sont  rien.  »  Rohan  en  parla 
au  financier.  Il  tombait  bien. 

«  Prêter  400  000  livres  pour  payer  le  collier;  mais 
le  collier  est  fait  de  800  000  livres  que  j'ai  prêtées!  » 

Encore  Sainte-James  consentirait-il  à  cette  nou- 
velle avance,  mais,  rendu  méfiant  par  l'aventure  du 
fermier  général  Bérang-er,  il  désire  qu'une  lettre,  où 
la  reine  demanderait  l'argent,  demeure  entre  ses 
mains.  Il  n'y  faut  donc  plus  songer. 

Cependant  on  arrivait  à  la  fin  de  juillet.  Mme  de 
la  Motte  devient  agitée,  nerveuse.  Comment  reculer 
le  terme  du  paiement?  «  Que  signifient,  lui  dira 
maître  Target,  ce  trouble  de  votre  maison,  ces  agi- 
tations du  27  juillet,  où  vous  sortez  précipitamment 
de  chez  vous,  où  vous  ne  revenez  ni  dîner,  ni  souper, 
ni  coucher;  où  vous  vous  réfugiez  chez  des  amis  et 
ne  voyagez  que  la  nuit?  »  Ce  jour,  27  juillet,  elle 
fait  chez  le  notaire  Minguet,  en  déposant  des  dia- 
mants «  d'une  immense  valeur,  »  un  emprunt  de 
trente-cinq  mille  livres.  Le  31,  elle  fait  porter  chez 
le  cardinal  une  lettre  signée  «  Marie-Antoinette,  » 
où  il  est  dit  que  les  quatre  cent  mille  livres  pro- 
mises pour  le  lendemain  ne  pourront  être  payées 
que  le  1"  octobre,  mais  qu'à  cette  date  il  serait  fait 
un  paiement  de  sept  cent  mille  livres  en  une  fois, 
moitié  de  la  somme  totale.  Cette  fois,  l'inquiétude 
commence  à  pénétrer  dans  l'esprit  du  prélat. 

j\Iais  le  lendemain  une  femme  de  chambre  vient 
l'appeler  de  la  part  de  la  comtesse.  Celle-ci,  de  ses 
paroles  insinuantes,  s'efforce  de  calmer  ses  esprits. 


LE   COUP   DE   FOUDRE.  223 

Et  la  confiance  lui  revient  quand  Mme  de  la  Motte 
lui  tend  une  somme  de  trente  mille  livres,  intérêt 
à  verser  aux  joaillliers  pour  les  sept  cent  mille  livres 
dont  le  paiement  était  reculé  en  octobre.  Le  car- 
dinal, qui  croyait  toujours  Mme  de  la  Motte  dans  la 
misère,  ne  doute  pas  que  cette  somme  ne  lui  ait  été 
remise  par  la  reine.  Le  30  juillet,  il  voit  les  joailliers, 
qui  accueillent  très  mal  la  proposition  du  délai.  Ils 
protestent  avec  vivacité  et  n'acceptent  les  trente 
mille  livres  qu'en  acompte  sur  les  quatre  cent  mille 
qui  leur  sont  dues  immédiatement  K 

Il  est  urgent  qu'ils  soient  payés,  disent-ils.  Sainte- 
James,  leur  créancier,  devient  pressant  et  les  intérêts 
qu'ils  ont  à  lui  verser  les  accablent.  Le  cardinal 
craint  un  éclat.  L'attitude  des  Bôhmer  rendait  en 
effet  la  situation  extrêmement  critique.  L'histoire 
de  Mme  de  la  Motte  fait  voir  en  elle  une  incroyable 
inconscience,  qui  fait  d'ailleurs  sa  hardiesse  et  sa 
force.  Elle  ne  voit  le  danger  que  quand  il  est  immé- 
diat et,  alors  seulement,  cherche  à  y  parer.  En  hâte 
elle  fait  revenir  son  mari  de  Bar-sur-Aube,  où  le 
comte,  dans  une  insouciance  parfaite,  menait  un 
train  royal;  puis,  elle  combine  un  coup  si  hardi, 
dénotant  une  vue  si  claire  des  caractères  et  de  la 
situation,  qu'une  fois  de  plus  on  ne  peut  retenir  un 
cri  de  surprise  devant  ce  génie  d'intrigue.  Le 
3  août,  elle  envoie  le  Père  Loth  chercher  Bassenge 
et  lui  dit  hardiment  :  «  Vous  êtes  trompé,  l'écrit  de 
garantie  que  possède  le  cardinal  porte  une  signature 


1.  Ces  faits,  d'après  le  mémoire  des  joailliers,  les  interrogatoires  du 
cardinal,  le  plaidoyer  de  M'  Target  et  les  notes  que  celui-ci  réunit  et 
qui  sont  conservées  dans  son  dossier  à  la  Bibl.  v.  de  Paris,  ms.  de  la 
réserve. 


224  L'AFFAIRE   DU    COLLIER. 

fausse;  mais  le  prince  est  assez  riche,  il  payera.  » 
Parmi  ces  manœuvres  longues,  compliquées,  con- 
duites avec  tant  de  suite  et  d'une  main  si  sûre,  c'est 
ici  le  coup  de  maître.  Mis  dans  ce  moment,  brutale- 
ment, en  face  de  la  réalité,  épouvanté  par  la  pers- 
pective du  scandale  d'un  procès  certain,  par  l'ef- 
froyable honte  qui  allait  rejaillir  sur  lui  de  la  scène 
du  bosquet,  à  propos  de  laquelle  le  procureur  du 
roi  lui  dirait  qu'il  avait  été  entraîné  jusqu'à  la  lèse- 
IMajesté,  le  cardinal,  qui  avait  des  ressources  très 
grandes,  ne  devait  pas  hésiter  à  payer  les  joailliers 
et  à  étoufler  toute  l'affaire.  Et  il  n'eût  pas  hésité, 
et  Mme  de  la  Motte  et  son  mari  eussent  joui  tran- 
quillement du  fruit  de  leur  larcin!  Ceci  n'est  pas 
une  hypothèse;  on  a  les  déclarations  du  prince  de 
Rohan  :  «  11  entrait  dans  les  projets  de  Mme  de  la 
Motte,  dit-il,  de  déclarer  elle-même  que  la  signature 
était  fausse.  Elle  se  flattait  de  m'avoir  réduit  par  ses 
adroites  manœuvres  à  payer  le  collier  sans  oser 
même  me  plaindre.  Et  j'aurais  certainement  pris  le 
parti  de  m'arranger  avec  les  joailliers,  en  sacrifiant 
ma  fortune  et  en  employant  le  secours  de  mes 
parents  *.  » 

Malheureusement  pour  le  cardinal  et  pour  Jeanne 
de  Valois,  les  bijoutiers,  par  timidité,  n'osent 
affronter  le  cardinal.  Instruit  par  son  collègue  Bas- 
senge,  des  paroles  de  Mme  de  la  Motte,  Bôhmer,  en 
proie  aux  plus  vives  alarmes,  court  le  même  jour  à 
Versailles,  s'efforçant  d'obtenir  une  audience  de  la 


1.  Interr.  de  Roliau  publié  par  M.  CaraparJon,  p.  2-23;  confrontation 
à  l'inspecteur  Quidor,  Arch.  nat.,  X'  B/1417;  ^Mémoire  de  M'  Target. 
Collection  complète,  IV,  177.  ■ —  Le  premier  mot  du  cardinal,  entrant  à 
la  Bastille,  fut  :  «  J'ai  été  trompé,  je  payerai  le  collier.  » 


LE   COUP   DE   FOLDUE.  22y 

reine  '.  Il  ne  peut  voir  qui^  la  lectrice,  Mme  Campan, 
(|ui  lui  dit  : 

«  Vous  êtes  la  victime  dime  escroquerie,  jamais 
la  reine  na  reçu  le  collier.  » 

Au  moins,  à  présent,  les  joailliers  iront-ils  hardi- 
ment faire  au  cardinal  la  déclaration  que  Mme  de  la 
Motte  leur  a  conseillée?  Jusqu'au  bout  leur  conduite 
déjouera  ses  calculs. 

Le  môme  jour,  3  août,  Mme  de  la  IMolte  mandait 
Rétaux  de  Villette,  le  pressait  de  fuir,  lui  remettait 
4  000  livres  pour  son  voyage.  Rétaux  fait  charger 
ses  malles  sur  un  cabriolet  qu'il  a  loué  chez  Hinnet, 
sellier,  rue  Saint-Martin.  Le  cheval  appartient  à 
La  ]\Iotte.  Il  vient  souper  rue  Saint-Gilles,  gaiement, 
jusqu'à  minuit,  et  comme  les  meubles  de  la  maison 
sont  déjà  emballés,  à  l'exception  du  lit  des  époux 
La  !\Iolte,  Rétaux  va  s'installer  dans  son  cabriolet 
qu'il  a  fait  entrer  dans  la  cour  et  part  à  deux  heures 
du  matin.  Il  prend  le  chemin  de  l'Italie,  en  passant 
par  la  Suisse. 

Enfin,  ce  môme  jour,  3  août,  Jeanne  envoie 
Rosalie  chez  le  cardinal  pour  le  presser  de  venir  la 
voir.  Le  cardinal  a  fait  défendre  sa  porte,  mais  la 
femme  de  chambre  insiste,  le  suisse  la  laisse  monter. 
Le  cardinal  se  rend  rue  Neuve-Saint-Gilles.  «  J'ai 
des  ennemis,  lui  dit-elle,  je  suis  accusée  d'indiscré- 
tions et  de  vanteries;  d'un  moment  à  l'autre  je  puis 
ôtre  arrêtée;  on  m'a  fait  espérer,  si  je  quitte  Paris, 
que  peut-être  on  cessera  de  m'apercevoir  où  je  suis 
cachée.  Je  devrais  être  partie.  Jusque-là  je  tremble. 
En  attendant  que  mes  affaires  soient  terminées  ici 

1.  Dcclaration  de  Bolimcr  et  Basscugc,  Arcli.  )ial.,  F'/ 111."),  B. 

15 


226  l'affaire  du  collier. 

et  que  tous  mes  meubles  soient  enlevés,  accordez- 
moi,  de  grâce,  un  asile  dans  votre  hôtel.  »  Rohan, 
confiant  jusqu'à  la  dernière  minute,  lui  dit  qu'il  est 
prêt  à  la  recevoir  avec  son  mari. 

Dans  la  journée,  elle  avait  donné  un  dîner  où  elle 
avait  reçu  le  comte  de  Barras,  sa  sœur  Marie-Anne 
qu'elle  avait  décidée  à  venir  à  Paris,  un  neveu,  et 
d'autres  personnes.  Il  ne  fallait  pas  que  son  trouble 
intérieur  se  trahît.  Mais  entre  onze  heures  et  minuit, 
après  qu'elle  a  fait  éteindre  toutes  les  lumières  par 
le  portier,  elle  ouvre  la  porte  doucement,  sans  bruit, 
et  glisse  comme  une  ombre,  suivie  de  Rosalie. 

«  Le  tremblement,  dira  M"  Target,  se  montre 
dans  tous  vos  pas.  Les  ténèbres  ne  suffisent  pas 
pour  vous  rassurer  contre  les  regards;  vous  crai- 
gnez jusqu'à  la  chandelle  de  votre  portier;  vous  ne 
sortirez  que  lorsque  tout  le  monde  sera  sorti  de  sa 
loge  et  quand  la  lumière  sera  éteinte  ;  le  capuchon 
de  vos  mantelcts  vous  couvrira  le  visage  à  l'une  et  à 
l'autre;  et  c'est  ainsi  que  vous  parcourez  mystérieu- 
sement, dans  l'ombre,  la  solitude  de  celte  partie  du 
boulevard  qui  vous  conduit  à  Ihôtel  de  M.  le  Car- 
dinal où  vous  allez  prendre  refuge.  »  Rue  Vieillc-du- 
Temple,  elle  trouva  son  mari  :  «  Le  sieur  de  Car- 
bonnières  nous  conduisit  dans  une  chambre  qui 
avait  été  occupée  par  le  sieur  abbé  Georgel  ». 

Par  cette  dernière  manœuvre,  Mme  de  la  Molle 
croyait  lier  définitiyement  son  sort  à  celui  de  Rohan, 
établir  sa  lx)nnc  foi  :  «  Si  elle  n'avait  pas  agi  de 
bonne  foi,  serait-elle  venue  ainsi  se  livrer  au 
prince? 

Le  4  août,  lendemain  de  la  double  déclaration  faite 
par  Mme  de  la  Motte  et  par  Mme  Campan,  ROhmcr 


LE   COUP   DE   FOUDRE.  22/ 

est  appelé  à  Ihôlel  de  Strasbourg.  C'est  Bassenge 
qui  3'  va.  Il  désire  s'expliquer  avec  le  cardiual,  mais, 
intimidé,  il  n'ose  encore  dire  franchement  ce  qu'il  a 
sur  le  cœur,  répéter  ce  qui  lui  a  été  déclaré  la  veille, 
parler  d'un  faux.  Il  demande  seulement  : 

«  Son  Emincnce  est-elle  certaine  de  l'inlcrmé- 
diaire  qui  a  été  placé  entre  elle  et  la  reine?  » 

Rohan  voit  la  surexcitation  du  joaillier  et  en  est 
etTrayé.  Il  faut  le  calmer.  Il  serait  capable  d'aller 
jusqu'au  roi  lui  révéler  le  secret.  Rohan  lui  propose 
de  remettre  entre  ses  mains  le  titre  contenant  les 
conditions  du  marché,  revêtu  delà  signature  «  Marie- 
Antoinette  de  France  ».  Ce  sera  sa  garantie.  Mais 
immédiatement  Bassenge  comprend  qu'en  cas  de 
duperie  cette  seule  garantie  qu'il  a  n'en  est  une 
qu'en  demeurant  dans  les  mains  du  cardinal  qui  lui 
sert  de  caution.  Le  cardinal  a  beau  insister,  il  refuse 
de  prendre  possession  du  billet. 

Bassenge  reparle  de  ses  inquiétudes,  ses  créan- 
ciers s'impatientent,  Sainte-James  qui  lui  a  avancé 
sur  le  collier  800  000  livres.... 

L'angoisse  serre  le  j)rince  Louis  à  la  gorge;  à  tout 
prix  Bassenge  doit  être  rassuré. 

«  Si  je  vous  disais  (juc  j'ai  traité  directement  avec 
la  reine,  seriez-vous  content? 

—  Cela  me  donnerait  la  plusgrande  tranquillité. 

—  Hé  bien,  je  suis  aussi  sûr  que  si  j'avais  traité 
directement.  » 

En  eflet  Rohan  n"a-t-il  pas  vu  Marie-Antoinette  à 
\'ersailles,  le  soir,  dans  le  bosquet?  la  reine  ne  vient- 
elle  pas  de  lui  faire  remettre  30  000  livres?  n'a-t-il 
pas  reçu  de  nondjreuses  lettres  d'elle? 

Bassenge  ré[t()nd  ([ii'il  (Icnicurc  inciuiet. 


228  L'AFFAIRE    DU    COLLIIlR. 

«  Je  ferai  représenter  à  la  reine  combien  ces  délais 
sont  nuisibles  à  vos  intérêts.  » 

Bassengc  se  défie  de  l'intermédiaire.  Sainte-James 
est  de  plus  en  plus  pressant. 

«  Je  prends  donc  l'engagement,  dit  Rohan,  d'ob- 
tenir du  trésorier  de  la  marine  qu'il  patiente  pour  les 
payements.  » 

Ce  sont  ces  mots  qui  calment  le  négociant  et  il 
prend  congé. 

A  la  suite  de  cette  entrevue  angoissante  le  prince 
Louis  dicta  à  Liégeois,  l'un  de  ses  valets  de  chambre, 
un  billet  où  se  peignent  ses  tourments  et  qui  a  été 
retrouvé  parmi  ses  papiers.  Le  voici  avec  les  indica- 
tions qui  permettent  d'en  comprendre  les  termes. 


«  Envoyé  chercher  B[assenfje],  qui  soupçonne  que  c'est 
pour  lui  parler  du  même  objet  (le.  collier).  Il  m'a  demande 
comment  il  devait  répondre.  Je  lui  ai  dit  qu'il  se  garde 
bien  de  faire  aucune  confidence,  qu'il  devait  dire  qu'il  avait 
envoyé  l'objet  en  question  à  l'étranger  et  que  je  lui  recom- 
mande absolument  le  secret  et  de  ne  faire  aucune  confi- 
dence. 11  m'a  affirmé  et  répété  à  plusieurs  reprises  que  sa 
vie  nétait  plus  qu'un  tourment  depuis  qu'il  avait  pris  la 
lilierté  d'écrire  à...  {la  reine)  et  qu'il  lui  avait  été  dit  par  C. 
(Mme  Campan)  que  le  maître  (la  reine)  ne  savait  ce  que  ces 
gens-là  [les  BiJlmicr)  voulaient  dire.  Que  la  tète  lui  tournait. 
Cet  ensemble  des  choses  pourrait  aussi  faire  tourner  la 
mienne,  si  ce  n'était  sur  que  le  moyen  proposé  (la  démarche 
auprès  de  Sainte- James)  jyi'range  tout  pour  le  présent  et  le 
futur.  D'ailleurs  la  personne  que  je  propose  (Sainle-James) 
est  instruite  de  tout  parQe  que  débiteur  {les  Bôhmer)  n'a  pu 
faire  autrement.  Ainsi  cela  ne  change  rien  à  l'ordre  des 
choses  et  au  contraire  fera  naître  le  calme  où  est  actuelle- 
ment le  trouble  et  le  désespoir  '.  >- 


1.  Bibl.  V.  de  Pa)-ii,  doss.  Target.  C'est  cette  note,  sur  laquelle  Rohan 
ne  voulut  pas  s'expliquer  au  cours  du  procès,  qu'il  appelle  la  «  note 
iiiiurnic  «. 


LE  COUP   DE  FOUDRE.  229 

Le  cardinal  vit  efTectivement  Baudard  de  Sainle- 
James.  Il  le  rencontra  dans  le  monde  en  une  soirée. 
Tous  deux  se  promenaient,  sur  la  terrasse  parmi  les 
invités.  Le  cardinal  supplia  le  financier  de  ne  pas 
presser  les  bijoutiers  et,  pour  le  rassurer,  il  lui  confia 
qu'il  venait  de  voir,  écrit  de  la  main  de  la  reine, 
(prellc  avait  700  000  livres  pour  les  Bohraer.  Rohan 
faisait  allusion  à  la  prétendue  lettre  de  Marie-iVntoi- 
nelte  que  jMme  de  la  Motte  lui  avait  montrée  en  lui 
apportant  les  30  000  livres  d'intérêt  sur  la  somme  à 
verser  ultérieurement  '. 

Entrée  avec  son  mari  dans  ce  petit  appartement 
de  Ihôtel  de  Rohan  dans  la  nuit  du  3  au  4  août, 
i\Ime  de  la  Motte  en  sortit  le  5  ;  le  G  elle  partait  pour 
Bar-sur- Aube. 

Elle  prenait  le  chemin  de  son  pays  natal,  Fesprit 
rassuré.  L'orage  en  éclatant  tomberait  sur  Rohan, 
qui  n'hésiterait  pas  à  le  dissiper  en  payant  les  joail- 
liers. D'ailleurs,  la  négociation  n'avait-elle  pas  été 
i'aite  directement  entre  les  marchands  et  le  cardinal? 
Il  n'y  avait  pas  raison  de  s'alarmer. 

Quand  les  commissaires  du  Parlement  objectèrent 
dans  la  suite  à  Rohan,  que  si  la  dame  de  la  Motte 
eût  réellement  fait  imiter  la  signature  de  la  reine 
et  vendre  les  diamants  à  son  profit,  elle  n'eût  pas 
déménagé  au  vu  et  su  de  tout  le  monde  pour  aller 
à  Bar-sur-Aube  et  se  fût  plutôt  retirée  en  pays 
étranger,  Rohan  répondit  très  justement:  «  La  con- 
duite de  ladite  dame  de  la  Motte  n'est  pas  si  incon- 
séquente  qu'il  semblerait   au  premier  abord.   Elh; 

1.  Les  faits  des  3  et  4  août  nSS,  d'après  les  interrogatoires,  confron- 
tations et  rccoleraents  du  procès,  Arch.  nat.,  X',  B/1417,  et  d'après  les 
notes  des  dossiers  Target  et  Bohmer,  Dibl.  v.  do  Paris,  ms.  de  la  réserve. 


230  L'AFFAIRE   DU    COLLIER. 

croyait  m'avoir  tellement  enveloppé  dans  ses  arti- 
fw^es  que  je  n'oserais  rien  dire,  et,  de  fait,  les 
manœuvres  sont  tellement  multipliées  que  j'aurais 
préféré  payer,  ne  rien  dire  et  laisser  Mme  de  la 
Motte  jouir  du  fruit  de  ses  intrigues.  » 

<-.  Quelle  conduite  plus  naturelle,  plus  habile,  plus 
prudente,  pouvait  donc  tenir  Jeanne  de  Valois? 
observe  M'^  Labori.  Fuir,  c'est  s'accuser,  donner  à 
Rohan  peut-être  le  moyen  de  se  dégager.  Rester, 
c'est  condamner  Rohan  à  arrêter  l'aflaire  à  tout 
prix,  à  payer  Bohmer,  à  se  charger  de  tout.  Que 
peut-elle  craindre  en  effet?  Rohan  n'est-il  pas  un 
peu  son  complice,  par  son  audace  à  s'élever  jusqu'à 
la  reine,  par  cette  crédulité  naïve  de  cette  entrevue 
simulée,  par  cette  correspondance  inventée  à  plaisir? 
Encore  dupe,  Rohan  ne  peut  vouloir  perdre  la  reine; 
désabusé,  il  ne  peut  affronter  une  accusation  de 
lèse-Majesté,  affronter  l'échafaud'.  » 

De  fait  Rohan  hésitait.  Son  esprit  était  ballotté 
entre  des  incertitudes  cruelles.  La  question,  qui  lui 
avait  été  posée  par  le  joaillier,  le  hantait.  II  s'était 
efforcé  de  rassurer  Bohmer;  mais  lui-même  n'était 
guère  rassuré.  Et  voici  que  l'escroquerie  va  lui 
apparaître  dans  son  plein  jour  quand,  comparant 
pour  la  première  fois  l'engagement  signé  «  Marie- 
Antoinette  de  France  »  qu'il  a  entre  les  mains,  avec 
des  billets  de  la  reine  qui  lui  sont  confiés  par  quel- 
ques-uns de  ses  pareiits,  il  ne  trouve  entre  les  écri- 
tures aucune  ressemblance. 

Cagliostro,  son  conseiller  habituel,  est  appelé 
auprès  de  lui.  L'alchimiste,  pour  une  fois,  laisse  de 

1.  Fcrnand  Labori,  Conférence  des  avocats,  00  nov.  1888.  —  Alph. 
Karr  (le  Fiyaro,  11  janv.  1890)  développe  des  considérations  identiques. 


LE   COUP   DE   FOUDRE.  231 

côté  les  lumières  du  grand  Cofte,  de  Tarchange 
JMicliaël  et  du  bœuf  Apis.  Très  perspicace  il  démêle 
Fintrigue.  «  Jamais,  dit  Cagliostro  à  Rolian,  la  reine 
n"a  signé  Marie-Antoinelle  de  France.  Vous  êtes 
victime  d'une  friponnerie  et  n'avez  qu'un  parti  à 
prendre  :  aller  vous  jeter  sans  retard  aux  pieds  du 
roi  et  lui  conter  ce  qui  s'est  passé.  » 

Cagliostro  devinait-il  l'avenir?  Dans  le  présent 
il  parlait  d'or.  Nous  venons  d'indiquer  le  moment 
critique  dans  la  vie  de  Alarie- Antoinette,  celui  où 
l'arrivée  du  Contrôleur  général  l'empêcha  de  ques- 
tionner Bôhmer  sur  le  billet  qu'il  lui  remettait  : 
nous  voici  au  moment  critique  dans  la  vie  du  car- 
dinal. Eût-il  suivi  le  conseil  de  l'alchimiste,  l'ef- 
froyable scandale  était  évité.  Il  était  dans  une 
perplexité  douloureuse.  Et  c'est  encore  sa  bonté  qui 
l'arrêtait.  Il  hésitait  à  jeter  dans  les  fers  cette  jeune 
femme,  une  Valois.  Elle  avait  été  poussée  à  bout  par 
la  misère.  «  J'étais  dans  la  perplexité  sur  le  parti 
qu'il  me  convenait  de  prendre,  incertain  s'il  fallait 
tout  ébruiter  en  dénonçant  la  dame  La  Motte,  s'il 
ne  serait  pas  plus  sage  de  payer  le  Collier  et  d'as- 
soupir cette  affaire*.  » 


A  Bar-le-Duc  Jeanne  donnait  des  fêtes  éblouis- 
santes. C'était  un  luxe  fou.  Avec  son  mari  elle  va 
aux  réceptions  organisées  par  les  seigneurs  de  la 
contrée.  A  Chaleauvillain,  le  duc  de  Penthièvre 
l'accueille  arec  les  plus  grands  égards.  «  Le  prince, 

1.  Notes  de  Rohan  pour  son  avocat  M'  Target.  Bibl.  it.  de  Paris,  ms. 
de  la  réserve  et  interr.  de  Cagliostro. 


232  L'AFFAIRE   DU    COLLIER. 

dit  Beug-not,  la  reconduit  jusqu'à  la  porto  du 
deuxième  salon  donnant  sur  le  grand  escalier,  hon- 
neur qu'il  ne  fait  point  aux  duchesses  et  qu'il 
réserve  pour  les  princesses  du  sang,  »  tant  il  a  de 
respect  pour  la  petite-fille  des  rois.  Le  comte  Beu- 
gnot  voit  les  époux  La  Motte  presque  journellement. 

Le  17  août,  Bciignot  avait  accompagné  Mme  de  la 
Motte  à  Fabbaye  de  Clairvaux  pour  les  solennités 
en  l'honneur  de  saint  Bernard.  L'abbé  Maury,  lui 
aussi,  prodiguait  à  la  comtesse  les  plus  rares  dis- 
tinctions. Il  croyait,  dit  Beugnot,  à  ses  relations 
avec  le  cardinal  et  la  traitait  comme  une  princesse 
de  l'Église.  Jeanne  était  dans  une  toilette  brillante 
et  toute  couverte  de  diamants'.  On  se  promena 
ioute  la  soirée  dans  les  beaux  jardins  de  l'abbaye. 
Le  ciel  était  rempli  de  lumière.  Le  soleil  avait  dis- 
paru derrière  les  hauteurs  boisées  qui  enserrent 
Clairvaux.  Les  arbres  que  porte  la  colline  se  décou- 
paient en  dentelles  noires  sur  un  fond  pourpre  et  or, 
avec  des  coulées  de  cuivre  vert,  flamboyant;  mais 
la  vallée  était  dans  l'ombre.  Seules  les  cimes  des 
peupliers  et  des  sapins  émergeaient,  d'un  jaune 
orange,  comme  trempées  dans  du  safran.  Peu  à  peu 
la  lumière  s'est  apaisée,  le  ciel  est  devenu  Aàolet. 
Dans  la  vallée  se  tasse  une  brume  blanche  d'instant 
en  instant  plus  opaque  où  se  mêlent  des  tons  gris  de 
plus  en  plus  sombres.  De  gros  nuages  envahissent 
le  couchant.  Le  crépuscule  se  perd  dans  la  nuit. 

Neuf  heures  sonnent.  C'est  le  moment  du  souper. 
L'abbé  Maury  est  en  retard.  On  se  décide  enfin  à 
neuf  heures  et  demie  à  se  mettre  à  table  sans  lui. 

L  Notes  lie  Target,  Bibl.  v.  de  Paris,  réserve. 


LE  COUP   DE  FOUDRE.  233 

Le  grand  réfectoire,  percé  de  deux  étages  de  fenêtres, 
est  en  fête.  Les  murailles  d"un  blanc  cru  renvoient 
la  lumière  des  bougies,  et  les  camaïeux  bistres, 
dans  les  voussures,  entre  les  pilastres  élevés  —  des 
sujets  religieux  auxquels  le  style  du  temps  donne 
un  air  de  mythologies  à  la  Van  Loo  —  brillent  d,"un 
joyeux  éclat. 

Le  roulement  dune  voiture.  L'abbé  paraît,  es- 
soufflé, agité. 

«  Des  nouvelles? 

—  Comment  des  nouvelles?  Mais  où  vivez-vous 
donc?  le  prince  cardinal  de  Rohan,  grand  aumô- 
nier de  France,  arrêté  mardi  dernier,  jour  de  l'As- 
somption, en  habits  pontificaux,  au  moment  où  il 
sortait  du  cabinet  du  roi.  On  parle  d'un  collier  de 
diamants  acheté  au  nom  de  la  reine....  » 

.Jeanne  était  assise  entre  les  robes  noires  de  deux 
moines  et  sur  son  sein  les  diamants  resplendis- 
saient. 

«  Dès  que  la  nouvelle  avait  frappé  mes  oreilles, 
dit  Beugnot,  j'avais  jeté  les  yeux  sur  Mme  de  la 
Motte,  qui  avait  laissé  tomber  sa  serviette  et  dont 
la  figure,  pale  et  immobile,  restait  perpendiculaire 
à  son  assiette.  Le  premier  moment  passé,  elle  fait 
eflbrt  et  s'élance  hors  de  la  salle  à  manger.  L'un 
des  dignitaires  de  la  maison  la  suit,  et,  quelques 
instants  après,  je  quitte  la  table  et  vais  la  retrouver. 
Déjà  elle  avait  fait  mettre  ses  chevaux;  nous  par- 
tons. » 

.Jeanne  de  Valois  prononce  des  paroles  incohé- 
rentes. Brusquement  sa  pensée  s'arrête  sur  le  nom 
de  Cagliostro  : 

«  Je  vous  dis  que  c'est  du  Cagliostro  tout  pur. 


234  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

—  Mais  VOUS  avez  reçu  ce  charlatan,  et  ne  vous 
êtes-vous  pas  compromise  avec  lui? 

—  En  rien,  et  je  suis  tout  à  fait  tranquille,  j'ai  eu 
grand  tort  de  quitter  le  souper.  » 

Beugnot  n'a  pas  une  égale  confiance.  II  conseille 
de  fuir  en  Angleterre. 

«  Monsieur,  vous  m'ennuyez  à  la  fin!  Je  vous  ai 
laissé  aller  jusqu'au  bout  parce  que  je  pensais  à 
autre  chose.  Faut-il  vous  répéter  dix  fois  de  suite 
que  je  ne  suis  pour  rien  dans  cette  affaire?  Je  suis 
très  fâchée  de  m'ètre  levée  de  table.  » 

Le  temps  s'était  gâté.  De  lourds  nuages  roulaient 
au  ciel.  C'était  l'orage.  Dans  la  nuit  noire  la  pluie 
tombait  à  verse.  La  voiture  était  fouettée  par 
les  branches  mouillées  des  arbres,  des  hêtres  et 
des  frênes  qui  forment  les  bois  de  Clairvaux  :  un 
clapotement  monotone  qui  énervait.  Les  roues 
s'embourbaient  dans  les  ornières.  Le  tonnerre  écla- 
tait. Par  moments  les  chevaux  s'ébrouaient,  refusant 
d'avancer.  Enfin  on  sort  du  bois.  Des  deux  côtés 
du  chemin  les  champs  s'étendent  mornes  et  déserfs. 
Les  lanternes  sont  éteintes.  On  ne  voit  plus  devant 
soi.  La  comtesse  a  peur  que  les  chevaux  ne  traver- 
sent pas  droit  les  ponts  de  l'Aube  et  la  jeftent  dans 
la  rivière.  On  passe  aux  Grottières.  Enfin  on  arrive 
rue  Saint-Michel,  à  la  maison  de  la  comtesse.  Beu- 
gnot lui  conseille  de  brûler  tous  les  papiers  qui  con- 
cernent ses  rapports  avec  le  cardinal.  «  Nous 
ouvrons,  écrit-il,  un  grand  coffre  en  bois  de  sandal 
rempli  de  papiers  de  toutes  couleurs.  J'étais  pressé 
d'en  finir.  »  Pounpioi  ne  pas  jeter  le  fout  au  feu, 
ensemble,  en  bloc?  Mais  Jeanne  tient  à  ce  que  le 
jeune  avocat  lise  cerfains  documents.  C'était  la  pré- 


LE   COUP   DE   FOUDRE.  235 

tendue  correspondance  amoureuse  de  Rohan  avec 
Jeanne  de  Valois.  Il  était  nécessaire  que  Beui^not 
en  prît  connaissance  afin  d'en  pouvoir  témoigner  à 
l'occasion,  mais  nécessaire  aussi  que  les  lettres  fus- 
sent anéanties  après  cette  lecture,  afin  que  l'au- 
thenticité n'en  pût  être  contrôlée. 

L'aube  blanchissait  quand  Beugnot  prit  congé. 
Tous  les  papiers  étaient  détruits. 


XXV 

.   DE   LA    FA'NGE    sur    LA   CROSSE 
ET    SUR   LE    SCEPTRE  » 


Tandis  que  le  cardinal  était  dans  ces  perplexités, 
la  reine,  le  lundi  8  août,  mise  au  courant  de  la  con- 
versation que  Mme  Campan  avait  eue,  le  vendredi  5, 
avec  son  joaillier,  manda  celui-ci  à  Versailles.  Elle 
le  mande  en  toute  hâte.  Le  billet,  rédigé  par  Loir, 
son  valet  de  chambre,  témoigne  de  son  impatience'. 
Bôhmer  s'y  rend  le  9  août.  Interrogé,  il  dit  comment 
il  a  vendu  le  collier.  Marie-Antoinette,  étonnée, 
efïrayée,  ordonne  au  bijoutier  de  lui  rédiger  un 
mémoire,  (jui  lui  est  remis  le  12^.  La  négociation 

1.  «  Monsieur,  Madame  ilc  Mezri  (il  s'agit  de  Mme  de  Misery,  première 
femme  de  chambre  de  la  reine)  ma  chargé  de  vous  écrire  de  la  par  de 
La  Reine  de  vous  trouver  demin  matin,  9  du  présent,  à  Trianon.  Sa 
Majesté  veue  vous  faire  voir  une  boucle  de  cinturo  dont  les  diameut 
ne  tienne  pas  bien,  leur  (Theure)  la  plus  comodo  seret  entre  neuf  ou  dix 
heur  du  matin.  J'ai  l'iioneur  dcstre,  Monsieur,  vostre  humble  serviteur. 
Sif/m:  :  Loir.  Enpostscriptum  :  Si  monsieur  Bohemer  notés  pas  à  Paris, 
je  pry  monsieur  Bazange  denvoyer  un  exprès  à  boisi  (sans  doute  Poissy). 
De  Versailles,  co  8  aoust  1785.  Au  verso  :  Service  do  la  Reine  très 
pressé.  Monsieur,  monsieur  Boliemer,  jouallicr  du  Roy  et  de  la  Couronne, 
rue  Vendomme  au  Marais,  à  Paris.  En  apostille  :  Au  porteur  dix-huit 
sol  si  la  présente  est  remis  avan  trois  heur  de  l'aprcs  midi,  ce  huit 
aoust.  »  Doss.  Bcjhmer,  Bibl.  v.  de  Paris,  ms.  de  la  réserve. 

2.  Il  y   a  deux  mémoires  do  Bolimer  et  Basscnge  exposant  l'atlairc 


238  LAFFAIRE   DU    COLLIER. 

du  Collier,  l'initiative  de  Mme  de  la  Motte,  les 
démarches  du  cardinal  et  la  remise  du  bijou  entre 
ses  mains  y  sont  racontées  en  détail. 

Marie-Antoinette  en  parle  aussitôt  au  roi,  émue, 
irritée.  Elle  se  sent  outragée  par  labus  fait  de  son 
nom.  L'antipathie  que  sa  mère  lui  a  communiquée 
et  a  entretenue  si  soigneusement  en  elle,  reparaît 
dans  toute  sa  force.  «  L'affaire,  écrit-elle  à  son 
frère  Joseph  II,  a  été  concertée  entre  le  roi  et  moi, 
les  ministres  n'en  ont  rien  su.  »  Ce  fut  le  malheur. 
Dans  le  ministère  était  alors  un  homme  de  premier 
ordre,  doué  d'une  connaissance  profonde  des 
hommes  et  d'une  précieuse  expérience,  le  comte  de 
Yergennes.  Il  eût  empêché  la  faute  irréparable  qui 
va  être  commise. 

Le  15  août,  jour  de  l'Assomption,  était  jour  de 
grande  fêle  à  la  Cour  depuis  le  vœu  de  Louis  XIII 
plaçant  sa  couronne  et  le  royaume  sous  la  protec- 
tion de  la  Vierge.  C'était  aussi  la  fête  de  la  reine. 
Toute  la  cour,  et  la  noblesse  qui  gravitait  autour  de 
la  cour,  se  trouvaient  à  Versailles,  et  le  peuple  arri- 
vait en  foule  de  Paris.  Dans  la  matinée  le  roi,  la 
reine,  Breteuil,  le  garde  des  sceaux  Miromesnil  se 
sont  réunis  à  dix  heures  dans  le  cabinet  du  roi*. 
Vorgennes  n'y  est  pas;  la  question  qui  va  être 
agitée  n'est  pas  de  son  département.  Breteuil  donne 
lecture  à  haute  voix  du  mémoire  des  joailliers.  Les 
opinions  sont  exprimées.  Miromesnil  recommande 
la  prudence,  la  modération  :  «  Il  faut,  dit-il,  s'in- 


du  Collier,  celui  qui  fut  remis  le  12  août  1785  à  la  reine  (public  en  l'SC, 
s.  1.,  in-8  do  -24  p.)  et  un  autre  qui  fut  remis  le  23  août  aux  ministres. 
Afch.  nat..  F\  1445/B. 

1.  Aujourd'hui,  au  château  de  Versailles,  salle  130. 


DE  LA  FANGE  SUR  LA  CROSSE  ET  SLR  LE  SCEPTRE.  239 

former  encore.  Rohaii  n'esl-il  pas  d'un  rang  et 
d'une  famille  à  être  entendu  avant  que  d'être 
arrêté?  «  Avec  violence,  Bretcuil  exprime  une  opi- 
nion opposée.  Nous  avons  dit  la  haine  personnelle 
qui  s'était  élevée  entre  Rohan  et  lui. 

Bretcuil  était  un  homme  très  bon  et  fut  un  ministre 
distingué  auquel  l'histoire  finira  par  rendre  justice. 
Avec  ses  grandes  qualités  de  cœur  et  d'esprit,  il 
avait  malheureusement  une  nature  ardente  et 
brusque .  Il  crut  véritablement  que  le  cardinal , 
abîmé  de  dettes,  avait  imaginé  une  pareille  négo- 
ciation pour  se  libérer  de  ses  créanciers.  Il  exprima 
lavis  de  l'arrêter  sur-le-champ.  Marie-Antoinette, 
non  moins*  passionnée,  ne  comprenait  pas  qu'on 
hésitât  :  «  Le  cardinal  a  pris  mon  nom  comme  un 
vil  et  maladroit  faux  monnayeur.  »  Louis  XVI 
inclinait  vers  l'avis  de  Miromesnil.  Il  demanda  à 
Breteuil  d'aller  chercher  Rohan.  Celui-ci  s'était 
rendu  à  Versailles  pour  célébrer,  dans  la  chapelle 
du  palais,  l'office  de  l'Assomption.  Il  se  trouvait 
avec  les  «  grandes  entrées  »  dans  le  cabinet  du  roi  '. 
r/élaient  les  dignitaires  de  la  Cour,  les  noms  les 
plus  illustres  de  la  noblesse.  A  onze  heures,  il  entre 
dans  le  Cabinet  intérieur,  vêtu  en  soutane  de  moire 
écarlate  et  en  rochet  d'Angleterre. 

«  Mon  cousin,  dit  le  roi,  (presl-ce  que  cette 
acquisition  dun  collier  de  diamants  (pie  vous  auriez 
faite  au  nom  de  la  reine?  » 

Rohan  est  devenu  blême. 

«  Sire,  ji;  le  vois,  j'ai  été  tronq»é,  mais  je  n'ai 
[)as  tromjté. 

1.  Aiijijurd  liui   salle  l-.T).   Ne  pas   confondre  le  Cabinet,  appelé  aussi 
caijiiiet  du  Cousoil,  avec  le  Cabinet  intérieur. 


240  L'AFFAIRli    DU   COLLIER. 

—  Sil  en  osL  ainsi,  mon  cousin,  vous  ne  devez 
avoir  aucune  inquiétude.  Mais  expliquez-vous....  » 

La  reine  était  devant  lui,  la  tête  haute  et  fière. 
Elle  le  perçait  de  son  regard  qu'elle  savait  rendre  si 
dur  et  altier;  elle  l'écrasait  de  sa  colère,  de  son 
mépris.  Quelle  chute  brusque,  atroce,  où  d'un  coup 
était  brisée  la  belle  et  longue  espérance  qui  s'était 
peu  à  peu  fortifiée  en  Rohan  depuis  la  scène  du 
soir  au  fond  du  parc.  Rohan  étouffe,  le  sang  enfle 
ses  tempes,  ses  jambes  fléchissent.  Le  roi  voit  son 
émotion  et  lui  dit  d'une  voix  plus  douce  :  «  Écrivez 
ce  dont  vous  avez  à  me  rendre  compte  ».  Et  le  roi 
passe  dans  sa  bibliothèque',  avec  la  reine,  avec 
Breteuil  et  Miromesnil.  Rohan  est  seul,  assis  devant 
une  grande  feuille  blanche,  les  yeux  hagards,  la 
cervelle  vide.  Il  regarde  la  feuille  blanche  fixement. 
Sa  main  tremble.  Il  écrit  quinze  lignes  commençant 
par  ces  mots  :  «  Une  femme  que  j'ai  cru...  »,  finis- 
sant par  ces  mots  :  «  madame  Lamolte  de  Valois  ». 

Nous  lisons  dans  le  rapport  officiel  au  lieutenant 
de  police  de  Crosne  :  «  Le  roi  a  laissé  le  cardinal 
seul  dans  le  cabinet  afin  quil  pût  écrire  Iranquille- 
ment.  Quelque  temps  après  le  cardinal  a  apporté  au 
roi  sa  déclaration  ([uune  femme  nommée  de  Valois 
lui  avait  persuadé  que  c'était  pour  la  reine  qu'il 
fallait  faire  l'acquisition  du  collier  et  que  cette 
femme  l'avait  trompé.  » 

«  Où  est  cette  femme?  dit  le  roi. 

—  Sire,  je  ne  sais  pas. 

—  Avez-vous  le  collier? 

—  Il  est  entre  les  mains  de  cette  femme.  » 

L  Aujourd'hui  salle  133. 


DE  LA  FANGE  SUR  LA  CROSSE  ET  SL'R  LE  SCEPTRE.  241 

«  Lo  roi  lui  a  dit  de  retoiirnor  dans  le  cabinet  et 
d'y  attendre.  Quelques  instants  après,  le  roi  et  la 
reine  ont  été  dans  le  cabinet  oîi  le  cardinal  atten- 
dait. Ils  ont  ordonné  au  garde  des  sceaux  et  à  M.  de 
Breteuil  de  les  suivre.  Alors  le  roi  a  ordonné  au 
baron  de  Breteuil  de  faire  lecture  du  mémoire  des 
deux  marchands.  » 

«  Où  sont  ces  prétendus  billets  d'autorisation, 
écrits  et  signés  par  la  reine,  dont  il  est  question 
dans  le  Mémoire?  dit  le  roi. 

—  Sire,  je  les  ai,  ils  sont  faux. 

—  Je  crois  bien  qu'ils  sont  faux  ! 

—  Je  les  apporterai  à  Votre  Majesté. 

—  Et  cette  lettre  écrite  par  vous  aux  marchands 
joailliers,  qui  est  également  dans  le  Mémoire? 

—  Sire,  je  ne  me  rappelais  pas  l'avoir  écrite,  mais 
il  faut  bien  que  je  l'aie  écrite  puisqu'ils  en  donnent 
copie.  Je  payerai  le  collier.  » 

Un  moment  de  silence,  et  le  roi  reprend  : 

«  Monsieur,  je  ne  puis  me  dispenser,  dans  une 
pareille  circonstance,  de  faire  mettre  les  scellés  chez 
vous  et  de  m'assurer  de  votre  personne.  Le  nom  de 
la  reine  m'est  précieux.  Il  est  compromis,  je  ne  dois 
rien  négliger.  » 

Rohan  supplie  de  lui  éviter  l'éclat,  surtout  au 
moment  où  il  va  entrer  dans  la  chapelle  pour  officier 
devant  toute  la  Cour  et  la  foule  de  peuple  venue  de 
Paris.  Il  invoque  les  bontés  du  roi  pom'  Mme  de 
Marsan  qui  a  eu  soin  de  son  enfance,  pour  le  prince 
de  Soubise,  pour  le  nom  de  Rohan. 

Le  roi,  peut-être,  allait  céder;  mais  la  reine,  qui 
s'était  contenue  avec  peine,  intervient  : 

«  Comment  est-il  [)0ssible,  monsieur  le  cardinal, 

10 


242  L'affaire  du  collier. 

que,  ne  vous  ayant  pas  parlé  depuis  huit  ans,  vous 
ayez  pu  croire  que  je  voudrais  me  servir  de  votre 
enlrcinisc  pour  conclure  le  marché  du  Collier?  » 

Marie-Antoinette  parle  d'une  voix  haute  et  ner- 
veuse. Elle  pleure.  Ce  sont  trop  de  rancunes,  avec 
celles  de  Marie-Thérèse,  qu'elle  ressent  en  ce 
moment.  Sou  émotion  gagne  le  roi.  Breleuil  rem- 
porte sur  ^liromesnil. 

«  Monsieur,  je  tâcherai  de  consoler  vos  parents 
autant  que  je  le  pourrai.  Je  désire  que  vous  puissiez 
vous  justifier.  Je  fais  ce  que  je  dois  comme  roi  et 
comme  mari.  >■> 

Cependant  la  foule  brillante  qui  emplissait  les 
appartements  du  roi,  TOEil-de-Bœuf,  la  Chambre, 
le  cabinet  du  Conseil,  le  cabinet  de  la  Pendule,  était 
devenue  nerveuse.  L'heure  de  la  messe  était  écoulée 
depuis  longtemps.  Tout  était  devenu  sombre.  On 
pressentait  un  orage.  Que  se  passait-il  derrière  la 
lourde  porte  de  glace,  dans  le  Cabinet  intérieur?  Et 
les  rumeurs  de  circuler,  des  bruits  vagues,  des 
propos. 

Un  remous.  La  porte  de  glace  s'est  ouverte.  Rohan 
paraît,  droit,  pâle.  Breteuil  est  derrière  lui.  Celui-ci 
ne  se  tient  pas  de  joie.  Son  visage  en  est  empourpré. 
D'une  voix  éclatante  il  crie  au  duc  de  Yilleroi,  capi- 
taine des  gardes  du  corps  : 

«  Arrêtez  monsieur  le  cardinal  !  » 

Quel  hourvari!  Les  courtisans  se  bousculent. 
Ceux  du  second  rang  se  haussent  pour  mieux  voir. 
Il  en  est  sur  les  banquettes.  Et  ils  sont  tous  là,  les 
«  entrées  de  la  Chambre  »,  les  «  entrées  du  Cabinet  ». 
Sous  les  yeux  qui  le  dévisagent,  le  front  moite,  le 
regard  fixe,  talonné  par  Breteuil  qui  se  rengorge, 


DE  LA  FANGE  SCR  LA  CROSSE  ET  SLR  LE  SCEPTRE.  243 

le  prince  Louis  traverse  Tenfilade  des  salles,  le 
cabinet  de  la  Pendule,  le  cabinet  du  Conseil,  la 
Chambre,  TOEil-de-Bœuf  :  le  long  calvaire!  Il  est 
enfin  appréhendé  au  moment  où ,  sortant  des 
«  appartements  »,  il  passe  de  l'OEil-de-Bœuf  dans 
la  grande  galerie.  Une  lumière  éblouissante.  Le 
soleil  tombe  à  plein  par  les  larges  fenêtres,  reflété 
par  les  glaces.  Et  ici  c'est  la  foule,  le  peuple 
même  qui  s'entasse.  Dans  sa  parure  pontificale, 
s'apprêtant  au  sacrifice  divin,  le  prince  cardinal, 
grand  aumônier  de  la  France,  est  arrêté  comme 
un  voleur  *. 

Au  premier  moment  la  confusion  avait  été  si 
grande  que  Villeroi  avait  dû  attendre  avant  de 
mettre  Tordre  reçu  à  exécvition.  Il  avait  confié  le 
cardinal  à  M.  de  Jouffroy,  lieutenant  des  gardes  du 
corps.  El,  dans  l'émotion  générale,  le  seul  qui  ait 
du  calme,  c'est  Rohan,  redevenu  maître  de  lui.  Il 
demande  d'une  voix  tranquille  à  M.  de  Jouffroy  un 
crayon,  et  écrit,  sans  autre  façon,  quelques  mots 
sur  un  billet  qu'il  a  appuyé  au  fond  de  son  bonnet 
carré  rouge  :  c'est  l'ordre  à  son  fidèle  abbé  Georgel 
de  brûler  immédiatement  tous  les  papiers  qui  sont 
dans  «  le  portefeuille  rouge  »  :  les  lettres  si  chères 

l.  Cette  scène  a  été  reconstituée  d'après  le  rap])ort  officiel  adressé 
à  Thiroux  de  Crosne,  lieutenant  général  de  police  (publ.  par  Peuchet, 
Mémoires  historiques,  III,  158-61),  complété  par  le  récit  que  Marie-Antoi- 
nette en  a  envoyé  à  son  frère  Joseph  II  (lettre  du  2-2  août  1785,  publiée 
par  MM.  de  Beaucourt  et  de  la  Rocheterie,  II,  74-'76)  ;  par  le  récit  que 
Rohan  en  fit  dans  la  suite  lui-même;  par  la  relation  de  Besenval 
{Mémoires,  éd.  Barrière,  II,  161-65}  qui  tenait  les  circonstances  qu'il 
rapporte  de  la  bouche  même  de  la  reine  ;  et  par  les  lettres  très  pré- 
cises, fort  bien  informées,  que  Rivière,  agent  diplomatique  de  Saxe, 
adressait  au  prince  Xavier  de  Saxe,  à  Pont-sur-Seine,  lettres  conser- 
vées dans  les  Archives  de  l'Aube.  — •  Voir,  pour  l'identification  des  salles 
où  la  scène  se  déroula,  Pierre  de  Nolhac,  le  Château  de  Versailles  sous 
Louis  XV,  p.  74-75. 


244  l'affaire  du  collieu. 

ju>5qu'à  ce  jour  —  ce  qu'il  avait  pu  conserver  des 
petits  billets  à  vignettes  bleues.  Quand  il  arriva  à 
l'hôtel  de  Strasbourg-,  sous  escorte,  l'ordre  était  exé- 
cuté. Le  lendemain  Rohan  partit  pour  la  Bastille, 
rassuré  de  ce  côté. 

^Ime  Campan  nous  fait  connaître  l'état  desprit  de 
la  reine  :  «  Je  la  vis  après  la  sortie  du  baron  de  Bre- 
teuil.  Elle  me  fit  frémir  par  son  agitation. 

((  Il  faut,  disait-elle,  que  les  vices  hideux  soient 
«  démasqués.  Quand  la  pourpre  romaine  et  le  titre 
«  de  prince  ne  cachent  qu'un  besogneux,  un  escroc, 
«  il  faut  que  la  France  entière  et  que  l'Europe  le 
M  sachent!  » 

Marie-Antoinette  comptait  sans  les  partis  qui 
allaient  se  mettre  avec  Rohan.  Tout  d'abord  sa 
famille  immédiate,  les  Rohan,  les  Soubise,  les 
Marsan,  les  Brionne,  le  prince  de  Condé  qui  a  épousé 
une  Rohan  et  sa  maison  puissante,  et  autour  d'eux 
tous  les  mécontents  delà  Cour;  tout  le  clergé,  dont 
Rohan  est  le  chef,  depuis  le  plus  humble  sémina- 
riste jusqu'au  prince-archevêque  de  Cambrai  qui 
esl,  lui  aussi,  un  Rohan;  le  Parlement  rival  du 
trône;  la  Sorbonne  où  Rohan  est  proviseur  et  où  il 
est  aimé;  les  ennemis  de  Breteuil,  et  ils  sont  nom- 
breux puisque  Breteuil  est  un  homme  de  valeur; 
les  ennemis  de  la  reine,  et  ils  sont  nombreux  puis- 
qu'elle est  charmante  et  bonne;  Calonne  et  ses 
créatures,  Lenoir  et  ses  partisans;  enfin  les  gazetiers, 
les  libellistes,  les  nouvellistes,  les  esprits  forts  d'es- 
taminet, les  discoureurs  de  promenades  publiques, 
les  orateurs  du  Palais-Royal,  qui  voient  dès  alors, 
dans  ce  conflit  entre  la  reine  et  le  premier  dignitaire 
de  lÉglise  de  France  ,  une   lutte  où  le   trône    et 


DE  LA  FANGE  SUR  LA  CROSSE  ET  SUR  LE  SCEPTRE.  245 

l'autel,  précipités  run   contre  Taulre,  vont,  l'un 
l'autre,  se  fracasser. 

Rivarol  écrit  :  «  M.  de  Brelenil  a  pris  le  cardinal 
des  mains  de  Mme  de  la  Molle  el  l'a  écrasé  sur  le 
front  de  la  reine  qui  en  est  restée  marquée.  »  Cette 
image,  qui  compare  Rohan  dans  sa  robe  rouge  aux 
coquelicots  que  les  enfants  s'écrasent  sur  les  tempes, 
est  hardie,  assurément;  mais  elle  dit  bien  ce  quelle 
veut  dire. 

Au  Parlement,  l'un  des  conseillers  les  plus  écoutés, 
Frélcau  de  Saint-Jusl,  s'écria,  se  frottant  les  mains, 
quand  il  apprit  le  scandale  :  «  Grande  et  heureuse 
atTaire!  Un  cardinal  escroc,  la  reine  impliquée  dans 
une  affaire  de  faux!...  Que  de  fange  sur  la  crosse  et 
sur  le  sceptre!  quel  triomphe  pour  les  idées  de 
liberté!  Quelle  importance  pour  le  Parlement! 

Le  14  juin  1794,  à  Paris,  ledit  conseiller  Fréteau 
de  Saint -Just  fut  décapité  .  Les  tricoteuses 
débraillées,  les  patriotes  aux  figures  lie  de  vin  se 
pressaient  autour  de  la  guillotine.  Fréteau  pensa-t-il 
dans  ce  moment  à  reprendre  sa  harangue  :  «  Grande 
et  heureuse  affaire!...  de  la  fange  sur  la  crosse  et 
sur  le  sceptre...  triomphe  de  la  liberté!...  »  L^n  bruit 
sec  :  la  tète  roule,  sanglante,  les  yeux  ouverts. 


^!)ipiptiBiiiiii.n""nipii'i      ^mn  1^. "'.''I  j.      .    L.  .1',  I  .ijiji  II     I  I  "i)m 

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LETTRE  DE  CACHET,  CUNTRESIGNi: E  PAR  LE  BARON  DE  BRETEUIL 

Ordonnant  rembaslillenient  du  cardlnal  de  Rohan. 

D'après  l'original  conservé  à  la  Bibliothèque  de  l'Arsenal, 

Archives  de  la  Bastille.   12  i^y,  f.  56. 


XXVI 


LA  BASTILLE 


Le  jour  mrnie  de  rarrcstalion  du  cardinal,  une 
lelli'e  de  eaclict,  contresignée  Breteuil,  ordonnait 
lincarcération  de  Mme  de  la  Motte  à  la  Bastille  K  Le 
18  août,  à  quatre  heures  du  matin,  sous  la  direction 
de  l'inspecteur  Surhois,  quelques  hoquetons  sou- 
tenus par  la  maréchaussée  du  pays  se  présentaient 
au  domicile  de  la  comtesse,  rue  Saint-Michel,  à 
Bar-sur-Aube.  Les  hoquetons  mirent  plus  de  hâte 
que  de  soin  à  exécuter  leur  mission.  Ils  n'avaient 
pas  ordre,  il  est  vrai,  d'arrêter  le  comte  de  la  Motte, 
mais  ils  le  laissèrent  tranquillement  détacher  les 
boucles  d'oreille,  ôter  les  bagues  ornées  de  brillants 
qui  étaient  aux  doigts  de  sa  femme,  et  faire  ainsi 
disparaître  le  corps  même  du  délit  qu'elle  portait 
sur  elle.  Aussitôt  après  le  départ  des  hoquetons 
et  de  sa  femme,  La  Motte  alla  rendre  compte  de 
l'événement  à  Albert  Bcugnot  «  d'un  ton,  dit  celui-ci, 
suffisant  et  tranquille  »;  mais  lejour  même  il  rompt 
les  scellés  apposés  chez  lui,   prend  les  objets  qui 

1.  Orig.  Bibl.  de  lArsenal,  ms.  Bastille  I-2157,  f.  39. 


248  L  AFFAIRE   DU   COLLIER. 

lui  convicnnenl  :  argent,  diamants,  dentelles,  Técrin 
de  diamants  d'une  valeur  de  100  000  livres  qui 
avait  servi  de  gage  chez  le  notaire  Minguet,  et  que 
La  Motte  avait  fait  retirer  par  Villette.  Il  recèle 
rargenteric  et  une  partie  des  bijoux  chez  sa  tante 
Clausse  de  Surmont.  Puis  il  prend  la  poste  avec 
Mme  de  la  Tour,  sa  sœur.  Ils  vont  ensemble  jusqu'à 
Meaux  où  ils  se  quittent  :  Mme  de  la  Tour  se  rend 
à  Paris  et  le  comte,  par  la  Belgique,  gagne  l'An- 
gleterre '.  Quand  les  hoquetons  reparurent,  ils 
trouvèrent  maison  vide.  Dès  le  23  août,  La  Motte 
eut  même  l'audace  de  se  présenter  à  Londres,  chez 
le  bijoutier  Gray,  pour  lui  vendre  les  diamants  qui 
lui  restaient  provenant  du  collier  et  ceux  qu'il 
avait  laissés  entre  ses  mains  lors  de  son  premier 
voyage  ^. 

Le  cardinal  coucha  chez  lui,  rue  Vieille-du-Temple, 
la  nuit  du  15  au  16  août.  L'après-midi  du  mardi 
10,  on  le  vit  aux  fenêtres  de  son  salon,  qui  domi- 
naient les  grands  jardins  par  lesquels  la  maison 
de  Strasbourg  communiquait  avec  l'hôtel  Soubise, 
jouant  avec  son  singe.  Le  soir,  le  marquis  de  Launey, 
gouverneur  de  la  Bastille,  alla  le  prendre  pour  le 
constituer  prisonnier.  C'est  à  onze  heures  et  demie, 
dans  la  nuit,  que  la  voiture  où  Rohan  avait  pris 
place  avec  Launey  et  le  comte  d'Agoult,  commandant 
des  gardes  du  corps,  franchit  les  ponts-levis  de  la 
forteresse  royale  ^.  Il  aie  fut  pas  logé  dans  les  tours, 

1.  Dossier  ms.  à  la  Bibl.  de  la  v.  de  Paris,  réserve. 

2.  Déposition  du  joaillier  Gray,  p.  24;  déposition  de  Victor  Laisus, 
domestique  du  comte  de  la  Motte,  Arch.  nat.,  XS  B/1417  ;  et  M*  Target, 
dans  la  Collcclion  complète,  IV,  140-41. 

3.  Journal  du  major  de  Losme,  collection  Alf.  Bégis,  publ.  dans  la 
Nouvelle  revue,  1"  déc.  1880,  p.  52-2-47,  et  Utbl.  de  l'Arsenal,  ms.  Bastille, 
12157,  i.  65,  verso. 


LA    BASTILLE.  240 

c'est-à-dire  dans  les  locaux  réservés  aux  détenus 
ordinaires.  Deux  appartements  étaient  aménagés 
pour  recevoir  les  prisonniers  de  distinction,  dans 
les  bâtiments  qu'occupaient  les  officiers  de  Tétat- 
major.  Le  plus  vaste  d'entre  eux  fut  mis  à  la  dispo- 
sition de  Rohan.  Trois  de  ses  domestiques,  Brand- 
ner,  Schreiber  et  Liégeois,  furent  autorisés  à  le 
servir.  Une  somme  de  cent  vingt  francs  par  jour  — 
ce  qui  paraît  presque  invraisemblable  étant  donnée 
la  valeur  de  Targent  à  cette  époque  —  fut  affectée 
à  son  entretien'.  Sa  table  était  servie  princièrement. 
Il  voyait  toutes  les  personnes  qu'il  désirait,  sa 
famille,  ses  secrétaires,  ses  conseils....  Il  lui  arriva 
de  donner  dans  sa  prison  un  festin  de  vingt  couverts 
où  Ton  ouvrit  des  huîtres  et  fit  mousser  le  Cham- 
pagne. Hardy  note  que,  à  cause  de  cette  affluence 
de  visiteurs,  le  grand  pont-levis  de  la  Bastille  était 
abaissé  pendant  toute  la  journée  et  les  deux  vantaux 
de  la  porte  principale  toujours  ouverts  a  ce  qu'on 
ne  se  souvenait  pas  d'avoir  jamais  vu.  -  »  De  sa  pri- 


1.  Lettre  de  La  Chapelle,  premier  commis  du  département  de  la 
Maison  du  roi,  au  gouverneur  de  la  Bastille  :  »  Versailles,  le  28  cet.  1785. 
Vous  pouvés,  Monsieur,  employer  sur  les  états  du  quartier  le  traite- 
ment de  M.  le  Cardinal  de  Rolian  à  raison  de  120  Ib.  par  jour.  «  Bibl. 
de  l'Arsenal,  ms.  Bastille  1-2457,  f.  63. 

2.  Voici  la  liste  des  visites  que  le  cardinal  reçut  à  la  Bastille  dans 
la  seule  journée  du  29  août  1785  :  »  Prince  de  Condé,  duc  de  Bourbon, 
comtesse  de  Brionne,  princesse  de  Carignan  et  comtesse  Charlotte,  ses 
filles,  prince  et  princesse  de  Vaudemond,  prince  Ferdinand  de  Rohan, 
prince  et  princesse  de  Montbazon,  duc  et  duchesse  de  Montbazon, 
prince  Camille  de  Montbazon,  prince  Charles  de  Rohan,  comtesse  do 
!Marsan,  maréchal  de  Soubise,  duchesse  de  la  Vauguyon,  prince  de 
Lambesc,  vicomte  de  Pont  et  comte  de  la  Tour,  son  écuyer;  Carbon- 
nières;  Dubois;  les  abbés  Georgcl,  Odoran,  de  Villelbnd,  Sinatery  et 
Bidot;  Louvct  et  Cales,  «  chargés  de  dépenses;  »  Racle,  «  chargé  des 
art'aires  Guéméné;  »  Ravenot;  Roth ,  valet  do  chambre;  Travers, 
chirurgien,  et  les  avocats  Target,  Colet,  Tronchel  et  de  Bonnières. 
Bibl.  de  l'Arsenal,  ms.  Bastille  12457,  f.  59. 


250  L'AFFATRE   DU   COLLIER. 

son,  Rolian  continua  (radministi-er  les  affaires  de 
son  diocèse,  celles  de  la  grande  aumùnerie  et  des 
Ouinze-Yingls.  Il  tenait  salon  à  peu  près  comme  à 
riiôtel  de  Strasbourg.  Il  se  promenait  des  après- 
dîners  sur  la  plate-forme  des  tours.  Il  était  alors  en 
redingote  brune,  en  chapeau  rond  et  rabattu.  Les 
badauds  s'attroupaient  pour  le  voir.  Il  y  eut  des 
manifestations  et  Ton  dut  interdire  au  prisonnier 
la  promenade  des  tours.  Pour  prendre  Tair  le  car- 
dinal avait  il  est  vrai  encore  les  jardins  du  gouver- 
neur, en  triangle,  dans  l'ancien  bastion  de  la  forte- 
resse. Tel  était,  comme  on  sait,  le  régime  auquel 
étaient  soumis  à  la  Bastille  les  prisonniers  du  roi, 
c'est-à-dire  ceux  qui  y  étaient  renfermés  par  lettres 
de  cachet.  Mais  quand,  à  partir  du  15  décembre,  le 
cardinal  eut  été  régulièrement  décrété  de  prise  de 
corps  par  le  Parlement  assemblé,  et  que,  cessant 
d'être  le  prisonnier  du  roi,  il  devint  celui  de  la 
magistrature,  il  fut  soumis  au  régime  ordinaire  des 
détenus.  Et,  dans  la  solitude,  son  humeur  devint 
plus  sombre  et  sa  santé  s'altéra. 

Louis  XVI  avait  désigné,  dès  le  premier  moment, 
pour  interroger  Rohan  à  la  Bastille,  Breteuil  et 
Thiroux  de  Crosne.  Le  choix  était  régulier.  C'était, 
en  effet,  du  ministre  de  Paris  et  du  lieutenant  de 
police  que  relevaient  les  prisonniers  de  la  Bastille. 
Mais  Rohan  les  récusa  l'un  et  l'autre  :  le  premier, 
pour  cause  d'inimitié  personnelle,  le  second  comme 
n'étant  pas  d'un  rang  à  l'interroger.  Ils  furent 
remplacés  par  Vergennes ,  ministre  des  Alïaires 
étrangères,  et  le  maréchal  de  Castries,  ministre  de 
la  Marine.  Le  cardinal  leur  remit,  le  20  août,  un 
résumé  clair,  modéré    et  d'une  rigoureuse   exac- 


LA   BASTILLE.  231 

titiide,    de    riiisloirc    du    Collier,    telle    qu'il    In 
connaissait  '. 

Cependant  dans  Paris  couraient  déjà  des  récils 
fantastiques.  Dès  le  premier  jour  l'opinion  se  pas- 
sionna. Et  pendant  des  mois  on  trouvera,  tel  un  écho, 
dans  les  gazettes  de  Hollande  la  constatation  :  «  On 
ne  s'occupe  à  Paris  que  de  l'afTaire  du  Collier  ». 

Pour  suivre  les  contre-coups  de  ces  événements 
dans  l'opinion  populaire  nous  avons  un  document 
d'une  valeur  inestimable ,  le  journal  du  libraire 
Hardy  -.  Les  boutiques  des  libraires  en  vogue  peu- 
vent alors  se  comparer  aux  salles  de  rédaction  de 
nos  grands  journaux.  Là  paraissaient  et  s'enlevaient 
ces  [)amphlets,  libelles,  brochures,  feuilles  volantes, 
qui  s'imprimaient  dans  la  nuit,  paraissaient  le 
malin,  et  à  midi  parfois  étaient  déjà  épuisés.  Là  se 
pressaient  les  échotiers,  les  nouvellistes,  les  curieux 
et  les  flâneurs.  Grouillantes  potinières  où  se  répé- 
taient les  bruits  de  la  rue,  des  cafés  et  des  prome- 
nades, de  la  cour,  du  Palais  et  des  salons.  Le 
libraire  Hardy,  brave  homme,  d'esprit  modéré,  sans 
parti  pris,  a  écrit  au  jour  le  jour  la  relation  de  tout 
ce  qui  venait  de  la  sorte  à  sa  connaissance. 

L'opinion  publique  fut  au  début  hostile  au  car- 
dinal. On  parlait  de  ses  débauches,  des  sérails  qu'il 
entretenait  dans  Paris.  Il  n'a  pas  paru  une  femme 
dans  le  procès,  Mme  de  la  Motte,  la  comtesse 
Cagliostro,  la  petite  d'Oliva,  sans  qu'immédiatement 
les  Parisiens  ne  se  fussent  confié  l'un  à  l'autre  : 
«  Encore  une  maîtresse  du   cardinal!  »  Et  puis  le 

1.  Public  par  Peuchet,  Mémoires  historiques,  III,  IG^-CS. 
'i.  Siméon-Prosper    Hardy,  né    à  Paris  en    Vii'è,    libraire    à    Paris, 
rue   St-Jacqucs,  depuis  le  15  mai  n55,  mort  à  Pans  le  IG  avril  1800. 


252  l'affaire  du  collier. 

refrain  :  «  C'est  un  besogneux!  »  On  publia  des 
caricatures.  L'une  représentait  l'Éminence  captive 
tenant  de  chaque  main  une  tirebre,  avec  ces  mots  : 
«  Il  quête  pour  payer  ses  dettes  ».  (Rohan  était 
grand  aumônier.)  Une  autre  lui  mettait  la  corde  au 
cou,  avec  ces  mots  :  «  Autrefois  j'étais  bleu,  »  allu- 
sion au  cordon  du  Saint-Esprit.  Et  les  chansons 
de  courir  les  rues. 

Mais  à  Versailles  la  cour  était  hostile  à  la  reine. 
La  noblesse  et  le  clergé  poussaient  des  cris  aigus  à 
propos  de  l'arrestation  retentissante  du  lo  août  et 
croyaient  devoir  se  solidariser  avec  l'un  de  leurs 
principaux  représentants.  «  A  la  ville,  dit  la  Corres- 
pondance secrète,  on  accusait  Mme  de  la  Moite  et 
le  cardinal;  mais  à  la  cour  on  accusait  la  reine.  » 
Enfin  le  Parlement,  entraîné  par  le  jeune  et  fou- 
gueux Duval  d'Éprémesnil,  se  prononçait  ouverte- 
ment en  faveur  de  celui  qu'on  appela  immédiate- 
ment «  une  illustre  victime  »  de  l'arbitraire  royal  et 
des  intrigues  ministérielles.  L'arrestation  du  15  août 
était  proclamée  un  coup  de  force  et  une  illégalité. 
«  On  se  récriait  contre  un  acte  aussi  absolu  de 
despotisme  que  l'était  celui  de  l'enlèvement  de 
S.  E.  le  prince  Louis  de  Rohan- Guéméné,  que 
quelques  personnes  attribuaient  à  l'animadversion 
particulière  d'un  ministre  empressé  d'exercer  sa 
vengeance.  '  » 


Mme  de  la  Motte  arriva  à  la  Bastille  le  20  août, 
à  quatre  heures  du  matin.  Avec  la  vivacité  de  son 

1.  Gazelle  d'Amsterdam,  21  sept.  nSS  confirmée  par  les  Mémoires  do 
Mme  Campan. 


LA  BASTILLE.  253 

esprit,  elle  avait  dès  le  premier  moment  bâti  tout  un 
système  de  défense,  unissant  ses  rancunes,  ainsi 
qu'elle  le  fit  toute  sa  vie,  à  ce  qu'elle  croyait  son 
intérêt.  On  a  dit  sa  rivalité  avec  Gagliostro.  Elle 
n'avait  pas  tardé  à  démêler  que  l'alchimiste  la  des- 
servait dan«  l'esprit  du  cardinal.  D'autre  part,  ce 
personnage  étranger,  parlant  mal  le  français,  bizarre 
dallure,  doublement  suspect  en  qualité  d'alchimiste 
et  de  franc-maçon,  dépensant  des  revenus  immenses 
dont  personne  ne  connaissait  la  source,  et  soupçonné 
de  pratiquer  l'espionnage,  lui  paraissait  l'homme  à 
endosser  les  responsabilités.  Elle  le  chargea  dès 
son  premier  interrogatoire.  Le  23  août,  Gagliostro 
et  sa  femme  étaient  embastillés.  «  Le  comte  de 
Gagliostro,  écrit  Hardy,  arrivé  depuis  peu  dans  la 
capitale  où  il  faisait  étalage  de  prétendus  secrets 
et  d'un  charlatanisme  de  nouveau  genre,  passant 
daillcurs  pour  espion,  vient  d'être  arrêté  avec  son 
épouse  soi-disant  maîtresse  du  cardinal.  » 

Mme  de  la  Motte  se  montrait  donc  rassurée.  Son 
mari  et  Rétaux  étant  en  fuite,  il  était  difficile  d'ap- 
porter contre  elle  un  témoignage  probant.  Le  car- 
dinal avait  négocié  directement  avec  les  joailhers. 
La  pièce  signée  «  Marie-Antoinette  de  France  »  était 
tout  entière  de  son  écriture,  hors  la  signature  con- 
trefaite par  Rétaux.  Gest  entre  ses  mains  que  le  col- 
lier avait  été  remis.  Mme  de  la  Motte  ne  s'alarma  que 
le  jour  où  elle  apprit  qu'on  faisait  chercher  Rétaux 
de  Villettc  hors  de  France.  Vergennes  réclamait  son 
extradition.  A  cette  nouvelle  elle  vit  l'urgence  de 
faire  se  sauver  la  d'Oliva.  Si  Rétaux  était  saisi  il 
pourrait  indiquer  le  nom  d(;  la  figurante,  et  l'accord 
de  leurs  dépositions  deviendrait  écrasant.  Du  fond 


254  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

de  la  Bastille,  Mme  de  la  Motte  trouva  les  moyens 
de  faire  tenir  un  avis  à  la  jeune  femme,  rue  Neuve- 
Saint-Augustin  ,  où  celle-ci  était  allée  demeurer 
depuis  le  1"''  juillet,  v  Une  calomnie  atroce,  lui  man- 
dait-elle, me  retient  captive  et  la  même  main  qui 
me  frappe  peut  mettre  vos  jours  en  danger  à  cause 
de  la  scène  du  Bosquet,  si  vous  ne  sortez  de  France 
sans  délai.  »  Nicole  d'Oliva,  eflVayée,  partit  de  nuit, 
avec  son  amant,  Toussaint  de  Beaussire,  et  gagna 
Bruxelles  *  ;  mais  ils  y  furent,  l'un  et  l'autre,  arrêtés 
dans  la  nuit  du  16  au  17  octobre  1785  et  à  leur  tour 
écroués  à  la  Bastille.  Quand  l'inspecteur  Quidor 
eut  saisi  Rétaux  de  Villette  à  Genève,  où  il  vivait 
caché  sous  le  nom  de  Marc-Antoine  Durand,  et  que 
celui-ci  fut  entré,  le  26  mars  1786,  dans  la  prison  de 
la  rue  Saint-Antoine,  il  ne  manqua  plus  à  l'instruc- 
tion, en  fait  de  personnage  important,  que  le  comte 
de  la  Motte. 

L'extradition  ne  s'obtenait  pas  en  Angleterre 
comme  en  Belgique  ou  en  Suisse.  Vergennes  essuya 
un  refus.  Le  gouvernement  français  fit  son  possible 
pour  enlever  La  Motte  d'un  coup  de  main.  Histoire 
de  brigands  conçue  par  un  certain  Lemercier,  agent 
secret  de  la  cour  de  France  en  Angleterre.  Le  projet 
fut  monté  par  la  police  de  Paris  d'accord  avec  le 
comte  d'Adhémar,  ambassadeur  de  France  à  Lon- 
dres. On  avait  découvert  la  retraite  du  comte  de  la 
Motte  à  Newcastle-sur-Tyne,  en  Angleterre,  sur  la 
frontière  d'Ecosse.  Des  vaisseaux  charbonniers 
furent  frétés  et  tenus  en  rade.  L'équipage,  composé 


1.   Lo   passeport  pour   Bruxelles  fut   délivré   par    le    ministère   des 
Affaires  étrangères,  le  '^S  sept.  1785. 


LA   BASTILLE.  20  0 

de  cinq  hommes,  était  acheté.  On  offrit  mille  livres 
sterling  au  particulier  chez  lequel  La  Motte  était 
logé,  c'était  un  «  maître  de  langues  »  nommé  Costa 
qui  avait  épousé  une  Française.  Il  devait  verser  au 
comte  un  narcotique.  La  ÎMolte,  une  fois  endormi, 
serait  mis  dans  un  sac  et  transporté  à  bord.  INIais 
le  projet,  découvert  par  La  IMotte,  manqua'. 

Et  nous  voyons  rentrer  en  scène  Bette  d'Étien- 
villc  et  ses  compagnons  :  autres  histoires  de  bri- 
gands, de  brigands  d'Offenbach. 

C'est  le  13  août  que  Mme  de  la  IMotte  avait  com- 
mencé à  déménager  ses  meubles  de  la  rue  Neuve- 
Saint-Gilles  :  le  même  jour  d'Étienville  avait  pris  la 
chaise  pour  Saint-Omer.  Le  16,  il  arrive  à  Arras  où 
il  trouve  la  prétendue  baronne  de  Courville  qui  s'était 
hâtée  de  prendre  la  fuite  de  son  côté.  La  baronne  lui 
annonce  que  le  cardinal  vient  d'être  arrêté  et  mis  à 
la  Bastille.  On  s'étonna  dans  la  suite  que  Mme  de 
Courville  eût  pu  savoir  à  Arras,  dès  le  10  août,  que 
Rohan  avait  été  mis  à  la  Bastille,  l'incarcération 
n'ayant  eu  lieu  que  ce  jour-là  :  il  est  plus  que  pro- 
bable que  d'Étienville  et  la  dame  se  sauvèrent  dès 
qu'ils  apprirent  la  fuite  de  Mme  de  la  Motte,  et  que, 
devant  les  juges,  d'Étienville  imagina  ce  détail, 
sans  en  calculer  l'invraisemblance,  pour  ne  pas 
indiquer  le  vrai  motif  de  son  départ.  Quoi  qu'il  en 
soit,  à  Arras,  le  16  août,  Mme  de  Courville  dit  à  son 
compagnon  qu'il  faut  quitter  la  France,  se  réfugier 
à  Londres  :  que  le  cardinal  est  arrêté  pour  la  négo- 

1.  Déclaration  sous  serment  faite,  le  3  avril  1786,  devant  lo  magistrat 
(le  Miiidlcsex  par  Benjamine  Costa,  publ.  dans  les  Mihuoires  du  comte 
de  la  Motte,  p.  153-55;  —  confirmée  par  le  rapport,  en  date  de  sept.  nSô, 
do  Lcmercier  à.  Thiroux  de  Crosne,  publ.  par  Peuchet,  III,  171-73,  et  par 
des  lettres  do  Rohan  à  Target,  Dibl.  v   de  Paris,  ms.  de  la  réserve. 


256  L  AFFAIRE   DU    COLLIER. 

cinlion  crun  collier  de  diamants  où  il  a  maladroite- 
ment compromis  le  nom  de  la  reine,  acquisition 
faite  pour  lui  fournir  à  elle,  baronne  de  Courville, 
les  500000  livres  promises  pour  son  mariage.  «  Les 
diamants  que  vous  m'avez  vus  provenaient  du 
collier.  »  La  baronne  de  Courville  ne  voit  de  salut 
que  dans  la  fuite.  Elle  presse  d'Étienville  de  l'ac- 
compagner; mais  celui-ci  refuse  :  s'il  part  on  le  croira 
coupable  également.  Son  âme  est  pure.  Il  ne  réclame 
que  les  30000  livres  montant  du  dédit.  «  La  demande 
est  juste,  dit  la  dame,  et  je  vous  donnerai  les 
30000  livres  à  Saint-Omer,  si  vous  m'accompagnez 
jusque-là.  »  —  «  Or  voilà  qu'arrivés  à  l'endroit  où 
les  chevaux  delà  diligence  changent,  déclare  d'Etien- 
ville, je  vis  la  dame  de  Courville  retournant  vers 
Paris,  accompagnée  d'un  homme  vêtu  d'une  lévite 
bleue.  Je  crus  alors  qu'elle  était  arrêtée  et  continuai 
ma  route  jusqu'à  Saint-Omer  où  j'appris  effective- 
ment l'arrestation  du  cardinal  ^  »  Cependant  le 
baron  de  Pages  avait  appris  la  fuite  de  son  ami, 
lequel  s'était  sauvé  en  apprenant  celle  de  Mme  de  la 
Motte.  Pages  s'associe  un  certain  comte  de  Pré- 
court, qui  se  présente  ainsi  au  pulic  :  «  J'ai  l'hon- 
neur d'être  colonel  et  chevalier  de  Saint-Louis;  je 
me  suis  trouvé  dans  deux  combats  sur  mer,  à  trois 
batailles,  cinq  sièges,  plus  de  vingt  chocs  ou  ren- 
contres, et  j'ai  fait  toute  la  dernière  guerre  civile 
en  Pologne  où  j'ai  commandé.  »  «  Il  s'ensuit,  con- 
clut le  Bachaumont,  que  c'est  un  aventurier,  mau- 
vais sujet,  que  l'on  ne  doit  point  s'étonner  de  trouver 


1.  Interr.  de  Bette  d'Étienville,  10  janv.  1786,  Arch.  nat.,  X'.  B/MH, 
et  déclarations  contenues  dans  le  doss.  Target,  /Jibl.  v.  de  Paris,  ms.  do 
la  réserve. 


LA    BASTILLE.  257 

ici.  »  Précourt  avait  été  mêlé,  lui  aussi,  à  rinlrigue 
du  baron  de  Pages  à  qui  il  servait,  avec  d'Étienville, 
de  caution  chez  les  marchands.  Il  obtient  du  comte 
de  Vergennes  un  sauf-conduit  et  un  ordre  d'arrêter 
dÉtienville.  Et,  à  leur  tour,  Précourt  et  de  Pages 
prennent  la  diligence  pour  Saint-Omer,  afin  de 
joindre  le  fugitif.  Le  16  septembre,  ils  le  trouvent  à 
Dunkerque.  La  suite  a  été  résumée  par  l'avocat  des 
joailliers  Loque  et  Vaucher  mettant  entre  guillemets 
les  propres  termes  dont  d'Etienville  s'est  servi  dans 
sa  défense. 

«  On  a  vu,  disent-ils,  ce  bovn-geois  de  Saint-Omer 
délaissé  à  Arras  par  la  baronne  de  Courville,  porté 
jusqu'à  Saint-Omer,  sa  patrie,  où  il  séjourna  quelque 
temps,  «  épargnant  à  la  plus  tendre  des  mères  la 
«  douleur  d'apprendre  une  aussi  cruelle  aventure,  » 
de  là  gagnant  Dunkerque  «  sans  autre  projet  que 
«  d'y  chercher  le  calme  d'une  vie  ignorée,  »  rencon- 
trant à  Dunkerque  le  sieur  de  Précourt  et  le  baron 
de  Pages,  arrêté  par  eux  en  vertu  d'un  ordre  du  roi 
<<  qu'ils  refusent  de  lui  montrer  ». 

K  On  l'a  vu,  toujours  rassuré  sur  son  innocence, 
et  pourtant  se  croyant  perdu  lorsqu'il  voit  une  sen- 
tinelle à  sa  porte,  conduit  de  Dunkerque  à  Lille  par 
la  diligence  ;  arrêté  à  Lille  par  un  de  ses  créanciers, 
qui  veut  le  faire  mettre  en  prison;  réclamé  par  le 
sieur  de  Précourt  comme  un  prisonnier  d'État, 
déposé  jusqu'au  départ  du  sieur  de  Précourt  dans 
la  tour  de  Saint-Pierre,  la  prison  militaire  de  la 
ville,  où  il  est  appelé  Monseigneur  par  deux  femmes 
détenues  pour  fraude  au  droit  du  tabac,  évaluée  à 
six  francs  pour  chacune;  et  où  «  il  n'hésite  pas  à 
«  faire  deux  heureux  en  délivrant  ces  deux  femmes  », 

17 


âbS  L'AFFAIRE    DU   COLLlElt. 

OÙ  «  il  oublie  ses  maux  pour  partager  leur  joie  >', 
où  «  il  remercie  le  ciel  de  lui  avoir  donné  une  âme 
«  sensible  «. 

«  On  Fa  vu  passer  de  la  tour  Saint-Pierre  au  corps 
de  garde  de  la  porte  des  malades,  révolté  de  ce  trai- 
tement, mais  «  résigné  ainsi  que  l'agneau  que  Ton 
«  sacrifie  ». 

«  On  l'a  vu  avec  une  forfanterie  plus  ridicule 
encore  «  fournir  de  sa  bourse  l'argent  nécessaire 
«  aux  personnes  qui  venaient  l'arrêter  et  payer  les 
«  frais  d'un  voyage  qui  ne  lui  présentait  que  la 
«  perspective  d'un  avenir  fort  malheureux  »,  et  l'on 
sait  maintenant  qu'il  payait  avec  l'argent  d'une 
dame  d'Autun  à  laquelle  il  avait  vendu  de  faux 
sauf-conduits.  » 

«  Enfin  le  voilà  à  Versailles,  toujours  conduit  et 
gardé  par  le  sieur  de  Précourt  comme  un  criminel. 
Mais  ici  la  scène  change.  Le  fugitif  d"Étienville 
poursuivi  comme  un  voleur,  arrêté  par  ordre  du 
roi,  et  le  baron  de  Fages,  qui  se  prétendait  volé,  et 
le  sieur  de  Précourt,  porteur  de  Tordre  prétendu, 
le  coupable  et  les  deux  satellites,  si  divisés  jusquà 
présent,  n'auront  plus  que  le  même  intérêt,  les 
mêmes  alarmes  :  c'est  un  triumvirat  dont  dEtien- 
ville  devient  le  conseil  et  va  diriger  les  démarches.  » 

A  Versailles,  en  effet.  Précourt  avait  expliqué  à 
son  prisonnier  que  Vergennes,  qui  connaissait  à 
présent  les  dépositions  des  prisonniers  de  la  Bas- 
tille, ne  voulait  pas  compliquer  le  cas  du  cardinal 
déjà  extraordinairement  compliqué,  qu'il  ne  désirait 
pas  qu'on  poursuivît  l'affaire  de  la  dame  de  Cour- 
ville  et  qu'il  conseillait  à  d'Étienville  de  se  réfugier 
dans  l'enclos  du   Temple,  pour  se  mettre   à  l'abri 


LA   BASTILLE.  2b9 

(le  ses  créanciers.  Ce  qui  fut  fait.  D'Étienville  et 
de  Pages,  redevenus  compères  et  compagnons, 
vivent  deux  mois  côte  à  côte  dans  Fenclos  protec- 
teur. Ils  font  des  démarches  auprès  du  lieutenant  de 
police,  auprès  de  la  famille  du  cardinal  de  Rohan, 
promellant  à  celui-ci  une  discrétion  absolue,  voire 
des  dépositions  favorables  moyennant  de  légers 
secours.  Ils  apprennent  que  la  prétendue  baronne 
de  Courville  est  réfugiée  à  Londres.  Nonobstant 
celte  co-habilation  et  cette  intimité,  de  Fagcs  con- 
tinue de  porter  plainte  contre  d'Étienville,  artifice 
nécessaire  à  écarter  d'eux  l'accusation  d'escroque- 
rie, car  on  ne  doit  pas  supposer  qu'ils  aient  été 
d'accord  pour  duper  les  joailliers  et  autres  fournis- 
seurs. Enfin  d'Étienville,  poursuivi  pour  affaire  plus 
grave,  les  faux  sauf-conduits  délivrés  à  la  dame 
d'Autun,  est  chassé  de  l'asile  du  Temple  et  cherche 
refuge  à  Saint-Jean  de  Lalran.  Le  22  décembre  178o, 
il  est  écroué  au  Grand  Chatelet. 


Aux  accusés  on  réunit  tous  les  témoins  qui  paru- 
rent utiles  :  la  comtesse  de  Cagliostro,  Mme  de  la 
Tour  et  Marie-Jeanne,  la  jeune  fille  encore  innocente 
qui  avait  vu  la  reine  dans  un  bocal  plein  d'eau, 
Rosalie  la  soubrette,  le  baron  de  Planta,  M''  Laporte 
qui  avait  parlé  à  Mme  de  la  Motte  du  Collier,  Gre- 
nier, l'orfèvre  ;  Du  Clusel,  premier  commis  de  la 
Marine,  et  Claude  Cerval,  dit  l'Italien,  qui  avaient 
négocié  des  bons  de  finance  que  les  La  Motte  disaient 
tenir  du  cardinal,  enfin  Toussaint  de  Beaussire, 
arrêté  à  Bruxelles  avec  sa  maîli'csse,  Nicole  d'Oliva. 
Tous  furent  logés  à  la  Bastille. 


XXVll 

LES  PRÉLIMINAIRES  DU  JUGEMENT 

Voici  donc,  à  Texceplion  du  comlo  de  la  Motte, 
tout  notre  monde  sous  les  verrous  du  roi.  Louis XYI 
olïrit  au  cardinal  de  s'en  rapporter,  soit  à  la  décision 
de  son  souverain,  soit  au  jugement  du  Parlement. 

Rohan  choisit  le  Parlement  par  la  lettre  qui  suit  : 

Sire, 

J'espérais  par  la  confrontation  acquérir  des  preuves  qui 
auraient  convaincu  Votre  Majesté  de  la  certitude  de  la 
fraude  dont  j'ai  été  le  jouet  et  alors  je  n'aurais  ambitionné 
d'autres  juges  que  votre  justice  et  votre  bonté.  Le  refus 
de  confrontation  me  privant  de  cette  espérance,  j'accepte 
avec  la  plus  respectueuse  reconnaissance  la  permission 
que  Votre  Majesté  me  donne  de  prouver  mon  innocence 
par  les  formes  juridiques  et,  en  conséquence,  je  supplie 
Votre  Majesté  de  donner  les  ordres  nécessaires  pour  que 
mon  affaire  soit  renvoyée  et  attribuée  au  Parlement  de 
Paris,  les  Chambres  assemblées. 

Cependant,  si  je  pouvais  espérer  que  les  éclaircisse- 
ments qu'on  a  pu  prendre  et  que  j'ignore,  eussent  conduit 
Votre  Majesté  à  juger  que  je  ne  suis  coupable  que  d'avoir 
été  trompé,  j'oserais  alors  vous  supplier,  Sire,  de  pro- 
noncer selon  votre  justice  et  votre  bonté.  Mes  parents, 
pénétrés  des  mêmes  sentiments  que  moi,  ont  signé. 

Je  suis  avec  le  plus  profond  respect,  etc. 
Siijné  :  le  cardinal  de  rohan, 

DE    ROHAN,    PRINCE    DE    MONTBAZON, 

PRINCE    DE    ROHAN,    ARCnEVÈQUE    DE    CAMBRAI, 

L.-M.    PRINCE    DE    SOUDISE. 


262  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

Les  historiens  ne  paraissent  pas  avoir  connu 
l'original  de  cotte  lettre  et  l'apprécient  tous  d'une 
manière  inexacte,  d'après  les  commentaires  qui  en 
furent  donnés.  En  réalité  Rohan  se  soumettait  au 
jugement  du  roi  dans  le  cas  où  celui-ci  l'estimerait 
innocent.  Mais  Louis  XVI,  influencé  par  Marie- 
Antoinette,  persistait  à  le  juger  coupable.  Rohan 
fut  donc  renvoyé  devant  le  Parlement.  Les  lettres 
patentes  en  furent  données  à  Saint-Cloud  le  5  sep- 
tembre et  enregistrées  le  6  septembre,  la  Grand' 
Chambre  et  la  Tournelle  assemblées. 

Louis  XVI  commettait  ainsi  une  seconde  faute 
non  moins  grave  que  la  première.  Le  roi  était  déjà 
troublé  par  les  idées  qui  ont  fait  la  Révolution.  Il 
avait  entre  les  mains  un  instrument  qui  était,  en  la 
circonstance,  merveilleusement  adapté  à  l'objet 
pour  lequel  il  était  fait  :  les  lettres  de  cachet.  De 
par  la  coutume  et  de  par  la  loi,  le  roi  était  le 
premier,  et,  s'il  le  voulait,  le  seul  juge  de  ses 
sujets.  Le  Parlement  ne  jugeait  qu'en  vertu  d'une 
délégation  du  pouvoir  judiciaire  dont  le  roi  était 
l'unique  source  dans  le  royaume.  Et  Louis  XVI  s'en 
va  confier  à  cette  assemblée,  qui  n'exerce  la  justice 
que  parce  qu'il  lui  en  a  délégué  le  pouvoir,  une 
cause  où  l'honneur  de  sa  femme  et  celui  de  sa  cou- 
ronne sont  immédiatement  intéressés.  La  scène  du 
Bosquet,  à  elle  seule,  où  la  dignité  et  la  vertu  de 
la  reine  étaient  outragées,  l'autorisait  à  faire  lui- 
même  sa  fonction  déjuge  ^ 

1.  Napoléon  disait  à  Sainto-Hélcne  :  «  La  reine  était  innocente  et, 
pour  donner  une  plus  grande  publicité  à  son  innocence,  elle  voulut  que 
le  Parlement  jugeât.  Le  résultat  fut  que  l'on  crut  que  la  reine  était  cou- 
pable et  cela  jeta  du  discrédit  sur  la  cour.  «  Napoléon  estimait  que  le 
devoir  de  Louis  XVI  eût  été  de  régler  l'airaire  de  son  autorité.  Général 
Gourgaud,  Sainte-Hélène  inédite,  1,  398. 


LES    PRÉLIMINAIRES    DU   JUGEMENT.  263 

Et  le  Parlement,  avec  l'esprit  qui  animait  la 
majorité  de  ses  membres,  ne  désira  immédiatement 
qu'une  chose,  humilier  la  couronne  ;  ensuite,  attein- 
dre «  l'arbitraire  ministériel  ».  Le  comte  de  la 
Motte  écrira  lui-même  :  a  II  est  certain  qu'une 
partie  de  la  magistrature,  préludant,  dès  ce 
moment,  à  la  résistance  qu'elle  opposera  bientôt  à 
l'autorité  royale,  cherchait  moins  à  préparer  un 
triomphe  au  cardinal  qu'une  humiliation  pour  la 
cour.  »  Jusqu'à  l'abbé  Georgel  qui  doit  en  convenir. 
Il  désigne  ceux  des  magistrats  qui  servaient  le  car- 
dinal, «  non  pas  avec  cet  intérêt  calme  et  scrupu- 
leux qu'un  juge  équitable  accorde  à  l'accusé,  mais 
avec  toute  l'ardeur  de  l'esprit  de  parti  ». 

Les  mœurs  du  temps  donnaient  aux  procès  un 
retentissement  extrême.  Les  mémoires  et  plaidoyers 
des  avocats  étaient  imprimés,  distribués  à  profu- 
sion, vendus  à  milliers  d'exemplaires.  Pendant  des 
mois,  la  réputation,  la  vertu,  jusqu'à  la  probité  de 
la  reine  seront  en  discussion,  non  seulement  en 
France,  mais  dans  toute  l'Europe.  Le  roi  ne  sou- 
mettait au  Parlement  que  la  seule  escroquerie  du 
Collier  et  la  falsification  de  la  signature  de  la  reine. 
Le  cardinal  en  est  innocent,  et,  fatalement,  cette 
innocence  deviendra  un  coup  mortel  à  la  réputation 
de  Marie- Antoinette.  C'est  ainsi  que,  par  l'ampleur 
des  intérêts  engagés,  ce  procès,  selon  l'observation 
de  Mirabeau,  devint  l'alfaire  la  plus  sérieuse  de 
tout  le  royaume.  Et  les  avocats,  rédigeant  leurs 
mémoires,  pourront  dire  :  «  L'Europe  entière  a  les 
yeux  ouverts  sur  ce  procès  fameux'  :  les  plus  légères 

1.  M»Thilorior  iiour  Cagliostro,  p.  19.  M'  Blondcl.  pour  Nicole  d'Oliva, 
s'exprime  de  mOmc   ;  i<  Ce  procc's  trop  célèbre  qui   tixc  on   ce  moment 


2G4  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

circonslanccs  deviennent  l'aliment  de  la  curiosité 
universelle.'  » 

Le  Piemicr  Président  d'Aligre  désigna  pour  com- 
missaires rapporteurs  Maximilien-Pierre  Titon  de 
Villotran  et  Jean-Pierre  Du  Puis  de  Marcé,  l'un  et 
l'autre  conseillers  en  la  Grand'Chambre.  Le  pre- 
mier, orateur  brillant,  avait  le  don  d'expédier  rapi- 
dement les  aiTaires  qu'il  rendait  lucides  par  son 
charme.  11  avait  la  réputation  d'amener  toujours 
ses  collègues  à  son  opinion.  Le  second  avait  pour 
caractéristique  d'être  «  l'ami  de  tout  le  monde  », 
On  trouve  le  portrait  de  ce  dernier  dans  les  notes 
manuscrites  de  Target  :  «  11  est  au  fond  bon  homme, 
humain,  point  intrigant;  mais  bien  lent  et  se  lais- 
sant aller  aux  impulsions:  point  d'esprit,  parlant  mal, 
mais  doux,  honnête  et  bon.  Il  plaît  à  ses  confrères 
et  dans  le  monde  par  ses  qualités.  Il  n'est  point  fort 
occupé  d'ambition,  ni  de  considérations  dans  sa 
compagnie,  parce  qu'il  a  le  jugement  de  sentir  qu'il 
n'en  a  pas  les  moyens*.  »  Du  Puis  de  Marcé  fut 
chargé  des  confrontations  et  Titon  du  rapport  géné- 
ral sur  l'alïaire  -. 

Le  procès  fut  conduit  tout  entier  de  la  manière 
la  plus  régulière.  Un  décret  du  roi  transforma  à 
cette  occasion  la  Bastille,  prison  d'État,  en  prison 
judiciaire  sur  laquelle  le  Parlement  eut  la  direction 
touchant  les  prisonniers  mêlés  à  l'affaire  du  Collier. 

les  regards  de  toute  la  France,  de  toute  TEurope....  »  Hardy  dit,  dans 
son  Journal  à  la  date  du  6  sept.  1785  :  «  Ce  procès,  qui  fixe  actuelle- 
ment l'attention  non  seulement  de  la  France  entière,  mais  de  toute 
TEurope.  »  —  Dans  la  Gazette  de  Leyde  du  98  juin  :  «  Cette  grande 
jiioce  qui,  par  son  intrigue,  tient  l'Europe  attentive  à  son  dénouement.  » 

1.  fiibl.  V.  de  Paris,  nis.  de  la  réserve. 

t>.  Titon  de  'Villotran  fut  condamné  à  mort  le  20  prairial  an  II,  et 
Du  Puis  de  Marcé  le  1"  floréal  de  la  même  année. 


LES    PRÉLIMINAIRES   DU   JUGEMENT.  265 

Toutes  les  pièces  de  la  procédure  sont  entières  et 
portent  la  signature  des  accusés  et  des  témoins. 
Les  procès -verbaux  sont  entiers ,  sans  lacunes. 
A  icun  détail  de  la  procédure  ne  fut  tenu  secret. 
Les  accusés  ont  tous  été  confrontés  entre  eux.  Ils 
communiquaient  li]>ivment  avec  leurs  avocats  et 
leur  fournissaient  tous  les  renseignements  qu'ils 
croyaient  utiles  à  leur  défense.  La  Gazette  de  Leijde 
rendait  compte  des  moindres  incidents.  Les  Pari- 
siens étaient  au  courant,  jour  par  jour,  de  ce  qui  se 
passait  à  la  Bastille.  On  peut  même  dire  que,  pen- 
dant l'instruction,  les  divulgations  furent  très  nom- 
breuses et  parfois  d'un  caractère  scandaleux.  Aujour- 
d'hui, aucune  instruction  judiciaire  ne  laisserait  aux 
accusés  une  semblable  liberté. 

L'opinion  ne  tarda  pas  à  se  retourner  en  faveur 
du  cardinal.  «  On  n'y  voyait  plus,  dit  Hardy,  qu'une 
entreprise  inconsidérée  du  ministère,  telle  que  celle 
d'avoir  fait  mettre  si  indûment  au  mois  de  mars 
dernier  le  sieur  Caron  de  Beaumarchais  à  Saint- 
Lazare,  avec  cette  différence  qu'il  s'agissait  d'un 
personnage  de  tout  autre  importance.  »  Les  femmes 
se  déclaraient  en  faveur  de  la  Belle  Eminenc.e. 
Des  rubans  mi-partie  rouges  et  jaunes  se  mirent 
à  la  mode.  Celte  parure  s'appela  :  «  Cardinal  sur 
la  paille.  »  On  a  vu  comment,  lors  de  son  arres- 
tation, Rohan  avait  pu  envoyer  à  l'abbé  Georgel 
l'ordre  de  brûler  la  prétendue  correspondance  de 
la  reine  :  «  Les  grandes  dames  de  la  Cour,  lisons- 
nous  dans  le  Journal  de  Hardy,  prenaient  avec  la 
plus  grande  chaleur  la  défense  du  cardinal,  tant 
elles  étaient  touchées  et  reconnaissantes  de  la  déli- 
catesse   qu'il    avait    montrée    dans    les    premiers 


266  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

moments  de  sa  détention  en  chargeant  le  sieur  abbé 
Georgel,  son  homme  de  confiance,  d'anéantir  ou  de 
mettre  à  couvert  généralement  toutes  les  pièces  qui 
auraient  pu  déceler  ses  agréables  correspondances 
avec  nombre  d'entre  elles.  » 

A  l'instruction,  Mme  de  la  Motte  fit  une  défense 
étonnante  de  présence  d'esprit  et  d'énergie.  Durant 
cette  procédure  de  plusieurs  mois,  où  elle  fut 
presque  journellement  sur  la  sellette,  elle  ne  se 
découragea  pas  un  instant.  Elle  tint  tête  à  tous  les 
témoins.  Au  moment  où  elle  voyait  son  système  de 
défense  ruiné,  aussitôt,  en  un  clin  d'œil,  elle  en 
construisait  un  autre  devant  les  juges,  avec  les 
circonstances  les  plus  précises.  Si  on  demandait 
une  preuve  de  ce  qu'elle  avançait,  immédiatement 
elle  citait  deux,  trois,  plusieurs  faits,  inventés  pour 
appuyer  ce  qu'elle  avait  affirmé,  et,  à  ces  faits  nou- 
veaux, donnait  sur-le-champ  d'autres  faits  pour 
preuve,  non  moins  imaginaires,  si  l'ombre  d'un 
doute  lui  paraissait  demeurer  dans  l'esprit  du 
magistrat.  Au  cardinal,  qui  l'accusait  en  lui  deman- 
dant d'où  lui  était  venu  subitement  tant  d'argent, 
elle  répondait  qu'il  le  savait  mieux  que  personne 
puisqu'elle  était  sa  maîtresse  et  qu'il  l'entretenait; 
au  baron  de  Planta,  de  qui  les  dépositions  vigou- 
reuses et  précises  la  frappaient  comme  des  coups  de 
marteau,  elle  déclarait  que  c'était  impudence  à  lui 
d'oser  parler  contre  elle  après  avoir  voulu  la  violer; 
au  Père  Loth,  naguère  son  homme  de  confiance  et 
qui,  partie  par  gratitude  pour  Rohan  auquel  il  devait 
d'avoir  prêché  devant  le  roi,  partie  par  rancune 
contre  Villette  qui  l'avait  supplanté  dans  l'esprit  de 
la  comtesse,  racontait  tout,  elle  disait  qu'il  était  un 


LES    PRÉLIMINAIRES    DU   JUGEMENT.  267 

moine  crapuleux,  amenant  des  filles  à  son  mari  et 
volant  dans  ses  tiroirs;  à  INIlle  d'Oliva  elle  repro- 
chait ses  mœurs  et  ses  propos  inconvenants  ;  à 
Cagliostro  elle  jetait  à  la  figure  un  chandelier  de 
bronze,  et  lui  rappelait  avec  des  éclats  de  rire  com- 
ment il  la  nommait  «  sa  cygne  »  et  «  sa  colombe  », 
avec  toutes  sortes  de  roucoulements.  Cagliostro 
répondait  en  levant  vers  les  solives  du  plafond  un 
regard  inspiré,  avec  de  grands  gestes,  inondant  la 
malheureuse  comtesse  d'un  tlux  de  paroles  où  reve- 
naient le  nom  de  Dieu  et  une  foule  d'expressions 
arabes,  italiennes,  et  de  grands  mots  sonores  n'ap- 
partenant à  aucune  langue. 

Une  scène  terrible  fut  la  confrontation  du  i2  avril 
à  la  d'Oliva  et  à  Villette.  Pressée  par  leurs  déclara- 
tions, concordantes,  Jeanne  dut  finalement  avouer 
la  scène  du  Bosquet.  Jusqu'alors  elle  l'avait  obsti- 
nément niée;  mais  l'aveu  ne  sortit  qu'après  mille 
cris  de  rage  et  des  contorsions,  au  bout  desquels 
elle  eut  un  évanouissement.  On  courut  chercher  du 
vinaigre.  Saint-Jean,  porte-clef  de  la  Bastille,  la  prit 
enfin  dans  ses  bras  pour  la  porter  dans  sa  chambre. 
Mais  à  peine  l'eut-il  saisie,  que,  revenant  à  elle, 
Jeanne  le  mordit  dans  le  cou  jusqu'au  sang.  Saint- 
Jean  poussa  un  cri  et  la  laissa  tomber  '. 

Cagliostro  se  distingua  particulièrement  dans  sa 
confrontation  à  Rétaux  de  Villette.  «  Ce  fut  alors, 
écrit-il  lui-même,  que  je  lui  fis  pendant  une  heure 
et  demie  un  sermon  pour  lui  faire  connaître  le 
devoir   d'un   homme   d'honneur,  le  pouvoir   de  la 


1.  Gazette  de  Leyde,  14  avril  1786;  Journal  de  Hardy,  Bibl.  nat.,  ms. 
franc.  6685,  p.  316  (26  mars  1786);  Georgel,  II,  186-87;  Vie  de  Jeanne  de 
Saint-Rémy,  II,  39. 


2C8  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

Providence  et  Tamour  de  son  prochain.  Je  lui  fis 
espérer  ensuite  la  clémence  de  Dieu  et  du  gouver- 
nement. Enfin  mon  discours  fut  si  long  et  si 
fort  que  je  restai  sans  pouvoir  parler  davantage.  Le 
rapporteur  du  Parlement  en  fut  si  touché  et  si 
attendri  qu'il  dit  à  Villette  qu'il  fallait  qu'il  fût  un 
monstre  s'il  n'en  était  pas  pénétré,  parce  que  je  lui 
avais  parlé  en  frère,  en  homme  plein  de  religion  et 
de  morale  et  que  tout  ce  que  je  venais  de  dire  était 
un  discours  céleste.  Aussi  Rétaux  ne  tarda-t-il  pas  à 
déclarer  «  que  la  femme  La  ^Motte  était  une  intri- 
«  gante  et  une  menteuse  inconcevable,  que  lui- 
«  même,  à  présent  que  tout  était  découvert,  n'y  pou- 
«  vait  rien  comprendre  »,  et  dit-il  cela  «  avec  des 
«  étouffements  et  un  maintien  si  pénétré  que  tous 
«  ses  mouvements  eussent  ajouté  aux  preuves  s'il 
«  eût  été  possible.  *  »  Mais  à  ces  mouvements  d'exal- 
tation succédaient,  quand  Cagliostro  se  retrouvait 
seul  dans  sa  chambre,  des  moments  de  prostration 
et  de  découragement  qui  allèrent  jusqu'à  inquiéter 
le  gouverneur  de  la  Bastille.  Celui-ci  en  écrivit  au 
lieutenant  de  police  qui  ordonna  de  mettre  auprès 
de  lui  un  «  bas-officier  »  pour  lui  tenir  compagnie 
et  «  prévenir  les  effets  du  désespoir  ^  ». 

L'attitude  du   cardinal  était  d'une  grande  tran- 
quillité.  Il   comparaissait   dans    ses   vêtements    de 


1.  Notes  Target.  Bibl.  r.  de  ^Paris,  ras.  de  la  réserve. 

î.  nS"),  99  août.  «  D'après  ce  que  vous  m'avez  marqué,  Monsieur,  do 
l'état  de  M.  de  Cagliostro  et  puisque  vous  croyez  convenable  de  placer 
un  garde  auprès  de  lui,  pour  prévenir  les  effets  de  l'ennui  et  du  déses- 
poir, auxquels  il  pourrait  se  livrer,  je  vous  prie  de  choisir,  parmi  vos 
bas-officiers,  un  sujet  dont  la  douceur,  l'exactitude  et  la  fermeté  vous 
soient  connues  et  de  le  faire  coucher  dès  ce  soir  dans  sa  chambre.  » 
Lettre  de  Thiroux  de  Crosne  à  de  Launey,  Bihl.  de  l'Arsenal,  ms.  Bastille, 
1-2157,  f.  12. 


LES    PRÉLIMINAIRES    DU   JUGEMENT.  269 

cérémonie,  en  rochet  et  en  camail,  et  nous  pouvons 
très  exactement  nous  le  représenter,  avec  sa  haute 
taille,  ses  yeux  bleus,  doux  et  tristes,  les  cheveux 
grisonnants  sous  la  calotte  rouge.  La  robe  rouge 
est  d'une  étoffe  soyeuse  et  d'un  ton  plus  pâle  que 
ne  l'exigerait  l'uniforme.  Sur  les  mille  arabesques 
que  fait  la  dentelle  de  Bruges,  se  détache  en  nuance 
délicat  le  cordon  bleu  pâle  du  Saint-Esprit.  Son 
attitude  inspire  le  respect  et  la  tristesse. 

La  petite  baronne  d'Oliva  inspire,  par  sa  grâce 
touchante,  la  sympathie  et  l'émotion.  «  On  n'a  jamais 
vu,  dit  Charpentier  dans  sa  Bastille  dévoilée,  tant 
d'honnêteté  et  de  dissolution  dans  la  même  personne. 
Jamais  on  n'a  vu  plus  de  franchise,  plus  de  candeur, 
que  Mlle  d'Oliva  en  a  fait  paraître  dans  son  interro- 
gatoire. C'est  une  justice  que  lui  rendirent  ses  juges, 
ses  avocats  et  tous  ceux  qui  ont  eu  avec  elle  des 
relations,  « 

Faut-il  relever  les  contradictions  incessantes  de 
Mme  de  la  Motte  d'un  jour  à  l'autre  de  la  procédure? 
Après  avoir  nié  la  scène  du  Bosquet,  elle  en  avoue 
la  réalité;  après  avoir  accusé  Cagliostro,  elle  doit 
proclamer  son  entière  innocence.  Dans  le  premier 
mémoire  qu'elle  fait  rédiger  par  son  avocat,  le  voleur 
est  Cagliostro;  dans  le  second,  c'est  le  cardinal. 
Celui-ci  lui  aurait  fait  une  première  livraison  de  dia- 
mants au  mois  de  mars.  Mais,  répond  le  cardinal,  dès 
le  mois  de  février  Villette  a  été  surpris,  vendant  des 
diamants  du  collier.  Dans  une  même  version  les  faits 
deviennent  contradictoires.  Rohan  se  serait  appro- 
prié des  fragments  du  collier,  il  aurait  chargé  la 
comtesse  d'en  vendre  à  Paris,  il  aurait  chargé  La 
Motte  d'en  aller  vendre  à  Londres;  d'Ktienville  en 


270  L'affaire  du  collier. 

aurait  vu  des  fragments  entre  les  mains  de  Mme  de 
Courville  ;  et  voici  que,  pressée  par  la  confronta- 
tion, Mme  de  la  Motte  remonte  aussitôt  cette  superbe 
parure  pour  l'attacher  à  la  nuque  de  Mme  de  Cour- 
ville  qui  la  porte  sans  déguisement  dans  le  palais 
du  prince  *. 

Si  bien  que  les  avocats  du  cardinal,  s'adressant  à 
M^  Doillot,  avocat  de  Mme  de  la  Motte,  seront 
autorisés  à  lui  dire  :  «  De  quel  œil  peut-on  regarder 
une  cliente  qui  semble  vouloir,  tantôt  dans  la  pro- 
cédure qu'on  oublie  ses  mémoires,  tantôt  dans  ses 
mémoires  qu'on  oublie  la  procédure,  et  pour  la 
défense  de  laquelle,  la  veille  du  jugement,  il  reste 
à  peine  un  seul  des  faits  dont  se  composait  la  défense 
à  l'époque  des  décrets?  » 

Son  attitude  vis-à-vis  de  l'intrigue  Bette  d'Étien- 
ville  est  très  curieuse.  Jeanne  Tavait  imaginée  très 
savamment,  comme  on  a  vu,  pour  fournir  un  motir 
au  vol  du  collier  par  le  cardinal.  Au  premier  moment 
elle  tint  bon,  et  quand  elle  fut  confrontée  à  d'Étien- 
ville,  s'indiqua  dès  l'abord  elle-même  comme  la  dame 
qu'il  aurait  vue  en  compagnie  de  Mme  de  Courville. 
Mais  dès  qu'elle  s'aperçut  que  cette  intervention 
ne  «  rendait  »  pas  et  qu'elle  sentit  que  d'Étienville, 
besogneux  et  prêt  à  tous  les  rôles,  ne  chercherait 
plus  qu'à  se  faire  bien  venir  du  cardinal,  elle  déclara 
ne  savoir  ce  que  signifiait  toute  cette  histoire  et  ne 
l'avoir,  au  début,  fortifiée  de  son  témoignage  que 
pour  se  venger  du  cardinal  qui  l'accusait  d'avoir 
pris  le  collier. 


1.  Mémoire  Je  Bette  d'Éticavi!!c  contre  le  baroa  do  Pages,  Collection 
complète,  III,  26  27. 


LES   PRÉLIMINAIRES   DU   JUGEMENT.  â7l 

Rétaux  avait  fait  des  aveux.  Il  avait  reconuu  avoir 
mis  la  fausse  signature  «  Marie-Antoinette  de 
France  »  au  bas  du  contrat  passé  avec  les  joailliers, 
avoir  écrit,  sous  l'inspiration  de  Mme  de  la  Motte, 
une  fausse  correspondance,  les  petites  lettres  à 
vignettes  bleues.  «  Les  témoins  l'écrasent,  dit 
M"^  Target  :  les  sieurs  Bôhmer  et  Bassenge,  le  sieur 
Grenier,  le  sieur  Achet,  M"  de  la  Porte,  le  Père 
Loth,  le  sieur  Villette,  la  demoiselle  d'Oliva,  le 
sieur  Cagliostro,  les  domestiques  de  la  dame  La 
Motte,  tous  les  témoins  de  France,  tous  les  témoins 
d'Angleterre,  où  son  mari  a  transporté  les  mômes 
fables,  élèvent  leur  voix  contre  elle;  elle  cric  que  ces 
témoins  en  imposent;  voilà  son  unique  réponse  : 
elle  est  donc  convaincue.  » 

Son  dernier  refuge,  comme  celui  de  tous  les  cri- 
minels aux  abois,  fut  le  mystère.  Les  explications 
qu'elle  avait  imaginées  ayant  été  détruites  l'une 
après  l'autre  et  ne  trouvant,  devant  l'accablement 
des  témoignages,  aucun  système  nouveau  :  «  Il  y  a 
là  un  secret,  dit-elle,  que  je  ne  confierai  qu'en  tète 
à  tête  au  ministre  de  la  maison  du  Roi.  »  Enfin, 
hors  d'elle  d'exaspération  et  de  rage  impuissante, 
elle  joua  la  folie.  Elle  cassait  tout  dans  sa  chambre, 
ne  voulait  plus  manger,  refusait  de  descendre  pour 
les  interrogatoires  '.  Les  porte-clés  de  la  Bastille, 
en  entrant  dans  sa  chambre,  la  trouvaient  couchée 
toute  nue  sous  son  lit. 


1.  Lettres  à  l'encre  sympathique  de   Rohaii  à  M"  Targ?t,  Bibl,  v,  de 
Paris,  ms.  de  la  réserve. 


XXVIÏI 


CORRESPONDANCE    SECRÈTE' 

Durant  qu'il  fut  au  secret,  à  la  Bastille,  le  prince 
de  Rohan  parvint  à  correspondre  avec  ses  avocats. 
Il  se  disait  malade  et  recevait  la  visite  du  docteur 
Portai,  professeur  à  TÉcole  de  médecine,  lequel 
imagina  bientôt  prétexte  à  s'adjoindre  le  chirurgien 
Ti'avers,  ami  personnel  du  cardinal  -.  Ceux-ci,  en 
cachette,  faisaient  la  petite  poste.  D'autres  fois,  le 
prisonnier  leur  écrivait  de  courts  billets,  qui  passaient 
sous  les  yeux  des  officiers  de  la  Bastille  ;  les  médecins 
les  remettaient  à  M*^  Target  et  celui-ci,  à  la  chaleur 
du  feu,  faisait  apparaître  l'écriture  sympathique. 
«  J'ai  parfaitement  bien  lu,  écrit  le  cardinal  à  Tra- 
vers, ce  que  vous  m'avez  adressé  dans  le  papier 
chiffonné;  mais  il  ne  faudrait  pas  le  tant  chiffonner. 
Je  n'ose  vous  envoyer  la  suite  des  confrontations 
jusqu'à  ce  que  j'aie  votre  parole  pour  ne  les  montrer 
qu'à  M.  Target,  car,  je  vous  le  répète,  si  on  avait 

1.  Doss.  Target,  Bibl.  v.  de  Paris,  ms.  de  la  réserve. 

^.  «  Je  crois  que  M.  le  cardinal  ayant  du  mal  au  nez  et  au  genou  a 
besoin  d'un  chirurgien.  Ce  13  mars  1786.  Signé  :  Portai.  »  Bibl.  de  l'Ar- 
senal, ms.  Bastille,  12157,  f.  68.  Un  chirurgien  était  ofticiellement 
attachr  au  service  des  prisonniers  do  la  Bastille;  mais  celui-ci  ne  pou- 
vait faire  l'affaire. 

18 


2/4  L  AFFAIRE   DU   COLLIER. 

vent  ou  soupçon,  il  n'y  a  sorte  de  moyen  qu'on  ne 
prît.  «  Les  billets  sont  tristes.  «  Jespère  que  je  ne 
serai  confronté  que  lundi,  mais  le  plus  tôt  que 
vous  pourrez  m'envoyer  sera  le  mieux.  Vaie,  vale. 
Veuille  le  ciel  diminuer  mes  peines!  »  Puis  :  «  Il 
y  a  chaque  jour  neuf  heures  de  confrontation, 
je  suis  très  fatigué.  »  —  «  Je  suis  horriblement 
accoutumé  depuis  quelque  temps,  écrit-il  une  autre 
fois,  aux  choses  qui  ne  doivent  pas  être  et  certes 
cette  habitude  est  pénible.  Je  vous  avoue  entre  nous 
que  je  commence  à  être  fatigué.  Mais  je  ne  ferai 
qu'en  redoubler  d'efforts  et  surtout  je  ne  veux  pas 
que  mes  ennemis  puissent  s'en  douter.  Je  veux  tou- 
jours paraître  frais  en  descendant  dans  l'arène  et 
étancher  le  sang  de  mes  plaies.  Je  leur  ôterai  du 
moins  cette  satisfaction.  Vale,  vale.  » 

Les  confrontations  lui  ont  dévoilé  la  conduite 
atroce  de  celle  pour  qui  il  n'avait  eu  que  des  bontés. 
«  Je  suis  affronté  demain  avec  la  scélérate,  mande- 
t-il  à  Target.  Aujourd'hui  elle  a  eu  une  scène  avec 
le  comte  de  Cagliostro.  Il  Ta  appelée  «  sacrée 
raccrocheuse  o,  parce  qu'elle  lui  disait  des  choses 
désobligeantes  sur  sa  femme  et  elle  lui  a  jeté  un 
flambeau  qui  a  frappé  le  A'entre  du  comte,  mais  elle 
a  été  punie  sur-le-champ,  car  elle  s'est  portée  la 
bougie  dans  l'œil.  Nous  verrons  demain.  Je  réponds 
qu'elle  ne  me  jettera  rien  et  surtout  ne  me  trou- 
blera pas  :  elle  me  fait  horreur.   « 

Mme  de  la  Motte  perd  de  son  assurance.  «  Le 
dernier  interrogatoire  finit  par  ses  larmes,  sa  dou- 
leur et  pour  réponse  qu'elle  se  jette  dans  les  bras 
de  la  Providence.  » 

Les   déclarations   de   Rétaux   de   Villetle   et   de 


CORRESPONDANCE   SECRÈTE.  273 

Nicole  d'Oliva  ont  mis  la  probité  du  cardinal  hors 
d'atteinte.  «  rsous  ne  sommes  pas  encore  au  bout 
des  choses  extraordinaires,  écrit-il  ;  mais  je  les  pré- 
vois sans  aucun  efîroi.  Je  remercie  Dieu  d'avoir 
rendu  ma  position  si  difîérente  de  ce  qu'elle  était. 
Ce  qui  me  rend  aussi  plus  tranquille,  c'est  que, 
l'honneur  couvert,  tout  le  reste  n'est  plus  que  mon 
afl'aire  personnelle.  » 

Dans  ces  lettres  sa  bonté  apparaît  encore  d'une 
manière  touchante.  Il  est  préoccupé  de  Cagliostro 
et  de  sa  femme,  du  baron  de  Planta,  embastillés  à 
son  propos.  Il  se  soucie  d'eux  autant  que  de  lui- 
même.  Les  recommandations  reviennent,  inces- 
santes. Il  faut  mettre  dans  le  Mémoire  que  Target 
va  publier  la  déclaration  où  Mme  de  la  Motte  a  fini 
par  proclamer  l'innocence  du  comte  de  Cagliostro 
et  de  sa  femme.  Il  faut  aussi  avoir  grand  soin  de 
donner  toujours  à  Cagliostro  le  titre  de  comte.  Ce 
serait  lui  faire  peine  que  de  l'oublier.  Rohan  veut 
encore  qu'avec  sa  grande  autorité  Target  parle  à 
l'avocat  de  l'alchimiste,  stimule  son  ardeur,  lui 
donne  des  conseils. 

Enfin,  pour  son  défenseur,  Rohan  déborde  de 
gratitude  :  «  Adieu,  je  vous  répète  encore  toute 
l'expression  de  cette  douce  reconnaissance  que  ma 
sensibilité  pourrait  seule  vous  peindre.  » 

Deux  fois,  seulement,  dans  ces  lettres,  sous  le 
mystère  de  l'encre  invisible,  se  glisse  le  souvenir 
de  la  reine.  «  Avez-vous  des  nouvelles  de  la  R[eine]?  » 
La  seconde  fois  l'expression  trahit  la  profondeur  du 
sentiment  et  la  préoccupation  constante  : 

«  Marquez-moi  s'il  est  vrai  que  Lfa]  R[eincj  con- 
tinue toTijours  à  être  triste.  » 


XXIX 


LA  DÉFENSE  ET  LES  DÉFENSEURS 

C'était  l'usage  du  temps  que  les  Mémoires  et 
consultations  des  avocats  fussent  imprimés.  Ils 
étaient  mis  en  vente  et  distribués  à  profusion.  Le 
retentissement  du  procès  fit  lire  avec  passion  ces 
écrits  dans  toute  la  France  et  même  hors  des  fron- 
tières. Le  talent  des  avocats  ajouta  à  l'intérêt  de  la 
cause,  au  point  qu'après  plus  d'un  siècle,  ces  écrits 
de  circonstances  demeurent  d'une  lecture  atta- 
chante. 

Le  «  conseil  »  du  cardinal  était  composé  des 
maîtres  du  barreau  parisien  :  Target,  de  Bonnières, 
Laget-Bardelin,  Tronchet,  Collet  et  Bigot  de  Préa- 
meneu.  M""  Target,  de  l'Académie  française,  passait 
alors,  réputation  qu'il  a  gardée  jusqu'aujourd'hui, 
pour  une  des  gloires  du  barreau  français.  Il  était  le 
seul  avocat  qui  fût  entré  à  l'Académie  depuis  un 
siècle  et  demi,  c'est-à-dire  depuis  Patru,  élu  en  IGiO. 
Il  est  vrai  que  l'illustre  Le  Normand  avait  songé  à 
se  présenter  vers  le  début  du  xvnr-  siècle;  mais  le 
Conseil  de  l'ordre  lui  avait  fait  savoir  que  s'il  des- 
cendait à  faire  les  visites  de  candidature  il  serait 
rave  du  barreau.  Et  Le  Normand  v  avait  renoncé. 


278  L  AFFAIRE   DU   COLLIER. 

Mme  de  la  Motte  eût  désiré  être  défendue  par  le 
jeune  Albert  Beugnot;  mais  Beugnot,  nonobstant 
rinsistance  de  Thiroux  de  Crosne,  lieutenant  de 
police,  qui  essaya  de  le  déterminer  par  la  perspec- 
tive de  la  réputation  qu'un  débutant  pouvait  acquérir 
en  pareille  circonstance,  déclina  Thonneur.  Thiroux 
de  Crosne  lui  donna  alors  le  propre  «  conseil  »  de 
sa  famille,  M^  Doillot,  avocat  âgé  de  plus  de 
soixante  ans,  qui  avait  renoncé  depuis  un  certain 
temps  à  l'exercice  actif  de  sa  profession,  mais  était 
encore  recherché  dans  son  cabinet  comme  un  juris- 
consulte éclairé.  «  Le  vieillard  n'approcha  pas  impu- 
nément de  Mme  de  la  Motte,  dit  Beugnot  :  elle  lui 
tourna  la  tête.  » 

M®  Blondel,  avocat  de  la  baronne  d'Oliva,  un 
jeune  stagiaire  tout  frais  émoulu  de  l'École,  n'ap- 
procha pas  impunément,  lui  non  plus,  de  sa  jolie 
cliente  :  elle  lui  tourna  la  tête  également.  A  vrai 
dire,  le  résultat  fut  différent.  Mme  de  la  Motte  mit 
dans  la  cervelle  de  M^  Doillot  tout  ce  qu'elle  voulut, 
et  lui  fît  écrire  les  mémoires  les  plus  extravagants  : 
«  Il  faut  que  l'avocat  soit  devenu  fou,  disait  de  lui 
son  frère,  le  notaire  au  Châtelet,  ou  que  la  dame 
La  Motte  l'ait  ensorcelé,  comme  elle  l'a  fait  du  car- 
dinal. »  Si  bien  que  le  jurisconsulte  estimé  y  laissa 
sa  réputation,  tandis  que,  sur  les  ailes  de  l'amour, 
celle  du  jeune  stagiaire  fut  portée  du  jour  au  len- 
demain au  delà  des  n,ues.  ^ 

Le  mémoire  de  Doillot  pour  la  comtesse  parut  le 
premier,  en  novembre  1783.  Grâce  aux  passions 
surexcitées,    il   eut   un   succès   fou.    ^    «    L'avocat 

1.  M«  Blondel  quitta  dans  la  suite  le  barreau  et  devint  juge  à  la  Cour 
d'appel  de  Paris. 

2.  Beugnot,  I,  98. 


LA  DKFENSE  ET  LES  DEFENSEURS.       279 

Doillot,  dit  la  Gazelle  de  Leijde,  ne  peut  suffire  aux 
demandes  qui  sont  faites  tout  le  jour.  On  voit  assié- 
i^er  sa  porte  par  une  foule  continuelle.  Plusieurs 
milliers  d'exemplaires  ont  à  peine  suffi  à  contenter 
l'avidité  des  premiers  demandeurs.  *  » 

L'auteur  des  Observations  de  P.  Tranquille  -  donne 
une  description  pittoresque  de  la  cohue  : 

«  Comme  je  ne  suis  pas  de  ces  êtres  qui  se  font 
écraser  pour  avoir  du  nouveau,  je  passai  mon  che- 
min. Je  n'étais  pas  à  dix  pas  de  cette  maison  —  la 
maison  de  M"  Doillot  —  qu'un  clerc  de  procureur, 
tout  essoufflé,  tout  en  sueur,  me  demanda  d'un  ton 
précipité  :  «  Monsieur,  en  avez-vous?  en  avez-vous?  » 
Ayant  dit  que  je  n'en  avais  pas,  mon  robin  me  quitta. 
Je  tournai  le  coin  de  cette  maudite  rue;  la  voiture 
d'un  Esculape  ,  qui  s'époumonait  de  crier  : 
«  Cocher,  cocher,  arrête  à  la  porte  que  voilà  !  »  — 
celle  de  M"  Doillot  —  faillit  m'écraser.  Je  n'étais 
pas  encore  remis  de  ma  frayeur  que  le  cabriolet  de 
M.  D***  me  frotta  l'habit.  J'envoyais  au  diable 
l'avocat  et  son  mémoire  et  croyais  bonnement  être 
débarrassé  de  cette  foule  importune,  lorsqu'un  chi- 
rurgien m'accosta  et  me  dit  :  «  Sandi,  monsieur,  je 
((  ne  vous  demande  pas  quel  est  le  sujet  de  votre 
c<  sortie.  En  avez-vous  enfin?»  Ma  foi,  je  l'avouerai, 
je  crus  en  ce  moment  qu'au  lieu  de  distribuer  un 
mémoire  on  donnait  de  l'or  à  tous  les  Français  qui 
n'en  ont  pas.  »* 

Il  y  eut  des  désordres  rue  des  Maçons,  où  Doillot 
logeait.  ''  On  dut  faire  garder  la  maison   par  des 

1.  Gazette  de  LeyJe,  n85,  9  dcc. 

2.  Charles-Louis  Hù,  épicier. 

3.  Observations  de  P.  Traiv/nillc  (La  Mecque,  1*86),  p.  3-5. 
•1.  Bachaumont,  XXI,  123. 


280  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

soldais  du  guet.  Dix  mille  exemplaires  furent  ainsi 
distribués  de  la  main  à  la  main  ;  les  libraires  en 
vendirent  cinq  mille  en  une  semaine,  et  en  quelques 
jours  Doillot  reçut  trois  mille  lettres  de  demande  '. 

L'idée  d'impliquer  Cagliostro  dans  l'intrigue  avait 
été,  comme  dit  Georgel,  d'une  adresse  diabolique. 
Si  Jeanne  de  Valois  eût  jeté  de  prime  abord  son 
accusation  sur  le  cardinal  de  Rohan,  nul  n'y  eût 
ajouté  foi.  Par  ses  allures,  Cagliostro  était  suspect, 
et  on  connaissait  l'empire  qu'il  avait  sur  lesprit  du 
cardinal.  L'alchimiste,  insinue-t-elle ,  a  dépecé  le 
collier  pour  en  grossir  «  le  trésor  occulte  d'une  for- 
tune inouïe  ».  «  Pour  voiler  son  vol,  écrit  Doillot,  il 
a  commandé  à  M.  de  Rohan,  par  l'empire  qu'il  s'est 
créé  sur  lui,  d'en  faire  vendre  et  d'en  faire  monter 
de  faibles  parcelles  à  Paris  par  la  comtesse  de  la 
]\Iotte,  d'en  faire  monter  et  vendre  des  parcelles 
plus  considérables  en  Angleterre  par  son  mari.  » 
Quant  à  l'idée  que  le  Collier  eût  pu  être  acheté  par 
la  reine,  dans  un  beau  mouvement  d'indignation 
Mme  de  la  Motte  la  traite  de  blasphème  criminel. 

La  défense  de  Cagliostro  est  une  merveille,  éton- 
nante d'éclat,  de  hauteur  et  d'ironie.  De  ce  jour 
l'attention  des  lettrés,  des  écrivains,  des  salons  et 
des  cafés  littéraires,  fut  attirée  sur  un  débat  où  l'on 
allait  voir ,  comme  en  un  tournoi  du  Parnasse, 
rivaliser  les  plumes  les  plus  habiles. 

Du  factum  de  Cagliostro,  la  Correspondance  litlé- 
raire  parle  ainsi  : 

«  Oh!  que  cela  serait  beau,  si  tout  était  vrai, 
s'écriait   une    femme  d'esprit,   après    avoir   écouté 

1.  Vie  de  Jeanne  de  Saint-Rémy,  I,  432-33. 


LA  DEFENSE  ET  LES  DÉFEXSEinS.       281 

avec  allendrisseiuenL  la  lecluro  de  cet  attachant 
mémoire. 

—  Je  ne  m'arme  point,  répondit  un  homme  sen- 
sible, contre  l'émotion  que  me  cause  un  roman  bien 
écrit,  jusqu'à  ce  qu'un  arrêt  ait  décidé  ce  que  je 
dois  croire  de  la  A'érité  des  faits  qu'il  contient.  » 

«  Et  riiorame  sensible  avait  raison,  »  ajoute  le 
nouvelliste. 

Huit  soldats  du  guet,  devant  la  porte  de  M"  Thilo- 
rier,  au  cloître  Notre-Dame,  endiguaient  le  public  qui 
se  précipitait  sur  cet  écrit  sensationnel.  Cagliostro 
l'avait  rédigé  en  italien,  puis  M"  Thilorier,  avocat 
de  vingt-neuf  ans  rempli  d'esprit,  lui  avait  donné 
une  forme  vive  et  piquante'.  Cagliostro,  de  qui  la 
liberté,  la  vie  même,  étaient  en  jeu,  débute  par 
raconter  les  histoires  les  plus  invraisemblables  sur 
sa  naissance  et  son  éducation,  sur  la  science  prodi- 
gieuse qu'il  a  acquise,  sur  les  guérisons  miracu- 
leuses qu'il  sème  autour  de  lui.  Son  odyssée  mytho- 
logique à  travers  l'Europe  et  l'Afrique  est  exposée 
en  termes  inimaginables.  Après  quoi,  le  plus  sérieu- 
sement et  le  plus  heureusement  du  monde,  il  se 
défend.  La  première  partie  pouvait  faire  douter  de 
la  véracité  de  la  seconde.  «  Mais  cette  folie,  comme 
dit  Beugnot,  dont  Thilorier,  homme  de  beaucoup 
d'esprit,  riait  tout  le  premier,  fut  tenue  pour  conve- 

L  Jean-Charles  Thilorier,  né  à  la  Rochelle  en  1756,  mourut  le 
20  juin  1818,  7,  rue  Neuve-des-Capucines,  avec  le  titre  d'avocat  aux 
Conseils  du  roi.  U  était  fils  d'avocat  et  laissait  deux  fils  dont  l'un, 
Adrien-Jean-Pierro,  fut  lui-même  avocat.  Ayant  eu,  en  HOO,  le  courage 
de  présenter  la  défense  du  marquis  de  Favras,  il  fut  emprisonné,  puis  il 
se  réfugia  chez  son  heau-frére  dans  le  Blésois.  Il  était  passionné  pour 
les  sciences  mécaniques  et  la  philosophie.  On  a  de  lui  un  Système  uni- 
versel (4  vol.  publ.  en  1818).  Il  cultivait  la  poésie  et  fit  des  tragédies. 
Son  fils  cadet,  Nicolas-Charles,  mourut  à  Blois  en  novembre  1853,  lais- 
sant une  fille  unique,  aujourd'hui  Mme  Storelli. 


-82  •  L'AFFAIRE   DU    COLLIER, 

iiable  et  bien  à  Tordre  du  jour.  »  Cagliostro  avait, 
il  est  vrai,  un  argument  sans  réplique  :  le  cardinal 
avait  traité  avec  les  joailliers  le  29  janvier  1785,  et 
lui,  Cagliostro,  n'était  arrivé  à  Paris  que  le  30  à  neuf 
heures  du  soir. 

Avec  Mme  de  la  Motte  il  le  prenait  de  très  haut. 
La  comtesse,  dans  son  Mémoire,  l'appelait  :  «  Empi- 
rique, bas-alchimiste,  rêveur  sur  la  pierre  philoso- 
phale,  faux  prophète.  »  Cagliostro  répond  : 

Empirique  !  J'ai  souvent  entendu  ce  mot,  mais  n'ai  jamais 
pu  savoir  au  juste  ce  qu'il  signifiait  :  peut-être  un  homme 
qui,  sans  être  docteur,  a  des  connaissances  en  médecine, 
va  voir  les  malades  et  ne  fait  point  payer  ses  visites,  guérit 
les  pauvres  comme  les  riches  et  ne  reçoit  d'argent  de  per- 
sonne —  en  ce  cas  je  suis  empirique. 

Bas-alchimisfe  !  alchimiste  ou  non ,  la  qualification  de 
«  bas  »  ne  convient  qu'à  ceux  qui  demandent  et  qui  ram- 
pent, et  l'on  sait  si  jamais  le  comte  Cagliostro  a  demandé 
des  grâces  à  personne. 

Rêveur  sur  la  pierre  philosophale !  Jamais  le  public  n'a  été 
importuné  par  mes  rêveries. 

Faux  prophète!  3e  ne  l'ai  pas  toujours  été.  Si  M.  le  car- 
dinal de  Rohan  m'eût  cru,  il  se  serait  défié  de  la  comtesse 
de  la  Motte  et  nous  ne  serions  pas  où  nous  en  sommes. 

La  fin  du  mémoire  serait  à  citer  tout  entière  ;  en 
voici  les  dernières  lignes  : 

Français,  n'êtes-vous  que  curieux"?  vous  pouvez  lire  ces 
vains  écrits  où  la  malice  et  la  légèreté  se  sont  plu  à  verser 
sur  VAmi  des  hommes  l'opprobre  et  le  ridicule. 

Voulez-vous,  au  contraire,  être  bons  et  justes?  N'inter- 
rogez point;  mais  écoutez  et  aimez  celui  qui  respecta  tou- 
jours les  rois  parce  qu'ils  sont  dans  les  mains  de  Dieu,  les 
gouvernements  parce  qu'il  les  protège,  la  religion  parce 
qu'elle  est  sa  loi,  la  loi  parce  qu'elle  en  est  le  supplément, 
les  hommes  enfin  parce  qu'ils  sont,  comme  lui,  ses  enfants. 

N'interrogez  point;  mais  écoutez  et  aimez  celui  qui  est 
venu  parmi  vous  faisant  le  bien,  qui  se  laissa  attaquer 
avec  patience  et  se  défendit  avec  modération. 


LA  DÉFK.XSE  ET  LES  DEFENSEURS.       283 

On  était  encore  tout  abasourdi  de  celte  littéra- 
ture, inattendue  en  la  circonstance,  —  car  ce  plai- 
doyer s'adressait  véritablement  à  Nos  Seigneurs  du 
Parlement,  siégeant  en  la  Grand'Chambre  et  la 
Tournelle  assemblées,  —  quand  parut  le  délicieux 
écrit  de  j\P  Blondel  plaidant  pour  Nicole  d'Oliva. 
Nicole  était  charmante  et  son  avocat  le  disait  en 
termes  exquis.  «  Le  Mémoire  de  la  demoiselle 
Oliva,  écrit  le  Père  Georgel,  intéressa  toutes  les 
ûmes  sensibles  par  les  aveux  ingénus  que  faisait 
cette  belle  courtisane.  Le  style  avait  la  fraîcheur  du 
coloris  que  les  poètes  attribuent  à  la  reine  de  Gnide 
et  de  Paphos.  »  Et  voilà  un  joli  spécimen  de  style 
jésuite  à  propos  d'une  jolie  femme.  M"  Blondel 
écrivait  bien  mieux  :  son  Mémoire  est  si  simple,  si 
clair,  d'une  émotion  si  naïve  et  si  touchante,  la 
logique  en  est  si  finement  et  si  joliment  déduite, 
qu'il  est  impossible  aujourd'hui  encore  de  le  lire  sans 
une  vive  sympathie.  Tout  Paris  pour  Nicole  eut  les 
yeux  de  Blondel.  Vingt  mille  exemplaires  de  son  petit 
chef-d'œuvre  furent  vendus  en  quelques  jours  ' . 

]\P  Blondel  trouvait  le  même  intérêt  que  le  défen- 
seur du  cardinal,  M''  Target,  à  prouver  que,  lors  de 
la  scène  du  Bosquet,  dans  cette  obscurité  profonde, 
Nicole  n'avait  rien  pu  distinguer.  Et  Manuel  de  rimer 
ces  vers  qu'il  metdans  la  bouche  de  la  jolie  figurante  : 

Tous  deux  m'ont  démontré  que  Je  n'ai  rien  pu  voir, 
Target,  qu'il  faisait  nuit,  Blondel,  qu'il  faisait  noir. 
Voilà  ce  que  je  sais.  Et  mon  âme  ingénue 
Dans  cet  liumhle  récit  se  montre  toute  nue. 
Je  suis  simple,  naïve.  Et  qui  sut  jamais  mieux 
Que  la  belle  Oliva  se  dévoiler  aux  yeux? 

1.  Gazette  d'Amslerdam,  31  mars  1*80.  Le  Mémoire  avait  paru  le  27. 


284  l'affaihe  du  collieh. 

Quand,  du  fond  du  Chûlelet,  où  il  était  nirlanco- 
liquement  détenu,  Belle  d'Étienville  apprit  le  succès 
de  librairie  de  ces  écrits,  qui  se  transformait  pour 
les  auteurs  en  succès  d'argent,  car  chaque  exem- 
plaire se  vendait  de  vingt  à  trente  sols,  il  demanda 
énergiquement  à  en  être,  car  enfin,  lui  aussi,  il  avait 
été  mêlé  à  une  histoire  de  diamants.  On  a  dit  que 
Vergennes  et  le  ministère  eussent  préféré  ne  pas 
compliquer  Taffaire  si  compliquée  déjà  du  cardinal, 
en  y  ajoutant  l'invraisemblable  aventure  du  bour- 
geois de  Saint-Omcr  et  de  son  ami  le  baron  de  Fages. 
Mais  il  tenait  lui,  d'Elienville,  à  parler  et  à  écrire, 
quoi  qu'on  en  eût.  Et  ses  Mémoires  de  pleuvoir  : 
du  24  février  1786  au  11  avril,  il  en  publie  trois 
coup  sur  coup.  Chacun  fut  vendu  à  milliers  d'exem- 
plaires. «  On  a  beau  s'écrier  :  mais  d'où  vient  ce 
nouveau  venu!  A  qui  en  veut-il?  de  quel  droit 
publie-t-il  un  Mémoire?  Ce  Mémoire  est  un  roman 
qui  a  du  mouvement,  de  l'intérêt,  du  style.  Tout  le 
monde  le  lit  et  s'intéresse  pour  M.  Bette  d'Étienville 
sans  se  soucier  si  c'est  un  personnage  réel  ou  un 
être  fantastique*.  »  Ces  Mémoires  étaient  signés  de 
M^  Montigny,  avocat  mal  famé,  observe  le  Bachaii- 
mont,  qui  n'en  distribuait  pas  un  seul  exemplaire 
gratuitement  et  les  vendait  lui-même  à  son  domicile, 
rue  de  La  Harpe,  sans  pudeur.  D'Étienville,  qui  y 
exerçait  pour  la  première  fois  sa  plume,  signait  : 
Auctor  et  autor. 

La  belle  comtesse  de  Caglioslro  eut  pour  défen- 
seur M®  Polvérit,  qui  raconta  sa  vie  en  un  IMémoire 
plus  invraisemblable  encore  que  celui  de  son  mcs'i. 

1.  Beugnot,  I,  101. 


LA  DEFENSE  ET  LES  DEFENSEURS.       285 

«  Cette  nouvelle  fable,  dit  Beugnot,  eut  aussi  son 
succès.  »  Rétaux  de  Villette  choisit  un  petit  avocat 
bossu,  ^P  Jaillant-Deschainaits,  «  aussi  malin  que  le 
comportait  sa  constitution  »,  qui  dépeignit  Villette 
tel  qu'il  était  en  efTet  :  caractère  faible  et  léger, 
dominé  par  ses  maîtresses  et  toujours  prêt  à  leur 
rendre  les  services  qu'elles  lui  demandaient  sans 
trop  en  discerner  la  portée.  Il  fut  d'ailleurs  de  tous 
les  avocats  celui  qui  remporta  le  plus  grand  succès 
au  point  de  vue  judiciaire.  Son  client,  coupable  de 
faux  et  de  complicité  immédiate  dans  le  vol  du 
Collier,  s'en  tirera  avec  une  peine  dérisoire. 

Puis  vinrent  les  Mémoires  du  baron  de  Fages,  de 
Dom  IMulot,  du  comte  de  Précourt,  l'accusation 
contre  d'Étienville  et  ses  compagnons  rédigée  au 
nom  des  horlogers  Loque  et  Vaucher.  Ce  dernier 
écrit,  oeuvre  de  M"  Duveyrier,  admirable  d'ironie 
et  d'humour,  fut  placé  jiar  les  critiques  à  côté  des 
plaidoyers  de  M«  Blondel  et  de  Cagliostro. 

Parlant  de  l'un  des  Mémoires  de  d'Étienville,  le 
libraire  Hardy  écrit  :  «Entre  autres  traits  frappants, 
on  y  remarque,  à  la  page  22,  le  discours  adressé  le 
16  août  1785  par  la  dame  de  Courville,  qui  se  sau- 
vait de  Paris  et  était  pour  lors  à  Arras,  au  sieur 
d'Étienville  : 

a  M.  le  cardinal  de  Rohan  a  été  arrêté  hier  à 
Versailles.  Sauvons-nous.  L'achat  d'un  collier  de 
seize  cent  mille  livres,  dont  vous  avez  vu  chez  moi 
des  parties,  est  le  nœud  de  cette  affaire.  C'est  la 
découverte  de  cette  intrigue  qui  causait  mes  cha- 
grins et  mes  inquiétudes  depuis  le  commencement 
du  mois.  Voilà  ce  qui  empêche  mon  mariage  et  me 
perd.  » 


286  L'AFFAIRE   DU    COLLIER. 

Par  rimportancc  que  Hardy  attache  à  ce  détail, 
on  voit  combien  l'intrigue  de  la  dame  de  Courville, 
malgré  son  invraisemblance,  avait  été  bien  conçue 
par  Jeanne  de  Valois,  et  de  quel  secours  elle  lui 
eût  été,  si  l'arrestation,  inattendue  pour  elle,  de 
Rétaux  et  de  la  d'Oliva,  n'eût  ruiné  dans  ses  mains 
toute  possibilité  de  défense. 


XXX 


.  VOILA  DU  NOUVEAU!  VOILA  DU  NOUVEAU!  . 


L'émotion  et  l'intérêt  produits  par  les  brochures 
des  avocats  étaient  encore  surexcités  par  les  libelles 
et  les  pamphlets  que  Taffaire  faisait  éclore  de  toute 
])art  :  le  Garde  du  Boi,  par  Manuel,  les  Réflexions 
de  Motus,  les  Observations  de  P.  Tranquille,  par 
Charles-Louis  Hû,  le  Conte  oriental,  la  Lettre  de 
l'abbe'  G...  à  la  comtesse  et  la  réponse  de  la  com- 
tesse à  Tabbé,  le  Recueil  de  pièces  authentiques,  la 
Lettre  à  l'occasion  de  la  détention  du  cardinal,  les 
Mémoires  authentiques  pour  Cagliostro,  la  Dernière 
nièce  du  Collier;  combien  d'autres I  Parmi  les 
auteurs  de  ces  pamphlets,  on  trouve  des  perru- 
quiers, des  épiciers,  des  commis  de  librairies. 
Toutes  les  têtes  s'en  mêlaient.  Une  imprimerie 
clandestine,  blottie  dans  un  fond  de  cour,  rue  des 
Fossés-Saint-Bernard,  était  entièrement  occupée  à 
l'impression  des  plaquettes  relatives  à  l'afTaire  du 
Collier.  Elle  était  dirigée  par  Louis  Dupré,  dit 
Point,  garçon  perruquier  —  Figaro  était  bien  un 
type  de  l'époque  —  et  Antoine  Chambon,  commis- 
sionnaire en  livres.  Les  deux  associés  furent  entin 


288  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

découvorls  et  embastillés  le  21  mars  1786*.  Mais 
devant  la  plus  grande  partie  de  ces  publications 
malignes,  les  efforts  de  la  police  demeuraient 
impuissants  et  ses  poursuites  n'avaient  d'autro  effet 
que  de  piquer  la  curiosité  publique.  Et  les  nouvel- 
listes de  déployer  leur  imagination.  Toutes  les 
feuilles  de  France  et  d'Europe  suffisaient  à  peine  à 
contenir  leurs  informations.  Que  devenait  sous  leur 
plume  la  scène  du  Bosquet?  «  En  accordant  ses 
faveurs  au  cardinal,  la  d'Oliva  lui  faisait  accroire, 
les  deux  têtes  sur  le  même  oreiller,  qu'elle  était  la 
reine  elle-même;  de  là,  les  grandes  idées  d'ambi- 
tion du  prélat  qui  se  flattait  de  devenir  premier 
ministre  -.  »  Quant  au  comte  de  la  Motte,  on  assu- 
rait que,  forcé  par  le  lord  maire  de  quitter  Londres, 
il  s'était  réfugié  à  Constantinople,  où  il  s'était  fait 
circoncire  et  avait  pris  le  turban^.  Ajoutez  l'exal- 
tation des  esprits  en  ces  années  qui  précèdent  la 
Révolution,  et  vous  imaginerez  l'agitation  qui 
naquit  du  procès.  Les  caricatures  devinrent  si  vio- 
lentes que  la  police  les  interdit  à  leur  tour  *. 

Ces  mesures  stimulaient  l'ardeur  des  collection- 
neurs, bibliophiles,  amateurs  de  plaquettes  et  d'es- 
tampes. Onvoulaitavoir  tous  les  mémoires  imprimés, 
brochures,  pamphlets,  petits  vers  et  chansons  que 
l'affaire  faisait  naître  au  jour  le  jour.  On  tira  une 
série  de  vingt-deux  portraits  représentant  tous  les 
personnages  en  jeu.  La  plupart  étaient  de  fantaisie. 
Les  premiers  qui  portèrent  le  nom  de  Mme  de  la 


1.  La  Bastille  dévoilée,  III,  108. 

2.  Bachatnnont,  nSô,  16  déc. 

3.  Journal  de  Hardy,  1786.  26  mars. 

4.  Courrier  de  l'Europe,  nSô,  11  avril. 


«  VOILA  DU  nouveau!  VOILA  DU  NOUVEAU!  »      289 

Motte  n'étaient  antres  que  des  portraits  de  la  Prési- 
dente de  Saint-Vincent,  tandis  que  le  comte  de  la 
Motte  était  figuré  par  le  prince  de  Montbarey.  La 
même  image  servait  pour  d'Étienville  et  pour  le 
baron  de  Pages.  C'était  la  figure  d'un  sourd-muet 
trouvé  en  1773  sur  le  chemin  de  Péronne,  se  disant 
comte  de  Solar.  Des  colporteurs,  camelots  de  ce 
temps-là,  n'en  trouvaient  pas  moins  bon  accueil 
quand  ils  parcouraient  les  rues  et  offraient  à  la 
foule,  sortant  des  presses,  encore  humides,  les  pla- 
quettes nouvelles  de  la  série  du  Collier,  attirant  par 
leur  cri  habituel  :  «  Voilà  du  nouveau!,  voilà  du 
nouveau ' !  » 

Enfin,  le  IG  mai  178G,  peu  de  jours  avant  le  juge- 
ment, parut  le  Mémoire  pour  le  cardinal,  par  Target. 
On  en  avait  dit  par  avance  mille  et  une  merveilles. 
L'avocat  avait  donné  lecture  de  quelques  fragments 
à  ses  collègues  de  l'Académie,  qui  s'en  étaient 
déclarés  charmés.  Quand  un  académicien  lit  quelque 
chose  à  ses  collègues,  ceux-ci  s'en  déclarent,  il 
est  vrai,  toujours  charmés.  Des  copies  manuscrites 
en  avaient  été  tirées,  plus  ou  moins  fidèles.  Elles 
se  vendirent  jusqu'à  trente-six  livres  chacune  — 
au  moins  soixante-douze  francs  d'aujourd'hui.  Et 
([uand  l'écrit  parut  imprimé,  ce  fut  une  vraie  sédi- 
tion sous  les  colonnades  du  Palais  Soubise  où  il 
fut  mis  en  distribution.  La  foule,  qui  se  pressait 
dans  la  vaste  galerie  en  demi-lune,  devint  si  grande 
que  le  guet  ne  suffit  pas;  il  fallut  la  garde  à  cheval  "-. 
Trois  éditions  ])arurent  le  même  jour,  l'une  chez  le 


1.  Journal  de  Hardy,  178S,  12  juillet. 

■.>.  Journal  de  Hardy,  1786,  24  mai  ;  Bachaumont,  XXXII,  6:. 

19 


290  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

libraire  Hardouin,  au  Palais-Royal;  Fautre  chez 
Claude  Simon;  la  troisième,  imprimée  chez  Lotliii, 
était  distribuée  à  l'hôtel  Soubise.  Nonobstant  celle 
distribution  gratuite,  le  mémoire  fut  vendu  jusqu'à 
un  écu.  On  en  avait  dit  tant  de  bien  que  ce  fut  une 
désillusion.  Sans  doute,  il  élait  difficile  de  faire 
mieux  que  les  mémoires  pour  Cagliostro  et  pour  la 
d'Oliva.  Mais  l'œuvre  de  Target  n'est  pas  sans 
valeur,  il  s'en  faut.  De  nos  jours  on  a  comparé  ce 
morceau  d'éloquence  judiciaire  aux  plus  belles 
harangues  de  Cicéron.  C'est  lui  faire  tort.  Le  factum 
de  Target  contient  des  parties  d'une  précision  et 
d'une  force  démonstrative  auxquelles  n'a  jamais 
atteint  l'insupportable  bavard  de  Tusculum.  Peut- 
être  que  si  Target  n'avait  pas  eu  la  conviction  que, 
dans  une  pareille  cause,  il  avait  le  devoir  d'écrire  un 
chef-d'œuvre  pour  la  postérité,  il  en  eût  réellement 
fait  un;  pour  les  chefs-d'œuvre,  il  faut  moins  de 
façons. 

Le  peuple  chanta  : 

Tai'f/et,  dans  son  gros  Mémoire, 
A  tracé  tant  bien  que  mal 
La  sotte  et  fâcheuse  histoire 
De  ce  pauvre  cardinal; 
El  sa  verbeuse  éloquence 
Et  son  froid  raisonnement 
Prouvent  jusqu'à  l'évidence 
Que  c'est  un  grand  innocent. 

Ce  fut  le  mol  de  la  lin,  le  mol  juste,  sans  doute. 


XXXI 


AVANT   LE   JUGEMENT 


Le  15  décembre  1785,  les  simples  décrets  d'ajour- 
nement du  Parlement />0Hr  être  oui,  décernés  contre 
les  prisonniers  de  la  Bastille,  avaient  été  convertis 
en  décrets  de  prise  de  corps  contre  le  cardinal,  la 
comtesse  de  la  Motte  et  Cagliostro.  Ce  dernier  avait 
failli,  dès  ce  moment,  trouver  une  majorité  en 
faveur  de  son  acquittement.  Le  19  janvier  seule- 
ment fut  prononcé  le  décret  contre  jMlle  d'Oliva.  Le 
décret  contre  Rétaux  fut  rendu  lors  de  son  entrée 
à  la  Bastille.  «  Dès  le  moment  où  le  cardinal  a  été 
arrêté,  écrit  Marie- Antoinette  à  son  frère  Joseph  II  ', 
j "ai  bien  compté  qu'il  ne  pourrait  reparaître  à  la 
coui";  mais  la  procédure,  qui  durera  plusieurs  mois,, 
pourrait  avoir  d'autres  suites.  Elle  a  commencé 
par  un  décret  de  prise  de  corps  qui  le  suspend  do 
tous  droits,  fonctions  et  faculté  de  faire  aucun  acte 
civil  jusqu'à  son  jugement.  Cagliostro,  charlatan, 
La  Motte,  sa  fenune,  et  uiu'  nommée  Oliva,  Ijarlio- 
teuse  des  rues,  son!  (U'-crélés  avec  lui;  (jHclle  asso- 

I.  En  date  ilu  -21  licc.    HiSr»,  ihilil.  par   MM.  ilc  la  lioclioterio  et  Jo 
Beaucourt,  p.  85-86. 


292  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

cialion  pour  un  grand  aumônier  cl  un  Rohaii  car- 
dinal! )> 

De  ce  jour  commen(^a  pour  les  détenus  une 
détention  rigoureuse.  Le  Parlement  repoussa,  le 
17  février  1786,  la  prétention  formulée  par  rassem- 
blée générale  du  clergé,  sous  la  présidence  d'Arthur 
de  Dillon,  archevêque  de  Narbonne,  de  faire  juger  le 
cardinal  j)ar  un  trilîunal  ecclésiastique.  Déjà  le  roi 
avait  répondu  précédemment  à  la  lettre  que  l'as- 
semblée du  clergé  lui  avait  adressée  le  18  sep- 
tembre 1785  :  «  Le  clergé  de  mon  royaume  doit 
compter  sur  ma  protection  et  sur  mon  attention  à 
faire  observer  les  lois  constitutives  des  privilèges 
que  les  rois  mes  prédécesseurs  lui  ont  accordés.  » 
Et  il  ne  s'était  pas  arrêté  davantage  à  ces  formalités. 
On  ne  crut  pas  devoir  tenir  plus  grand  compte  des 
démonstrations  du  Souverain  Pontife ,  qui ,  en 
grande  colère,  avait  menacé  Rohan  de  lui  retirer  le 
chapeau,  parce  que,  cardinal,  il  se  laissait  juger  par 
le  Parlement.  On  se  contenta  d'expédier  au  pape 
un  certain  abbé  Lemoine,  docteur  en  Sorbonne,  qui 
lui  expliqua  ce  dont  il  s'agissait,  et  le  pape  se  déclara 
satisfait. 

Une  autre  manifestation  ecclésiastique  fit  plus 
delïet  que  celle  de  l'assemblée  générale  du  clergé, 
bien  quelle  émanât  d'un  seul  individu.  L"abbé 
Georgel,  ancien  jésuite,  était  le  vicaire  général  du 
cardinal,  aussi  bieii  à  Strasbourg  qu'à  la  grande 
aumôncrie.  Il  protita  de  la  rédaction  d'un  mande- 
ment «  permettant  l'usage  des  œufs  pendant  le 
carême  jusqu'au  dimanche  des  Rameaux  >■,  pour  y 
faire  connaître  sa  manière  de  voir.  Il  y  compare 
bravement  le  cardinal  à  saint  Paul,  Louis  XVI  à 


AVANT   LE   JLGEMENT.  293 

Néron  et  se  compare  lui-même  au  disciple  Timothée 
que  l'apôtre  exhorte  à  ne  pas  rougir  de  sa  captivité  : 

Je,  François  Georgel,  docteur  en  théologie,  etc.,  envoyé 
vers  voii?,  mes  très  ciiers  frères,  comme  le  disciple  Timo- 
thée le  fut  au  peuple,  que  Paul,  dans  les  liens,  ne  pouvait 
enseigner,  je  vous  dis...  qu'il  vous  est  permis  de  manger 
du  beurre  et  des  œufs  en  carême. 

Mais  entendez  : 

Puisse  notre  voix,  aussi  éclatante  que  la  fatale  trompette 
qui  appellera  les  morts  au  dernier  jugement,  imiter  les 
accents  des  envoyés  de  Dieu,  quand  ils  disaient  :  «  Peu- 
ples, écoutez,  c'est  Dieu  lui-même  qui  parle  par  notre 
bouche.  L'impiété  a  rompu  ses  digues,  elle  a  inondé  la 
terre,  et,  dans  les  élans  de  sa  fureur,  elle  a  dit  :  ■■  Je  mon- 
«  tcrai  au  ciel,  j'insulterai  au  Tout-Puissant!  mais,  du  sein 
•<  de  la  nue  sillonnée  par  les  éclairs,  au  bruit  de  la  foudre 
•<  qui  éclatera  sur  le  monde  entier,  la  majesté  de  Dieu  appa- 
"  raitra;  du  trône  de  la  justice  partira  la  vengeance  pour 
«  entraîner  rimi)ie  dans  l'abîme  éternel!  >■ 

Ce  qui  paraîtra  inouï,  c'est  que  celle  manière  de 
permettre  l'usage  des  œufs  durant  le  carême  fut 
affichée  par  les  soins  de  Georgel,  vicaire  de  la  grande 
aumônerie,  aux  portes  des  chapelles  dans  tons  les 
châteaux  du  roi,  au  Louvre,  aux  Tuileries,  jusque 
sur  les  portes  de  la  chapcjlt'  (hi  palais  à  Yor- 
sailles  '. 

Une  lettre  de  cachet  signée  Breteuil,  datée  du 
10  mars  1780,  envoya  Georgel  calmer  l'ardeur  de 
son  imagination  à  Mortagne,  jolie  petite  capitale  du 
Perche.  La  ville,  rustique  et  paisible,  émerge 
comme  un  îlot  dans  la  mer  verdoyante  des  pâtu- 
rages.  11  arriva  à  l'époque  où  le  printemps  renaît, 

1.  Journal  de  Hardy,  l'iSù,  13  mars;  ltachaumùrit,WXl,  '2u3;  Georgel, 
II,  19-2-03. 


294  l'affaire  du  collier. 

cependant  qu'à  la  Bastille  Rohan  commençait  de 
trouver  les  murailles  nues  et  tristes,  car  depuis  le 
lo  décembre  où,  de  prisonnier  du  roi  il  était  dôA'enu 
celui  du  Parlement,  il  ne  lui  était  plus  permis  de 
«  tenir  salon  comme  à  Thôtel  de  Strasbourg  »,  de 
donner  des  repas  de  vingt  couverts,  de  rédiger  en 
collaboration  avec  Fabbé  Georgel  des  notes  édi- 
fiantes pour  le  Courrier  de  V Europe,  la  Gazette  de 
Leijde  ou  le  Journal  d'Amsterdam.  L'archevêque  de 
Paris,  qui  alla  voir  Rohan  le  5  janvier»,  fut  frappé 
de  raltcration  de  ses  traits.  «  Vous  voyez  un  homme 
bien  malheureux,  lui  dit  le  cardinal,  mais  j'espère, 
avec  la  grâce  de  Dieu,  supporter  patiemment  les 
souffrances  jusqu'au  bout.  »  Ses  coliques  néphré- 
tiques l'avaient  repris  avec  plus  de  violence.  Son 
esprit  s'aigrit  alors;  il  s'imagina  qu'on  voulait  l'em- 
poisonner -.  Et  le  peuple — jusqu'aux  filles  joyeuses, 
assises  avec  leurs  compagnons,  les  jambes  ballantes, 
au  bord  des  fossés  de  la  Bastille  —  lui  chantait  : 

On  sait  que  le  docteur  Portai 
Nous  a  rendu  le  cardinal 
En  le  bourrant  de  quinquina. 
Alléluia! 

Oliua  dit  qu'il  est  dindon, 
Lamotte  dit  qu'il  est  fripon, 
Lui-même  dit  qu'il  est  bêta. 
Alléluia! 

Le  Saint-Père  l'avait  rougi, 
Le  Roi,  la  Peine  l'ont  noirci. 
Le  Parlement  le  blancliira. 
Alléluia! 

1.  mu.  de  VArsenal,  ras.  Bastille,  12457,  f.  64, 

9.  Bachaunwnt,  XXXI,  40-4L  —  Gazette  de  Ilollinde,  ~  février  KSC. 
—  Gazette  de  Leyde,  1  février  et  24  mars  n86. 


AVANT    LE   JUGEMENT.  29o 

A  la  veille  du  jour  où  le  Parlement  va  s'assem- 
bler, la  question,  pour  l'opinion  publique,  est  entre 
le  cardinal  et  la  reine.  La  noblesse  de  Versailles 
espère  trouver  dans  Facquittement  de  l'un  de  ses 
plus  brillants  représentants  Thumiliation  de  la  sou- 
veraine. Parmi  le  peuple,  brutalement,  u  on  assu- 
rait que  Son  Éminence  persistait  à  soutenir  que  le 
fameux  collier  de  diamants  avait  été  bien  et  dûment 
remis  à  la  reine  et  demandait  avec  instance  à  être 
confrontée  avec  Sa  Majesté.  '  » 

1.  Journal  de  Hardy,  1786,  9  mars. 


<lr     il)      a/i.s  ^ 


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1 


T.OUIÎNZA    FELICIAM,    Cl  l.M  T  K  SSIC    DE   CAGLIOSTRO 

Estampe  populaire. 
Collection  de  M.  Alfred  Ik-sis. 


XXXII 


M^'^  DE   CAGLIOSTRO  EX  LIBERTÉ 


Cas^liostro  continuait  (.rélonner  l'opinion  et  Je 
ranmser.  Le  24  février,  il  fit  paraître  un  mémoire 
au  sujet  de  la  détention  de  sa  femm(%  prisonnière 
comme  lui  à  la  Bastille.  «  Tant  que  le  suppliant,  dit 
le  mémoire,  a  pu  croire  que  les  rigueurs  d'une  lon- 
gue et  cruelle  captivité  n'avaient  point  altéré  la 
santé  de  son  épouse,  il  s"est  contenté  de  gémir  en 
silence.  Mais  à  présent  qu'il  n'est  plus  possible  à 
ceux  qui  l'entourent  de  lui  dissimuler  l'état  de  cette 
malheureuse  épouse  et  le  danger  qui  menace  ses 
jours,  le  suppliant,  pénétré  de  la  plus  profonde 
affliction,  se  réfugie  dans  le  sein  des  magistrats.  » 
Tout  Paris  apprend  ainsi  que  la  vie  d'un  ange  était 
mise  en  péril  par  la  barbarie  du  pouvoir  roval. 
«  C'était  un  exposé  touchant,  dit  Hardy,  de  l'état 
critique  et  dangereux  où  se  trouve  actuellement  la 
dame  de  Cag;liostro,  état  qui  exige  le  secours  d'un 
art  bienfaisant  exercé  par  son  mari,  qui  avait  eu  le 
bonheur  d'arracher  mille  Français  des  bras  de  la 
mort;  ainsi  que  du  malheur  de  cette  dame,  qui, 
n'étant  ni   décrétée  par  le  Parlement,  ni  accusée, 


298  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

était  privée  de  sa  liberté  depuis  le  22  août.  »  Au 
Parlement  l'alarme  fut  vive.  L'auguste  tribunal 
décida  qu'une  délégation  de  magistrats  «  se  retire- 
rait »  par  devers  le  roi  pour  le  supplier  d'arracher 
cette  délicieuse  victime  au  sort  épouvantable  qui  la 
menaçait.  Le  gouvernement  s'en  émut,  prit  des 
informations  à  la  Bastille.  Le  marquis  de  Launey 
répondit  que  la  prisonnière  se  portait  à  merveille  et 
se  promenait  journellement  au  haut  des  tours  *. 

Tout  ce  bruit  eut  néanmoins  pour  résultat  de 
hâter  la  mise  en  liberté  de  Mme  de  Gagliostro  qui 
sortit  de  la  Bastille  le  18  mars.  Elle  se  rendit  à  son 
hôtel,  rue  Saint-Claude,  où,  durant  plus  d'une 
semaine,  un  registre  déposé  chez  le  concierge  se 
couvrit  de  signatures  tout  le  long  du  jour.  «  Il  n'est 
pas  rare  de  voir  le  soir  près  de  trois  cents  visites  sur 
la  liste  de  son  portier.  »  «  Il  est  exactement  de  bon 
Ion,  disent  les  nouvellistes,  d'avoir  passé  à  l'hôtel 
de  Gagliostro.  »  Ceux  qui  avaient  l'honneur  d'être 
reçus  par  la  comtesse,  assuraient  en  sortant  (pielle 
avait  tant  pleuré  à  la  Bastille  que  ses  yeux  en 
étaient  presque  usés.  Heureusement,  ce  qui  en  res- 

1.  «  1186,  23  février.  —  Le  commissaire  Chesnon,  Monsieur,  vient  de 
votre  part  nous  témoigner  l'inquiétude  de  MM.  du  Parlement  sur  la 
santé  de  la  dame  de  Gagliostro.  Vous  devez  être  persuadé,  Monsieur, 
que  si  elle  avait  eu  la  moindre  indisposition  vous  en  auriez  été  instruit, 
comme  vous  avez  coutume  de  l'être  de  ce  qui  arrive  journellement  dans 
le  château.  Cette  dame  n'est  point  malade.  Elle  se  promène  tous  les 
jours  et  dans  ce  moment  elle  est  sur  les  tours.  Elle  s'est  donnée  il  y  a 
quinze  jours  un  petit  etfort  daQs  le  poignet  gauche,  mais  cela  ne  l'em- 
pêche pas  de  s'amuser  à  travailler.  M.  Chesnon  a  été  ce  matin  chercher 
le  médecin  du  château  qu'il  n'a  pas  trouvé.  Il  lui  a  écrit  et  dés  qu'il  sera 
venu  je  vous  ferai  passer  son  rapport.  »  Lettre  du  marquis  de  Launey, 
gouverneur  de  la  Bastille,  au  lieutenant  de  police.  Minute  de  la  main 
do  Launey,  Bibl.  de  l'Arsenal,  ms.  Bastille,  l'2.")17,  f.  1-26.  Mme  de 
Gagliostro  était  servie  à  la  Bastille  par  sa  propre  femme  de  chambre, 
Françoise,  qui  avait  été  mise  auprès  d'elle.  Bibl.  de  l'Arsenal,  ms.  Bas- 
liUe,  1-215-;,  f.  26. 


m'"'  de  cagliostro  en  liberté.  209 

tait  était  encore  fort  présentable  et  les  consola- 
teurs frappèrent  en  grand  nombre  à  sa  porte,  em- 
pressés à  lui  faire  oublier  la  douleur  que  devait  lui 
causer  la  captivité  de  son  mari.  Les  gazetiers  assu- 
raient que  Cagliostro  s'occupait  à  rédiger  un  placet, 
encore  plus  pathétique  que  le  premier,  pour  supplier 
la  Cour  de  remettre  son  épouse  en  lieu  clos.  La 
jeune  femme,  après  quelques  jours,  alla  au  Palais- 
Royal  pour  y  voir,  aux  étalages  des  imagisles,  son 
portrait,  autour  duquel  se  groupait  la  foule.  Il 
était  aflreux  et  elle  en  rit  comme  une  folle,  ce  qui 
la  fit  reconnaître.  Par  des  cris  de  fête,  ces  dames 
du  bel  air  la  saluèrent  respectueusement  et  les 
jeunes  hommes  qui  passaient  lui  offrirent  les  fleurs 
destinées  à  leurs  amies.  Les  meilleures  maisons  se 
Tarrachèrent.  Mais,  tête  légère,  elle  parlait  trop. 
Elle  disait  par  exemple,  à  dîner,  devant  une  nom- 
breuse assistance,  qu'elle  s'était  toujours  très  bien 
portée  à  la  Bastille  et  n'avait  eu  qu'à  se  louer  des 
égards  du  gouverneur  K 

Mme  de  la  Tour,  sœur  du  comte  de  la  Motte, 
avait  été  mise  en  liberté  dès  le  7  février. 

Ces  vides  furent  en  partie  comblés,  le  12  mai,  par 
la  naissance  à  la  Bastille  d'un  nouveau  petit  sujet  du 
roi  que  mit  au  monde  la  petite  baronne  d'OIiva. 
Baptisé  le  lendemain  en  la  paroisse  Saint-Paul,  il 
reçut  les  noms  de  Jean- Baptiste  Toussaint,  son 
père,  Jean-Baptiste-Eugène  Toussaint  de  Beaussire 
n'ayant  pas  hésité  à  le  reconnaître. 

1.  La  dentière  pièce  du  Collier,  p.  20,  note. 


XXXIII 


LE   JUGEMENT! 


Le  22  mai,  le  Parlement  commença  de  siéi;cr 
pour  laudition  des  pièces  de  TafTaire.  La  Grand' 
Chambre  et  la  Tournelle  assemblées  comptèrent 
soixante-quatre  juges,  les  conseillers  honoraires  et 
les  maîtres  des  requêtes  qui  se  trouvaient  en  droit 
de  siéger  s'y  étant  rendus.  Mais  les  princes  du  sang 
et  les  pairs  s'étaient  récusés. 

Le  Premier  Président  du  Parlement  était  le  mar- 
quis Etienne-François  d'Aligre,  à  la  tète  de  la  com- 
pagnie depuis  17G8.  «  Il  était  connu,  dit  cette  mau- 
vaise langue  d  abbé  Georgel,  par  son  opulence,  son 
avarice  et  ini  talent  tout  particulier  de  faire  valoir 

1.  Les  faits  de  ce  cliapitrc  d'après  une  relation  oflicielle  en  date  du 
ol  mars  nSG,  conservée  en  manuscrit  aux  Archives  nationales  ;  —  les 
notes  mss  du  dossier  Target,  liihl.  v.  de  Paris,  réserve;  —  le  Compte 
rendu  de  ce  qui  s'est  passé  au  Parlement  relativetnent  à  L'affaire  de  iV.  le 
cardinal  de  Rolinn,  Paris,  1786,  petit  in-8  de  157  et  31  p.;  —  la  relation 
de  Mercier  do  Saint-Léger,  dans  Souvenirs  et  Mémoires,  sept.  1898, 
ji.  193-201  ;  —  les  notes  envoyées  au  prince  de  Kaunitz  par  le  comte  do 
-\Icrcy-Argenteau  qui  les  tenait  du  Premier  Président  d'Aligre,  dans 
le  recueil  Arnctli-Flammcrmont;  —  les  Correspondances  des  at/ents  diplo- 
iiiali'jucs  étrangers  en  France  avant  la  Révolution,  publ.  par  J.  Flamnicr- 
mont  (Paris,  1890);  —  les  Lettres  de  Mme  de  Sabran,  les  Mémoires  do 
Mme  Campan,  le  Journal  de  Hardy,  la  Gazette  de  Leijde  et  le  Bachau- 
mont. 


302  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

rapidement  son  argent  au  taux  le  plus  avantageux.  » 
«  II  n'avait  aucune  des  qualités  qui  fondent  les  grands 
magislrals,  dit  Beugnot,  il  avait  plutôt  les  défauts 
opposés;  mais  il  était  d'une  singulière  dextérité  à 
manier  sa  compagnie  et  s'était  jusqu'alors  montré 
favorable  à  la  Cour;  mais  depuis  quelque  temps 
celle-ci  l'avait  indisposé,  en  sorte  que,  tout  en  ne  la 
combattant  pas,  il  laissa  l'opposition  se  former.  » 

Le  marquis  d'AIigre  était  très  lié  avec  Mercy- 
Argenteau  et  lui  fournit  au  cours  des  déliais  les 
notes  les  plus  curieuses  sur  la  disposition  des 
esprits.  Voici  quelle  était  l'opinion  générale,  à  la 
veille  du  jour  où  les  accusés  parurent  devant  le 
Parlement  : 

«  Dans  le  cours  de  l'instruction,  et  tant  qu'il  n'y 
a  eu  d'accusés  que  le  cardinal  de  Rohan  et  la  dame 
de  la  jMolte,  son  mari  contumace,  la  demoiselle 
dOliva  et  le  sieur  Cagliostro,  on  a  pu  et  on  a  dû 
croire  que  M.  le  cardinal  serait  condamné  à  une 
peine  afflictive  et  infamante.  L'auteur  du  faux  était 
incertain  :  le  marché,  revêtu  d'approuvés  et  de 
signatures  faux,  est  écrit  de  la  main  du  cardinal;  il 
l'avait  exhibé  aux  joailliers  et,  sur  la  foi  que  le 
marché  était  revêtu  d'approuvés  et  de  signatures 
vrais,  le  ColUer  lui  avait  été  livré;  enfin  le  cardinal 
se  trouvait  saisi  du  corps  du  délit.  La  déposition  de 
Bassenge  établissait  que  le  cardinal  avait  toujours 
parlé  et  écrit  comme  ayant  une  mission  directe  de 
la  reine.  Ou  avait  au  procès  un  billet  dicté  par  le 
cardinal,  duquel  il  résulte  qu'au  moment  où  il  n'a 
pu  se  dissimuler  la  fausseté  des  approuvés  et  de  la 
signature,  et  que  les  payements  ne  sefTectuaient 
pas,  il  avait  conçu  le  projet  de  substituer  le  sieur  de 


LE   JUGEMENT.  303 

Sainte-James  aux  joailliers  et  de  le  déterminer  à  se 
charger  du  payement  du  Collier  en  se  flattant  d'ob- 
tenir la  protection  de  la  reine.  Cet  écrit  et  les  con- 
séquences qui  en  résultent  s'accordent  parfaitement 
avec  la  déposition  du  sieur  Sainte-James. 

<i  Tant  que  le  procès  est  resté  en  cet  état,  la  défense 
de  M.  le  cardinal  ne  pouvait  l'excuser.  Inutilement 
alléguait-il  l'erreur  et  la  séduction.  On  lui  répon- 
dait :  l'erreur  est  invraisemblable,  d'ailleurs  elle 
n'est  pas  prouvée;  la  dame  de  la  Motte  vous  dément; 
la  scène  de  la  terrasse  {lisez  du  Bosquet)  est  fabu 
leuse;  elle  est  attestée  par  la  demoiselle  Oliva,  mais 
son  témoignage  est  aussi  suspect  que  le  vôtre.  Mais, 
depuis  que  le  sieur  Yillette  est  arrêté,  il  est  cons- 
tant :  1°  qu'il  est  l'auteur  du  faux;  —  2°  que  la 
scène  de  la  demoiselle  d'Oliva  est  vraie;  —  3°  que, 
pour  séduire  le  cardinal,  il  a  écrit,  sous  la  dictée  de 
la  dame  La  Motte,  différentes  lettres  qu'elle  a 
envoyées  au  cardinal  comme  écrites  par  la  reine. 

«  Dès  ce  moment,  la  séduction  alléguée  par  le 
cardinal  peut  paraître  établie.  S'il  a  été  séduit,  son 
délit  n'est  plus  un  faux,  c'est  une  offense,  un 
manque  de  respect  aux  personnes  sacrées  du  roi 
et  de  la  reine,  un  abus  monstrueux  du  nom  de  la 
reine  et  d'une  signature  fausse  qu'il  a  attestée  véri- 
table. 

H  Ces  considérations  font  penser  qu'il  est  impos- 
sible d'aller  jusqu'au  blâme,  et  encore  moins  au 
bannissement  à  perpétuité,  qui  emporte  mort  civile 
et  entraînerait  la  vacance  des  bénéfices  consisto- 
riaux  dont  le  cardinal  est  pourvu.  » 

Pour  comprendre  le  jugement  qui  va  être  rendu, 
il  faut  se  rappeler  qu'il  y  avait  en  ce  temps  une 


304  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

nuance  dans  racquitlement.  La  «  dc'charg-e  traccu- 
sation  »  proclamait  la  complète  innocence  de  l'ac- 
cusé, c'était  la  pleine  réhabilitation  après  les  griefs 
qui  avaient  été  formulés.  Le  u  hors  de  Cour  »  au 
contraire,  proclamait  qu'il  n'y  avait  pas  eu  assez  de 
preuves  pour  asseoir  une  accusation.  Cette  solu- 
tion conservait  quelque  chose  de  fâcheux  pour 
l'accusé  et  faisait  considérer  que  son  honneur 
n'était  plus  intact. 


La  lecture  des  pièces  ayant  été  terminée  le  29  mai, 
le  Parlement  s'assembla  le  30  pour  l'audition  des 
accusés.  Dans  la  nuit  du  29  au  30,  ceux-ci  avaient 
été  transférés  de  la  Bastille  à  la  Conciergerie.  Les 
fonctions  de  procureur  général  étaient  remplies  par 
Joly  de  Fleury.  Il  donna  lecture  de  ses  conclusions. 

Joly  de  Fleury  demanda  que  la  pièce  signée 
«  jMarie-Antoinotte  de  France  »  fût  déclarée  frau- 
duleusement falsifiée  ;  il  réclama  contre  le  comte  de 
la  Motte,  contumace,  et  contre  Villette  la  peine  des 
galères  à  perpétuité;  contre  la  comtesse  de  la 
]Motte  la  peine  du  fouet,  la  marque  au  fer  brûlant 
sur  les  épaules  et  la  détention  perpétuelle  à  la  Sal- 
pétrière;  quant  au  cardinal,  l'organe  du  ministère 
pidolic  conclut  (pie,  dans  le  délai  de  huit  jours,  il  se 
vendît  à  la  Grand'Chambre  pour  y  déclarera  haute 
voix  que,  témérairement,  il  avait  ajouté  loi  au 
rendez-vous  du  Bos({uet,  (pTil  avait  contribué  à 
induire  en  erreur  les  marchands  en  leur  laissant 
croire  (|ue  la  reine  avait  connaissance  du  marché, 
déclarai  qu'il  s'en  repentait  et  demandait  ])ardonau 


LE   JUGEMENT.  305 

roi  et  à  la  reine;  qu'il  fût  en  outre  condamné  à  se 
défaire  de  ses  charges,  à  faire  aumône  aux  pauvres 
et  à  se  tenir  toute  sa  vie  éloigné  des  résidences 
royales. 

Joly  de  Fleury  avait  rédigé  ses  conclusions  con- 
trairement à  lavis  de  l'avocat  général  Séguier  auquel 
Tusage  lui  avait  commandé  de  les  soumettre.  A 
Ipeine  eut-il  terminé  que  Séguier  se  leva.  Ce  fut  une 
scène  dont  la  violence  fit  voir  dès  l'abord  où  les 
passions  étaient  montées.  Séguier  émit  l'opinion 
d'acquitter  purement  et  simplement  le  cardinal.  Et 
s'adressant  à  Joly  de  Fleury  : 

«  Prêt  à  descendre  au  tombeau,  vous  voulez 
couvrir  vos  cendres  d'ignominie  et  la  faire  partager 
aux  magistrats  1 

—  Votre  colère,  monsieur,  ne  me  surprend  point, 
répond  le  procureur  général.  Un  homme  voué  au 
libertinage  comme  vous,  devait  nécessairement 
défendre  la  cause  du  cardinal. 

—  Je  vois  quelques  fois  des  filles,  réplique  Séguier. 
Je  laisse  même  mon  carrosse  à  leurs  portes  C'est 
aiTaire  privée.  Mais  on  ne  m'a  jamais  vu  vendre  bas- 
sement mon  opinion  à  la  fortune.  » 

Le  procureur  général  était  interloqué  et  demeura 
bouche  bée. 

Rétaux  de  Villette  ouvrit  la  série  des  interroga- 
toires. Il  parut  vêtu  en  habit  de  soie  noire.  Très 
franchement,  il  fit  l'aveu  de  la  part  qu'il  avait  prise 
aux  intrigues  de  Mme  de  la  Motte.  C'est  lui  qui 
avait  tracé  les  mots  «  Marie-Antoinette  de  France  » 
au  bas  du  fameux  contrat.  Mais  il  argua  de  sa 
bonne  foi.  En  écrivant  ces  mots,  dit  il,  il  ne  croyait 
pas  contrefaire  la  signature  de  la  reine  qui,  en  etîet, 

2U 


306  L'AFFAIRE    DU   COLLIER. 

Désignait  pas  ainsi.  «  Cet  homme,  qui  est  très  vif, 
prévenait  mêiiie  les  questions  avant  qu'elles  fus- 
sent achevées  avec  l'air  et  le  ton  de  la  plus  grande 
exactitude.  » 

A  Rétaux  de  Villette  succéda  la  comtesse  de  la 
Motte.  Elle  avait  un  chapeau  noir,  garni  de  «  blon- 
des »  noires  et  de  rubans  à  nœud;  une  robe  et  un 
jupon  de  satin  gris  bleuâtre,  bordés  de  velours  noir; 
une  ceinture  de  velours  noir  garnie  de  perles  d'acier, 
et,  sur  les  épaules,  un  mantelet  de  mousseline 
brodée,  chevillée  de  malines.  Elle  regarda  l'assem- 
blée d'un  œil  hautain.  Ses  lèvres  avaient  un  sou- 
rire dur.  Quand  elle  aperçut  la  sellette,  siège  d'igno- 
minie, où  les  sergents  lui  dirent  qu'elle  devait 
s'asseoir,  elle  eut  un  mouvement  de  recul  et  la  rou- 
geur lui  monta  au  front;  mais  bientôt  elle  s'y  fut 
arrangée  avec  tant  de  grâce,  ordonnant  les  plis  de 
sa  robe,  qu'il  semblait  qu'elle  fût  dans  un  salon 
agréablement  assise  en  une  bergère.  Elle  parla 
d'une  voix  nette,  sèche,  précise  :  les  phrases  sem- 
blaient découpées  au  couteau.  Elle  commença  par 
déclarer  qu'elle  allait  confondre  un  grand  fripon.  Il 
s'agissait  du  cardinal.  Elle  étonna  par  sa  présence 
d'esprit.  Interrogée  par  un  conseiller  clerc  qu'elle 
avait  appris  ne  lui  être  pas  favorable,  elle  déclara  : 
«  Voilà  une  demande  bien  insidieuse.  Je  vous  con- 
nais, monsieur  l'abbé.  Je  m'attendais  que  vous 
me  la  feriez.  Je  vais  y  répondre.  «  «  La  femme 
La  Motte,  note  l'un  des  assistants,  a  paru  avec  un 
ton  d'assurance  et  d'intrépidité,  avec  l'œil  et  la  con- 
tenance d'une  méchante  femme  que  rien  n'étonne; 
mais  elle  s'est  fait  écouter  parce  qu'elle  parle  sans 
l'air  d'enibarras.  Elle  s'attachait  plus  aux  probabi- 


LE  JUGEMENT.  307 

lifés  qu'aux  faits  et  surtout  à  l'impossibilité  qui  est 
au  procès  de  montrer  des  lettres,  des  écrits  et 
toutes  les  preuves  matérielles  qu'on  désirerait  y 
voir.  Je  ne  crois  pas  que  cette  femme  qui  a  de  la 
tournure,  des  grâces  et  de  l'élévation,  ait  pu  inté- 
resser personne,  parce  que  son  procès  est  trop 
clair.  «  Su])itement  Jeanne  changea  de  manière  :  à 
une  question  relative  à  une  prétendue  lettre  de  la 
reine  au  cardinal,  elle  répondit  qu'elle  garderait  le 
silence  pour  ne  pas  offenser  la  reine. 

«  On  ne  peut  offenser  Leurs  Majestés,  objecta  le 
président,  et  vous  devez  toute  la  vérité  à  la  jus- 
tice. » 

Alors  elle  dit  que  la  lettre  en  question  commen- 
çait par  ces  mots  :  «  Je  t'envoie  »,  ajoutant  que  le 
cardinal  lui  en  avait  montré  plus  de  deux  cents  à  lui 
écrites  par  la  reine,  où  elle  le  tutoyait,  et  dont  plu- 
sieurs donnaient  des  rendez-vous  où,  à  la  plupart 
des  guets,  la  reine  et  Rohan  se  seraient  effective- 
ment rencontrés. 

Ce  fut,  à  ces  mots,  parmi  les  magistrats,  presque 
une  clameur.  Quoique  la  plupart  des  juges  fussent 
«  de  l'opposition  »,  de  tels  propos  révoltaient  leurs 
ronsciences  d'hommes  et  de  citoyens.  Et  c'est  à 
jieine  s'ils  purent  retenir  leur  indignation  quand  la 
comtesse  leur  fit  en  se  retirant  une  succession  de 
révérences,  avec  des  sourires  provocants  et  railleurs. 

A  peine  fut-elle  sortie  qu'on  enleva  la  sellette. 
Le  cardinal  fut  introduit.  Il  était  vêtu  d'une  longue 
robe  violette,  le  deuil  des  cardinaux  :  calotte  rouge 
sur  les  cheveux  gris,  bas  et  talons  rouges  et  un 
petit  manteau  de  drap  violet  doublé  de  satin  rouge; 
la   moire  bleue  du   cordon  du   Saint-Esprit   et  la 


308  l'affaire  du  collier. 

croix  épiscopale  à  une  chaîne  d'or.  Il  élail  très 
pâle,  très  fatigué,  très  ému;  ses  paupières  pesaient 
lourdement  sur  les  yeux  d'un  bleu  éteint.  Ses 
jambes  fléchissaient  et  des  larmes  mouillaient  ses 
joues.  Plusieurs  conseillers  «  voyant  son  extérieur 
soulTrant  et  altéré  »  proposèrent  :  «  M.  le  cardinal 
paraît  se  trouver  mal,  il  faut  le  faire  asseoir.  »  Et 
le  Premier  Président  le  fit  asseoir  à  l'une  des  extré- 
mités du  banc  où  se  plaçaient  messieurs  des 
Enquêtes  quand  ils  venaient  siéger.  Son  interroga- 
toire dura  plus  de  deux  heures.  «  Il  parla,  dit  IMer- 
cier  de  Saint-Léger,  avec  beaucoup  de  grâce  et  de 
force.  »  Il  imposait  par  sa  physionomie  et  son  ton  de 
noblesse,  il  intéressait  «  par  son  air  de  candeur  »  et 
son  c(  courage  modeste  ».  En  se  retirant,  il  salua  la 
Cour.  Son  expression  était  indéfinissable  de  lassitude 
et  de  tristesse.  Tous  les  magistrats  lui  rendirent 
son  salut.  «  Le  grand  banc  même  se  leva,  ce  qui  est 
une  distinction  marquée.  » 

Les  juges  étaient  encore  tout  impressionnés  de 
cette  comparution  émouvante,  quand  fut  appelée 
Nicole  d'Oliva.  Mais  l'huissier  revint  seul  :  l'accusée 
donnait  le  sein  à  son  nouveau-né.  Elle  priait  hum- 
blement Nos  Seigneurs  du  Parlement  de  vouloir 
bien  patienter  quelques  minutes,  que  son  fils  eût 
terminé  son  repas.  «  La  loi  se  tut  devant  la  nature,  » 
disent  les  procès-verbaux.  Les  Grand'Chambre  et 
Tournelle  s'empressèrent  de  répondre  qu'elles  accor- 
daient à  la  jeune  mère  tout  le  temps  qu'elle  juge- 
rait nécessaire.  Enfin  elle  enira.  Le  désordre  de  sa 
parure  toute  simple,  ses  longs  cheveux  châtains 
s'échappant  d'un  petit  bonnet  rond,  et  ses  larmes, 
son  trouble,  son  abandon,  rehaussaient  sa  grâce  et 


LE  JUGEMENT.  300 

sa  beauté.  M.  de  Berti^nières,  <[ni  avait  une  galerie 
(le  tableaux,  })eusait  à  la  Cruche  cassée,  de  Greuze, 
exposée  à  Fun  des  derniers  Salons,  et  l'abl)é  Sabatier, 
son  voisin,  à  qui  il  en  fit  la  remarque,  fut  aussitôt 
de  son  avis.  Aussi,  à  peine  la  belle  enfant  send)la- 
t-elle  devoir  se  trouver  mal,  que  déjà  la  plupart 
des  membres  de  l'austère  tribunal  étaient  debout 
pour  la  recevoir.  Il  lui  fut,  d'ailleurs,  impossible 
de  prononcer  une  seule  parole  en  réponse  aux  ques- 
tions qui  lui  furent  posées  :  les  sanglots  s'étoulTaient 
dans  sa  gorge.  Il  y  en  avait  là  plus  qu'il  n'en  fallait 
pour  convaincre  surabondamment  les  magistrats  de 
son  innocence.  Elle  se  leva  pour  se  retirer  «  et 
fut  accompagnée,  dit  Mercier  de  Saint-Léger,  des 
marques  de  l'intérêt  le  plus  vif  ». 

Entin  paraît  Cagliostro.  Avec  lui,  la  scène  change. 
Il  est  fier  et  triomphant  dans  son  habit  de  taffetas 
vert  brodé  d'or.  Il  secoue  gaiement  les  tresses  de 
ses  cheveux  qui  lui  tombent  en  petites  queues  sur 
les  épaules.  A  la  première  question  : 

«  Oui  êtes-vous,  d'où  venez-vous? 

—  Un  noble  voyageur,  »  répond-il  d'une  voix  de 
clairon. 

Et,  parmi  les  éclats  de  rire,  tous  les  fronts  se 
dérident. 

Il  n'attend  pas  une  question  nouvelle,  mais  déjà 
s'est  lancé  dans  une  tonitruante  improvisation, 
racontant  l'histoire  de  sa  vie  avec  des  traits  abra- 
cadabrants, dans  un  jargon  où  toutes  les  langues 
sontre-croisent,  le  latin,  l'italien,  le  grec,  Tarabe, 
et  d'autres  langues  encore  (pii  n'ont  jamais  existé. 
Son  air,  ses  gestes,  sa  vivacité  —  véritable  char- 
latan de  foire  dévelop[)ant  son  boniment  sous  le  nez 


310  L'AFFAIRE    DU   COLLIER. 

(les  badauds  béais  —  amusent  le  Parlement  autant 
que  ses  boutades.  Quand  le  président  lève  la  séance, 
il  est  sur  le  point  de  lui  adresser  des  félicitations 
sur  son  esprit  et  sa  bonne  humeur. 

Vers  six  heures,  les  accusés  quittent  le  grefl'e 
pour  retourner  à  la  Bastille.  On  est  obligé  de  faire 
passer  les  voitures  qui  les  conduisent  par  la  cour 
de  Lamoignon.  Les  noms  du  cardinal  et  de  Caglios- 
tro  emplissent  les  airs  avec  des  acclamations  enthou- 
siastes et  des  vœux  pour  leur  liberté.  Le  cardinal 
en  est  presque  un  peu  elTrayé  et  salue  d'un  air  de 
contrainte.  Cagliostro,  lui,  est  à  son  affaire.  Il 
s'agite,  lève  les  bras,  jette  son  chapeau  que  mille 
mains  se  disputent,  amuse  prodigieusement  la  foule 
par  toutes  sortes  de  contorsions. 


Le  mercredi,  31  mai,  est  la  séance  du  jugement. 
Elle  doit  s'ouvrir  à  six  heures  du  matin.  Dès  cinq 
heures,  toutes  les  salles  du  Palais,  les  rues  avoisi- 
nantes  sont  bondées  de  monde.  La  foule,  compacte, 
est  agitée  de  remous.  Les  clameurs  arrivent  par 
masses  successives  comme  des  vagues  sonores.  Le 
guet  à  pied  et  à  cheval  de  la  garde  de  Paris  circule 
dans  le  pourtour  du  Palais,  depuis  le  Pont  Neuf  jus- 
qu'à la  rue  de  la  Barillerie.  Spectacle  que  nous  con- 
naissons. Dès  cinq  heures  du  malin,  les  membres 
des  familles  Rohan-Soubise  et  Lorraine,  hommes  et 
femmes,  au  nombre  de  dix-neuf  personnes,  Mme  de 
Marsan ,  Mme  de  Brionne ,  le  prince  Ferdinand 
archevêque  de  Cambrai,  le  prince  de  Montbazon, 
se  sont  placés  à  la  porte  de  la  Grand'Ghambre,  vêtus 


LE  JUGEMENT.  311 

de  deuil.  Mme  la  comtesse  de  Rochefort-Breteull 
n'était  pas  venue;  mais  «  elle  avait  fait  dire  qu'elle 
avait  colique.  »  Mme  de  Brionne  u  avait  pris  son 
grand  air.  »  Elle  sortait  de  chez  le  Premier  Prési- 
dent auquel  elle  avait  fait  une  scène  terrible,  lui 
disant  que  l'on  savait  bien  qu'il  était  vendu  à  la 
Cour.  Bientôt  les  magistrats  paraissent.  Les  Rohan- 
Soubise  et  Lorraine  leur  font  la  révérence,  à  mesure 
qu'ils  passent  devant  eux,  «  Ils  n'ont  employé 
d'autres  sollicitations  que  celles  d'un  silence  morne 
où  l'on  voyait  leur  désespoir.  Cette  manière  de  solli- 
citer, si  noble  et  si  douce  à  la  fois,  de  deux  maisons 
aussi  illustres,  a  fait  plus  d'impression  sur  les  juges 
que  celle  que  l'éloquence  aurait  pu  dicter.  »  La 
séance  est  ouverte  à  six  heures. 

Chaque  conseiller  se  prononça  à  haute  voix  en 
motivant  son  jugement. 

Le  Parlement  commença  par  déclarer  le  mot 
«  approuvé  »,  répété  six  fois  en  regard  de  chacune 
de^  clauses  du  contrat  passé  avec  les  joailliers,  et 
la  signature  <<  Marie-Antoinette  de  France  »,  faus- 
sement écrits  et  faussement  attribués  à  la  reine. 
Puis,  par  ce  tribunal,  où  déjà  les  passions  poli- 
tiques étaient  entrées  et  divisaient  les  conseillers 
en  partis  hostiles,  à  l'unanimité  des  soixante-quatre 
magistrats  présents,  la  comtesse  de  'Valois  fut 
déclarée  coupable.  Quand  il  s'agit  de  prononcer  la 
peine,  deux  des  magistrats,  Robert  de  Saint- Vincent 
et  Dionys  du  Séjour  —  d'autres  disent  MM.  Delpech 
et  Amelot,  —  opinèrent  pour  la  peine  de  mort .  C'était 
une  manœuvre  des  amis  du  cardinal  :  car  la  peine 
était  inapplicable;  mais  les  conclusions  obligeaient 
les    conseillers   clercs   de   se   retirer,   le    ciractèrc 


312  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

ecclésiastique  ne  leur  permettant  pas  de  siéger  dans 
une  aflaire  où  était  proposée  la  peine  capitale.  Or, 
parmi  les  treize  conseillers  clercs,  seuls  les  abbés 
Sabatier  et  Terray  étaient  favorables  à  Rohan.  Le 
nombre  des  opinants  se  trouva  ainsi  réduit  à  qua- 
rante-neuf. Les  juges  se  mirent  d'accord  sur  la 
condamnation  ad  omnia  citra  moiiem,  c'est-à-dire 
sur  la  pénalité  la  plus  forte  avant  la  peine  de  mort. 
Jeanne  de  Valois  de  Saint-Rémy ,  comtesse  de  la 
jMotte  et  de  la  Pénicière,  fut  condamnée,  à  Funani- 
mité  des  voix,  à  être  fouettée  nue  par  le  bourreau, 
marquée  sur  les  épaules  de  la  lettre  V  (voleuse), 
enfermée  à  la  Salpêtrière  pour  le  reste  de  ses  jours 
et  à  voir  tous  ses  biens  confisqués.  Le  comte  de 
la  Motte  fut  condamné  aux  galères  perpétuelles, 
Rétaux  à  Texil  hors  du  royaume.  Nicole  d'Oliva  fut 
mise  hors  de  Cour  :  c'était,  ainsi  qu'il  a  été  dit, 
l'acquittement  avec  une  nuance  de  blâme,  «  attendu, 
notent  les  jorocès-verbaux,  que  quoique  innocente 
dans  le  fond,  il  a  été  regardé  comme  juste  qu'il  lui 
fût  imprimé  cette  tache  pour  le  crime  purement 
matériel  qu'elle  avait  commis  en  se  substituant  à  la 
personnalité  de  la  reine  dans  une  scène  d'escro- 
querie. »  Cagliostro  fut  déchargé  de  toute  accusation. 
La  bataille  entre  les  deux  partis  fut  livrée  au  sujet 
du  cardinal.  Les  conseillers  rapporteurs,  Titon  de 
Villotran  et  Du  Puis  de  Marcé,  se  rangèrent  aux  con- 
clusions du  procureur  du  roi.  Boula  de  Montgode- 
froy,  consulté  le  premier  comme  doyen  de  l'assem- 
blée, se  prononça  au  contraire  pour  l'acquittement 
pur  et  simple  et  la  décharge  de  toute  accusation. 
Il  avait  apporté  son  avis  tout  rédigé.  On  disait  que 
son  neveu,  trésorier  de  la  Grande  Écurie,  avait  été 


LE   JUGEMENT.  313 

menacé  de  se  voir  enlever  quatre  chevaux  si  son 
oncle  opinait  contre  le  cardinal.  Robert  de  Saint- 
Vincent,  violent  ennemi  de  la  Cour,  ami  personnel 
de  Tarsfet  —  honnête  homme  au  demeurant  — 
parla  également  pour  la  décharge  pleine  et  entière; 
il  parla  avec  force,  avec  éloquence,  «  très  longtemps 
et  très  bien  »,  ses  paroles  firent  sensation.  «  Il  eût 
été  à  désirer,  dit-il,  pour  tout  le  corps  de  la  magis- 
trature, que  les  conclusions  de  M.  le  procureur  du 
roi  n'eussent  jamais  été  prononcées.  Je  naurais 
pas  à  discuter  tous  les  défauts  qui  les  dégradent.  » 
Puis,  élevant  la  voix  :  «  Depuis  quand  des  conclu- 
sions ministérielles  sont-elles  admises  par  des  magis- 
trats? »  Et  comme  ces  paroles,  qui  retentissaient 
pour  la  première  fois  dans  l'enceinte  de  la  justice 
en  France,  soulevaient  une  légère  rumeur  :  «  Oui, 
messieurs,  je  dis  «  ministérielles  ».  Jamais  elles  n'ont 
été  rédigées  au  parquet.  Ce  ne  sont  pas  là  des  con- 
clusions faites  par  un  magistrat,  elles  sont  trop 
opposées  aux  lois,  au  bon  ordre,  et  jamais  le  Parle- 
ment n'en  a  entendu  qui  fussent  aussi  peu  con- 
formes à  ses  principes.  »  Et  l'orateur  combattit  avec 
vivacité  la  pensée  de  prononcer  la  moindre  peine 
infamante  contre  le  prince  de  Rohan  ;  il  avait  été 
dupe,  cruellement  dupe,  et  la  magistrature  ne  pou- 
vait punir  quand  la  bonne  foi  était  reconnue  entière. 
«  L'opinion  de  Fréleau  a  été  belle  et  noble,  d'une 
éloquence  froide  mais  sentimentale  ;  celle  de  dOu- 
tremont  a  été  circonstanciée,  suivie,  raisonnée,  si 
vive  et  si  touchante  qu'il  a  tiré  des  larmes  des  yeux 
de  ceux  qui  étaient  d'avis  contraire  à  lui.  u  C'est 
«  linnocence  que  je  défends,  messieurs,  et  comme 
«  homme  et  comme  juge,  et  j'en  suis  si  pénétré  que 


314  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

«je  me  ferais  hacher  pour  la  soutenir.  »  L'excel- 
lente réputation  dont  d'Outremont  jouit  au  Palais  a 
contribué  encore  à  faire  valoir  sa  cause.  Bertignières 
a  parlé  avec  sagesse,  mais  avec  infiniment  d'ordre  »  •. 

Le  Premier  Président  d'Aligre  se  rangea,  sans 
plus,  à  Tavis  du  procureur.  Sil  eût  pris  la  parole 
pour  motiver  son  jugement,  ainsi  que  le  firent  la 
plupart  des  membres  de  l'assemblée,  il  eût  vraisem- 
blablement amené  plusieurs  des  niagistrats  à  sa 
manière  de  voir,  mais  récemment  la  Cour  l'avait 
indisposé  et  il  ne  crut  pas  devoir  mettre  son 
influence  à  son  service. 

Finalement,  après  dix-sept  heures  d'opinions, 
l'assemblée  se  prononça  sur  les  dix  heures  du  soir. 
Le  cardinal-prince  de  Rohan  était  entièrement 
déchargé  de  toute  accusation,  à  la  majorité  de 
vingt-six  voix  contre  vingt-deux  qui  avaient  voté  le 
«  hors  de  Cour  ».  Il  y  avait  eu  quarante-neuf 
votants;  mais  deux  voix  s'étaient  confondues  pour 
cause  de  parenté. 


1.  Notes  quotidiennes  pour  les  avocats  du  cardinal  de  Rohan,  doss. 
ms.  Target,  Bibl.  v.  de  Paris,  réserve. 


XXXIV 


TRIOMPHE    POPULAIRE 

Pour  les  acquittés  la  soirée  fut  triomphale.  Une 
foule  immense  se  pressait  aux  abords  du  Palais.  De 
larges  clameurs  :  «  Vive  le  Parlement  !  Vive  le  car- 
dinal innocent!  «  passaient  par  les  rues.  Les  pois- 
sardes de  la  Halle  se  tenaient  en  groupe  dans  la 
cour  du  Mai  avec  des  bouquets  de  roses  et  de  jas- 
mins. Elles  arrêtaient  au  passage  les  magistrats  qui 
leur  étaient  désignés,  et  qui  devaient,  bon  gré  mal 
gré,  se  laisser  serrer  par  leurs  bras  robustes  sur 
leurs  fortes  poitrines. 

Le  marquis  de  Launey,  gouverneur  de  la  Bastille, 
ayant  reçu  ordre  de  reconduire  Rohan  dans  la 
prison  du  roi,  le  cardinal  y  fut  entraîné  par  un  ilôt 
de  dix  mille  personnes,  dans  un  tumulte  assour- 
dissant, et,  durant  plus  d'une  heure,  les  murs  de  la 
forteresse  renvoyèrent  l'écho  des  acclamations  popu- 
laires. 

«  Les  juges  se  séparent,  dit  Cagliostro,  l'arrêt  est 
rendu.  Il  vole  de  bouche  en  bouche.  Les  membres 
du  Parlement,  entourés,  pressés,  applaudis,  sont 
couronnés  de  fleurs.  Une  acclamation  universelle 


3IG  L'affaire  du  collter. 

s'élève,  et  le  prélat,  couvert  de  la  pourpre  romaine, 
est  reconduit  en  triomphe  jusqu'aux  portes  do  la 
Bastille,  qui  s'ouvrent  pour  le  recevoir,  mais  qui, 
bientôt,  s'ouvriront  pour  le  rendre  aux  vœux  d'un 
public  sensible  qui  partage  sa  gloire,  après  avoir 
partagé  ses  malheurs.  » 

On  voulait  illuminer,  mais  la  police  l'interdit. 

«  Je  ne  sais  pas  où  le  Parlement  se  serait  enfui, 
s'il  avait  mal  jugé,  »  dit  Mirabeau,  qui  alors  parta- 
geait les  passions  de  la  foule.  Il  ajoute,  pensant  à 
la  cour  de  "Versailles  :  «  L'épreuve  est  dure,  mais 
décisive  ;  »  il  conclut  par  ces  craintes  prophétiques  : 
«  Puissent  d'autres  passions  n'en  pas  abuser!  » 

Le  lendemain,  le  cardinal  et  Cagiiostro  sortirent 
delà  Bastille  *.  La  plume  de  Cagiiostro  a  laissé  de 
sa  délivrance  une  relation  dont  il  ne  serait  pas 
permis  d'affaiblir  la  saveur  : 

«  Je  quittai  la  Bastille  vers  onze  heures  et  demie 
du  soir.  La  nuit  était  obscure,  le  quartier  que  j'ha- 
bite peu  fréquenté.  Quelle  fut  ma  surprise  de  m'en- 
tendre  salué  par  huit  ou  dix  mille  personnes  -.  On 
avait  forcé  ma  porte.  La  cour,  les  escaliers,  les 
appartements,  tout  était  plein.  Je  suis  porté  jusque 
dans  les  bras  de  ma  femme.  Mon  cœur  ne  peut 
suffire  à  tous  les  sentiments  qui  s'en  disputent 
l'empire.   Mes    genoux   se   dérobent   sous   moi.  Je 


1.  nSô,  1"  juin.  Ordre  de  Breteuil  au  gouverneur  de  la  Bastille 
de  laisser  sortir  le  soir  le  cardinal  de  Rohan  et  Cagiiostro,  en  leur 
disant  que  la  volonté  du  roi  était  qu'ils  restassent  chez  eux  et  n'y 
reçussent  que  leurs  parents  et  gens  d'alfaires.  Bibl.  de  l'Arsenal,  nis. 
Bastille.   1-M57,  f.  69. 

2.  Confirmé  par  Hardy  (1786,  1''  juin),  et  par  le  Bachaumont,  XXXII, 
84-85. 


TRIOMPHE   POPULAIRE.  317 

tombe  sur  le  parquet  sans  connaissance.  Ma  femme 
jette  un  cri  perçant  et  s'évanouit.  Nos  amis  trem- 
blants s'entassent  autour  de  nous,  incertains  si  le 
plus  beau  moment  de  notre  vie  n'en  sera  pas  le  der- 
nier. L'inquiétude  se  communique  de  proche  en 
proche,  le  bruit  des  tambours  ne  se  fait  plus 
entendre.  Un  morne  silence  a  remplacé  la  joie 
bruyante.  Je  renais.  Un  torrent  de  larmes  s'échappe 
de  mes  yevix,  et  je  puis  enfin,  sans  mourir,  presser 
contre  mon  sein....  Je  m'arrête.  0  vous!  êtres  privi- 
légiés, à  qui  le  ciel  fit  le  présent  rare  et  funeste  d'une 
âme  ardente  et  d'un  cœur  sensible,  vous  qui  con- 
nûtes les  délices  d'un  premier  amour,  aous  seuls 
pouvez  m'entendre  ;  vous  seuls  pouvez  apprécier  ce 
qu'est  après  dix  mois  de  supplice  le  premier  instant 
de  bonheur!  » 

Le  2  juin,  de  grand  matin,  autour  des  palais 
Rohan  et  Soubise,  et  rue  Saint-Claude,  la  foule  se 
pressait,  compacte.  Cagliostro  dut  se  montrer  sur 
la  terrasse  des  boulevards,  et  le  cardinal,  bien  qu'en 
bonnet  de  nuit  et  en  veste  blanche,  dut  apparaître 
aux  fenêtres  de  l'Hôtel  dé  Strasbourg,  par-dessus 
les  jardins  :  «  Vive  le  Parlement  !  Vive  le  cardinal!  » 


XXXV 


LA    DOULEUR    DE    LA    REINE 


Tandis  qu'autour  de  Rohan  et  de  Cagliostro  tout 
Paris  faisait  retentir  des  cris  d'allégresse,  cette 
joie  bruyante  avait  un  douloureux  contre-coup  à 
Versailles.  Vaguement,  elle  comprenait,  la  pauvre 
reine,  que  ce  n'était  pas  tant  la  victoire  de  Rohan 
que  sa  défaite  et  son  humiliation  à  elle  que  le  peuple 
célébrait.  De  combien  était-elle  tombée  dans  son 
affection  depuis  le  jour  où,  dauphine,  au  bras  de 
son  mari,  elle  faisait  sa  première  visite  à  ses  chers 
Parisiens,  dont  les  témoignages  d'enthousiasme  et 
de  tendresse  lui  arrachaient  la  lettre  si  émue  que 
nous  avons  citée  ! 

«  N'y  a-t-il  donc  personne,  s'écrie  IVP  Labori, 
pour  crier  à  la  foule  implacable  qu'il  y  a  des  crimes 
impossibles  et  que  la  reine  de  France  ne  se  vend 
pas  pour  un  bijou  *?  » 

«  Le  roi  entra,  écrit  Mme  Campan,  et  me  dit  : 
«  Vous  trouverez  la  reine  bien  affligée.  Elle  a  de 
«  grands  motifs  de  l'être;  mais  quoi!  ils  n'ont  voulu 

1.  Discours  à  la  Confcronco  des  avocats,  %  nov.  1888. 


320  L'AFFAIRE   DU   COLLIKU. 

«  voir  dans  cette  atTaire  que  le  prince  de  l'Église  et 
«  le  prince  de  Rohan,  tandis  que  ce  n'est  qu'un 
«  besogneux  d'argent  (je  me  sers  de  sa  propre 
<(  expression)  et  que  tout  ceci  n'était  qu'une  res- 
«  source  pour  faire  de  la  terre  le  fossé  et  dans 
w  laquelle  le  cardinal  a  été  escroqué  à  son  tour. 
«  Rien  n'est  plus  aisé  à  juger  et  il  ne  faut  pas  être 
«  Alexandre  pour  couper  ce  nœud  gordien.  »  La 
douleur  de  la  reine  fut  extrême.  Elle  était  dans  son 
cabinet  et  pleurait  : 

«  Venez,  me  dit-elle,  venez  plaindre  votre  reine 
outragée  et  victime  de  cabales  et  de  l'injustice. 
Mais,  à  mon  tour,  je  vous  plaindrai  comme  Fran- 
çaise. Si  je  n'ai  pas  trouvé  de  juges  équitables  dans 
une  affaire  qui  portait  atteinte  à  mon  caractère,  que 
pouvez-vous  espérer  si  vous  avez  un  procès  qui 
touche  à  votre  fortune  et  à  votre  honneur?  » 

Et,  à  son  amie,  la  duchesse  de  Polignac,  Marie- 
Antoinette  écrivait  : 

Venez  pleurer  avec  moi,  venez  consoler  mon  âme,  ma 
chère  Polignac.  Le  jugement  qui  vient  d'être  prononcé  est 
une  insulte  alïreuse.  Je  suis  baignée  de  mes  larmes,  de 
douleur  et  de  désespoir.  On  ne  peut  se  flatter  de  rien 
quand  la  perversité  semble  prendre  à  lâche  de  rechercher 
tous  les  moyens  de  froisser  mon  âme.  Quelle  ingratitude! 
Mais  je  triompherai  des  méchants  en  triplant  le  bien  que 
j'ai  toujours  tâché  de  faire.  Il  leur  est  plus  aisé  de  m'af- 
fliger  que  de  m'amener  à  me  venger  d'eux.  Venez,  mon 
cher  cœur. 

La  reine,  et  le  roi  sous  l'influence  de  la  remc, 
n'avaient  pu  croire  et  ne  croyaient  pas  encore  que 
le  cardinal  fût  innocent  de  l'escroquerie. 

Il  est  vrai  que  le  procès  tout  entier  eût  dû  être  envi- 


LA   DOULEUR    DE   LA    REINE.  321 

sai^'^é  (run  puinl  de  vue  plus  iinpoi'Iant.  «  Le  grand 
l'ait,  dit  très  justement  Beugnot,  qui  dominait  toute 
raiïaire,  était  celui-ci  :  que  M.  et  Mme  de  la  Motte 
avaient  eu  laudace  de  feindre  la  nuit,  dans  un  des 
bosquets  de  Versailles,  la  reine  de  France.  La 
femme  du  roi  avait  donné  rendez-vous  au  cardinal 
de  Rohaii,  lui  avait  parlé,  lui  avail  remis  une  rose 
et  avait  souiTert  que  le  cardinal  se  jetât  à  ses  pieds. 
De  son  côté  le  cardinal,  grand-officier  de  la  Cou- 
ronne, avait  osé  croire  que  ce  rendez-vous  lui  avait 
été  donné  par  la  reine  de  France,  par  la  femme  du 
roi,  il  s'y  était  rendu,  en  avait  reçu  une  rose  et 
s'était  jeté  à  ses  pieds.  C'était  là  qu'était  le  crime, 
dont  le  resi)ect  de  la  religion,  de  la  majesté  royale 
et  des  mœurs,  au  dernier  point  outragées,  provo- 
quaient à  l'envi  la  punition.  » 


î[ 


1 


I 


XXXVl 


LES    MAGISTRATS 


Les  conclusions  de  Joly  de  Fleury,  procureur 
général,  étaient  équitables  assurément  et  modérées. 
Mais  on  avait  vu  des  princes  du  sang  solliciter 
contre  la  reine.  Galonné  était  à  la  tète  du  ministère 
qui  avait  alors  la  plus  grande  action,  le  contrôle 
général  des  finances.  Il  ne  pardonnait  pas  à  !\larie- 
Antoinetle  l'opposition  qu'elle  lui  avail  laite  pour 
lui  barrer  le  chemin  du  pouvoir,  ni  le  jugement 
sévère  qu'elle  portait  sur  lui  :  un  habile  intrigant. 
Il  recourut  dans  ce  procès  à  toute  son  activité,  à  ses 
relations,  aux  moyens  redoutables  dont  il  disposait. 
Il  fut  secondé  par  son  ami,  l'habile  et  intelligent 
Lenoir,  bibliothécaire  du  roi,  sorti  de  la  lieulenance 
de  police  le  ,'ÎO  juillet  178ri,  et  qui  attriltuait  à  la 
reine  son  dé[)art.  Il  fut  secondé  par  la  famille  de 
Maurepas,  qui  n'oubliait  pas  que  Marie-Antoinette, 
lors  de  la  rentrée  du  ministre  au  pouvoir,  au 
moment  où  Louis  XVI  était  monté  sur  le  trône, 
avait  soutenu  de  toute  son  ardeur  la  candidature  de 
Choiseul.  .Mercy-Argenteau,  lié  de  longue  date  avec 
le  Premier  Président  d'Aligre,  lequel  connaissait  si 


324  L'AFFAIRE    DU    COLLIER, 

bien  «  sa  compagnie  )),  envoie  à  Kaunitz  une  très 
intéressante  notice  sur  les  motifs  qui  déterminèrent 
les  magistrats  favoral:»lcs  à  Rohan  :  «  Sans  le  secours 
de  linlrigue  et  de  beaucoup  d'argent,  le  cardinal 
aurait  été  entaché.  La  légèreté  et  l'indiscrétion  de 
ce  pays-ci  ont  facilité  les  moyens  de  savoir  les  noms 
des  juges  opinants  et  les  motifs  qui  ont  déterminé 
leur  avis.  » 

Le  président  de  Lamoignon,  qui  occupait  au  Par- 
lement une  situation  considérable  et  entraînait  tou- 
jours à  son  opinion  les  présidents  Saron  et  de  Saint- 
Fargeau  et  I\I.  de  Glatigny,  était  l'ami  personnel  de 
Lenoir  qui  l'avait  rapproché  du  contrôleur  général. 
Le  président  de  Gilbert  était  dévoué  à  C.alonne,  qui 
Ini  avait  acheté,  pour  le  roi,  sa  terre  de  Saint-Etienne; 
le  président  Lepeletier  de  Rosambo,  ruiné,  «  faisait 
beaucoup  de  demandes  d'argent  au  département  de 
la  Finance  ».  Boula  de  Montgodefroy  avait  son 
neveu  dans  la  dépendance  du  contrôleur  général. 
Oursin  était  cousin  de  Lenoir  et  tout  dévoué  à 
Galonné,  non  moins  que  Pasquier,  qui  demandait 
au  contrôleur  la  remise  des  droits  que  son  fils  avait 
à  payer  pour  sa  charge.  Delpech  était  l'ami  de 
Galonné,  et  Barillon  —  qui  avait  coutume  d'en- 
traîner à  son  avis  le  conseiller  Le  Pileur  —  sollici- 
tait du  contrôleur  la  remise  de  sa  capilation  qu'il 
n'avait  point  payée  depuis  plusieurs  années. 

D'autre  part,  le  conseiller  dOutremont  était 
(knoué  à  la  comtesse jde  Brionne,  tante  du  cardinal, 
et  M.  de  Guillaume  recevait  des  w  bienfaits  de  la 
maison  de  Rohan  «.  D'Outremonl  entraînait  le  con- 
seiller Langlois.  'SI.  de  Jonville  était  attaché  aux 
Soubise.  Les  Maurepas  avaient  déterminé  Amelot. 


LES    -MACilSTllATS.  3;lo 

El  Tari^cl,  lavocat  du  cardinal,  qui  occupai!  alors 
la  première  place  au  barreau  parisien,  avait  pour 
amis  personnels  Berlii;nières,  Saiut-VincenI  et  Fré- 
leau,  lecpud  entraînait  le  conseiller  Laiul)erl.  (Juant 
à  .M-M.  !!(  ron  de  la  Michodière,  Dnlmis  et  l)n|>(»it, 
comme  nous  ne  connaissons  pas  les  niofils  t[ui  les 
déterminèrent,  tâchons  de  penser  qu'ils  jn.-^èrent 
selon  leur  conscience. 

Constatations  précieuses.  On  n"a  ceïsé  de  l'aire 
grief  à  Marie-Antoinetle  du  ministère  Galonné.  Ce 
financier  frivole  et  prodigue  aurait  été  Thomme  de 
la  reine  folle  de  plaisirs,  dépensière  et  légère. 

Ce  n'est  pus  (kdonne  que  j'aime, 
C'est  l'or  qu'il  n'éporrjne  pas... 

fredonnait  la  rue. 

Il  est  vrai  (jue  Marie-Antoinette  s'est  opposée  à 
l'enliée  de  Calonne  aux  atï'aires  et  qu'elle  n'a  cessé 
de  lui  témoigner  son  mépris  :  qu'importe!  Du  pre- 
mier jour  Calonne  a  poursuivi  la  reine  d'une  haine 
venimeuse,  jus(prau  dernier  moment  il  s'est  acharné 
à  sa  perte  :  qu'importe! 

Et  tel  était  le  pouvoir  absolu  de  la  monarchie  de 
l'ancien  régime!  îVous  prenons  cet  exemple  j)arce 
qu'il  est  là,  devant  nous.  L'honneur  de  la  reine  est 
en  jeu,  la  couronne  peut  être  atteinte.  Le  roi  confie 
le  soin  du  jugement  à  un  tribunal  dont  aucun  juge 
n'est  à  sa  nomination;  à  des  magistrats  sur  lesquels 
il  ne  peut  rien  et  ne  pourra  jamais  rien  à  aucun 
moment  de  leur  carrière,  d'aucune  façon;  à  des 
magistrats  qui,  par  esprit  et  i)ar  tradition,  lui  sont 
hostiles.  Ainsi  que  le  montre  Beugnot,  le  procureur 
du  roi  lui-même  n'est  pas,  au  Parl(?ment,  librement 


326  L'AFFAIRE   DU    COLLIER. 

choisi  par  le  roi.  Mais,  bien  plus,  voici  même  le  con- 
trôleur général,  assisté  du  bibliothécaire  du  roi, 
président  au  conseil  de  ses  finances,  avec  l'argent 
du  roi,  avec  les  places  et  les  pensions  du  roi,  sous 
Tœil  du  roi,  —  qui  combat  directement,  dans  une 
circonstance  aussi  grave,  les  intérêts  du  roi  et  son 
autorité.  Nul  ne  s'en  étonne.  Esl-il  aujourd'hui  gou- 
vernement (jui  ait  le  cœur  de  voir  fleurir  sous  ses 
yeux  pareilles  libertés? 

Cependant  le  peuple  chaulait  : 

Si  cet  arrêt  du  cardinal 
Vous  paraissait  trop  illégal, 
Sachez  que  la  finance, 

Eh  bien  ! 
Dirige  tout  en  France  : 
Vous  m'entendez  bien? 

Si  ces  Messieurs  du  Parlement 
Ont  déboursé  beaucoup  d'argent 
Pour  acheter  leur  charge  : 

Eh  bien  ! 
Il  revient  pour  décharge. 
Vous  m'entendez  bien? 

Et,  de  la  rue  voisine,  proche  le  palais  cardinal, 
arrivait  comme  un  écho  : 

Mais  le  pape,  moins  honnête, 
Pourrait  dire  à  ce  nigaud: 
Prince,  à  qui  n'a  point  de  tcle 
Il  ne  faut  point  de  chapeau! 


XXXYII 


ORDRES   D'EXIL 


La  tristesse  que  Marie-Antoinette  laissa  paraître 
après larrèt du  Parlement  en  marqua  la  portée.  Elle 
s'en  dit  offensée  et,  par  là  même,  en  fît  une  offense. 
Avec  une  joie  secrète,  les  courtisans,  les  innom- 
brables rivaux  des  Polignac,  apportaient  à  la  souve- 
raine leurs  compliments  de  condoléances.  Une  reine 
qu'une  décision  judiciaire  a  pu  atteindre  n'est  déjà 
plus  la  reine. 

Louis  XVI,  après  avoir  commis  deux  fautes  — 
livrer  à  la  publicité  l'intrigue  du  collier  et  ren- 
voyer l'affaire  au  Parlement — ,  en  commit  une  troi- 
sième. La  politique  commandait  de  s'incliner  avec 
bonne  grâce  en  répétant  :  «  Nul  n'est  plus  heureux 
que  moi  de  l'innocence  du  cardinal!  »  mais,  pour 
salislairc  la  reine,  nerveuse  et  irritée,  il  charg(>a  le 
baron  de  Brcteuil  de  porter  rue  Vieille-du-Temple 
une  lettre  de  cachet  qui  exilait  le  prince  Louis  en 
son  abbaye  de  la  Chaise-Dieu,  en  Auvergne,  avec 
ordre  de  se  démettre  de  toutes  ses  fonctions  et 
dignités  à  la  coin-.  Rohan  reçut  son  ennemi  le  2  juin 
et  répondit  avec  hauteur.  Il  obéira  au  roi  qui  l'envoie 


328  LAFFAIUE    DU    COLLIER. 

en  exil,  mais  il  n'a  pas  allendu  un  ordre  pour  se 
démeUre  des  charges  dont  il  a  fait  parvenir  à  Ver- 
sailles la  démission  dès  le  matin  '.  Rohan  se  mit  en 
route  le  lundi  5  juin  dans  une  berline  à  six  chevaux, 
accompagné  de  son  frère,  Tarchevèque  de  Cambrai, 
et  de  sou  jeune  secrétaire,  Ramon  de  Carbonnièrcs. 
Il  élait  suivi  d'une  autre  berline,  aussi  à  six  chevaux, 
et  de  cinq  voitures  portant  ses  l)agages  et  un  nom- 
breux domestique.  Et,  le  voyant  partir  pour  cette 
abljave,  les  Parisiens  de  l'aire  le  caleml)0ur  qui  s'im- 
posait :  "  Le  Parlement  Fa  purgé,  le  roi  l'envoie  à 
la  Chaise.  » 

C'était  une  abbaye  de  bénédictins,  où  Rohan 
arriva  le  10  juin.  Les  gazettes  de  Hollande  en  don- 
nèrent aussitôt  la  description  : 

«  Située  au  bord  de  la  rivière  de  Senoire,  la  Chaise- 
Dieu  est  très  bien  bâtie  entre  deux  collines,  cou- 
ronnée par  les  plus  hautes  montagnes.  En  hiver, 
des  monceaux  de  neige  l'environnent.  Elle  sert  de 
retraite  aux  voyageurs  égarés,  que  la  cloche  appelle 
depuis  quatre  heures  du  matin  jusqu'à  huit  heures 
du  soir,  et  qui  reçoivent  des  religieux  les  soins  tou- 
chants de  l'hospitalité.  Quarante  bénédictins,  servis 
par  une  quarantaine  de  valets,  attendent,  dans  la 
plus  douce  aisance,  dans  la  sécurité  la  plus  parfaite, 
dans  le  bonheur  le  plus  inaltérable;  que  la  mort 
vienne  les  surprendre.  *  » 

Ces  descriptions  charmantes  n'empêchaient  pas  la 
noblesse  de  crier  une  fois  de  plus  à  la  tyrannie. 
Mme  de  Marsan  se  jeta  aux  pieds  de  la  reine  pour 


1.  La  place  de  grand  aumônier  fut  donnée  à  l'évêque  de  Metz,  Laval 
de  Montmorency. 

2.  Gazette  d'L'trecht,  \',S6,  23  juin. 


OltDRES    n'EXIL.  329 

obtenir  au   cardinal,  qui  souffrait  du  genou,  une 
antre  résidence  que  «  ce  lieu  alTrensement  malsain  ». 
^  Le  cardinal  doit  se  soumettre  aux  ordres  du  roi, 
dit  la  reine. 

—  Ce  relus  me  lait  comprendre  combien  ma  per- 
sonne est  désagréable  à  Votre  Majesté.  C'est  la  der- 
nière l'ois  ([ue  j'ai  Ihonneur  de  me  présenter  devant 
elle. 

—  Madame,  je  le  regi'etterai.  » 

Mme  de  Marsan  s'en  l'ut  trouver  le  roi,  s'eil'orca 
de  l'émouvoir  en  lui  rappelant  avec  quel  soin  elle 
l'avait  élevé.  Louis  XVI  répondit  (lu'il  lui  en  était 
très  reconnaissant,  mais  que  pour  le  moment  il  ne 
pouvait  rien  changer  à  la  punition  du  cardinal. 

Rolian,  en  homme  d'esprit,  pril  r;q»idement  scm 
parti  de  la  situation  nouvelle.  Les  chanoines  du  cha- 
pitre noble  de  Brioude  vinrent  lui  ofl'rir  leurs  meu- 
bles les  j)lus  précieux.  Ses  moines,  qui  ne  l'avaient 
pas  connu  et  le  détestaient  en  raison  même  de  son 
absence,  le  voyant  toujours  aimable  et  de  bonne 
humeur,  le  prirent  en  alïection.  Les  jours  passaient 
en  une  tranquillité  heureuse,  quand  ses  parents  et 
amis  arrivèrent  à  leurs  fins  et  obtinrent  un  autre 
oxil,  en  l'abbaye  bénédictine  de  Noirmoutiers  près 
de  Tours.  Louis  de  Hohaii  s'y  rendit  vers  la  fin  de 
septembre. 

Cagliostro  l'eçut,  le  même  jour  que  le  cardinal, 
im  «  ordre  de  relégation  ».  Il  était  exilé  du  royaume 
avec  sa  femme.  On  lui  laissait  quelques  jours  pour 
mettre  ordre  à  ses  alTaires.  Il  se  retira  à  Passy,  d'où 
il  partit  le  13  juin  à  destination  de  lioulogne-sur-Mer. 
Le  1(),  il  s'embarquait  pour  l'Angleterre.  Rétaux  de 
Villelte  demoura  à  la  ('.onci(>rgerie  jusqu'au  21  juin. 


330  l'affaire  du  collier. 

Il  avait  craint  les  galères  et  il  était  tout  heureux  du 
&ort  qui  lui  était  fait.  Aussi  à  la  Conciergerie  amu- 
sait-il les  prisonniers  de  son  violon  dont  il  jouait  à 
merveille.  On  lui  remit  les  effets  et  l'argent  qu'il 
avait  déposés  lors  de  son  entrée  à  la  Bastille.  Le 
21  juin,  son  frère,  président  de  l'élection  de  Bar-sur- 
Aube,  alla  le  chercher.  M"  Jaillant-Deschainaits,  qui 
avait  défendu  Villette  devant  le  Parlement,  les  reçut 
le  soir  à  dîner  et,  peu  de  jours  après,  le  galant  secré- 
taire de  î\lme  de  la  Motte  prit  le  chemin  de  l'Italie. 
On  se  rappelle  de  quelle  brutale  façon  l'inspecteur 
Ouidor  avait  naguère  entravé  ce  voyage  d'agrément. 
Dans  la  suite,  à  Venise,  se  promenant  rêveur  parmi 
les  belles  fdles  aux  draperies  voyantes,  le  long  des 
canaux  noirs,  "Villette  composa  et  publia,  en  1790, 
une  histoire  du  Collier'  :  une  histoire  à  sa  manière, 
en  réalité  un  libelle  abominable  où  il  ramasse  ou 
invente  contre  la  reine  et  Mme  de  Polignac  les  plus 
sales  et  misérables  calomnies. 


Quant  à  Nicole  d'Oliva,  tel  avait  été  son  succès 
de  grâce  et  de  séduction,  que  les  jeunes  gens  s'em- 
pressèrent de  toute  part.  Elle  donna  d'abord  la  pré- 
férence à  son  avocat.  M''  Blondel,  et  alla  demeurer 
chez  lui,  rue  Beaubourg.  Mais  sa  santé  était  altérée. 
Elle  avait  été  secouée  de  trop  d'émotions,  la  pau- 
vrette, depuis  quelques  mois!  L'air  de  la  campagne 

1.  M(':moii-es  hisloriques  des  intrigues  de  la  Cour  et  de  ce  qui  s'est 
passr  entre  la  reine,  Mme  de  la  Motte  et  le  comte  d'Artois.  Venise,  HOO, 
in-8. 


ORDRES    D'EXIL-  331 

lui  fut  recommandé.  Elle  fut  reçue  chez  son  tuteur 
au  village  de  Passy.  Labbé  Georgel  ne  peut  con- 
tenir son  indignation.  «  A  sa  sortie  de  prison, 
écrit-il,  il  s'est  trouvé,  à  la  honte  de  nos  mœurs, 
plusieurs  rivaux  pour  l'épouser.  »  Colette  choisit 
celui  qui  était  le  père  du  petit  Jean-Baptiste  né  dans 
la  Bastille.  Le  24  avril  1787,  elle  épousa,  en  l'église 
Saint-Roch,  Jean-Baptiste-Eugène  Toussaint  de 
Beausire,  fils  du  lieutenant  de  roi  au  grenier  à  sel. 


XXXVIII 


BETTE    D'ÉTIENVILLE    ROMANCIER 


C.opoiitlaiil  l)t>lte  trEticnvillo,  bourt^-eois  de  Saint- 
(  )mer,  dans  la  prison  dn  Cliàlrirl,  allcndait  ({uc  son 
dilléiond  avec  les  horlogers  Loque  el  A'nneher  et 
autres  fournisseurs,  fût  réglé  par  les  juges.  Au 
commencement  de  juillet  on  avait  enfin  pu  mettre 
la  main  sur  son  ami  le  baron  de  Pages,  décrété  par 
le  lieutenant  criminel  depuis  plus  de  huit  mois. 
On  l'avait  attiré  dans  les  jardins  du  Palais-Royal 
—  tout  se  faisait  alors  au  Palais-Royal  —  sous 
prétexte  de  lui  faire  voir  quelqu'un  qui  désirait 
lui  être  utile.  De  Fages  fut  écroué  à  la  Concier- 
gerie. La  sentence  du  Chàtelet  intervint  le  23  jan- 
vier 1789.  D'Etienville  et  de  Fages  étaient  lun 
et  lautre  condamnés  au  blâme,  d'Etienville  par 
surcroît  en  trois  livres  damende  et  de  Fages  en 
trois  livres  d'aumône  pour  les  pauvres  prison- 
niers du  Chàtelet.  Dom  Mulot  ne  fut  qu'admonesté 
et  le  comte  de  Précourt  fut  déchargé  de  toute  accu- 
sation. Le  tribunal  déclarait  en  outre  d'Etienville 
et  de  Fages  débiteurs  des  marchands  pour  les 
objets  livrés  par  eux,  avec  faculté  pour  les  mar- 


334  l'affaire  du  collier. 

chands  d'cxcircr  la  conlrainlc  par  corps.  Enfin  los 
Mémoires  publiés  par  les  deux  compères  devaient 
êlre  détruits.  Le  bourgeois  de  Saint-Omer  et  son  ami 
le  baron  s'en  tiraient  somme  toute  à  bon  compte. 
Ils  n'en  firent  pas  moins  appel  au  Parlement, 
lequel  les  déchargea  efTectivement  de  toute  peine 
alflictive.  L'affaire  fut  de  la  sorte  «  civilisée  »  et  les 
accusés  ne  se  trouvèrent  plus  qu'en  présence  d'une 
créance  des  marchands  qu'ils  avaient  escroqués 
avec  tant  de  bonne  grâce  et  de  bonne  humeur. 

Comme  d'Étienville  avait  gagné  passablement 
d'argent  av-ec  ses  mémoires  —  il  en  avait  publié 
trois  coup  sur  coup,  et  son  avocat  n'en  distribuait 
aucun  exemplaire  gratuitement  —  il  put  rem- 
bourser les  marchands,  du  moins  en  partie,  et  fut 
mis  en  liberté.  Le  baron  de  Pages  introduisit  une 
requête  à  même  fin.  Les  bijoutiers  Locpie  et 
Vaucher  firent  di'lVuil  et  de  Fages,  à  son  tour,  fut 
rendu  libre. 

Aux  débuts  de  la  Révolution  les  deux  amis  sont 
remis  sous  clé  «  pour  dettes,  avec  une  pension  de 
8  sols  4  deniers  par  jour  ».  Ils  adressent  une  péti- 
tion à  l'Assemblée  nationale,  «  qui  se  doit  à  elle- 
même  de  lever  la  contrainte  par  corps  '  ».  Le  placet 
est  renvoyé  au  comité  des  lettres  de  cachet.  Les 
terribles  journées  de  septembre  trouvent  de  Fages 
et  d'Étienville  à  IHôtel  de  la  Force,  mais  ils  échap- 
pent à  la  mort  et  sont  délivrés. 

Le  baron  de  Fages  retourna  à  son  domicile  de 
la  rue  du  Bac,  marché  Boulainvilliers,  où  la  déla- 
tion ne  tarda   pas  à  le  rejoindre.  Une  lettre  ano- 

1.  A.ch.  nat.,  D.  V.  3,37,  18. 


BETTE   D  ÉTIEXVILLE    ROMANCIEll.  33o 

nyme,  en  date  du  :2G  ventôse  (an  II),  jour  de  la  fête  du 
pissenlit  (16  lévrier  1794),  le  dénonce  à  la  section 
de  Brutus  du  comité  de  surveillance  révolutionnaire 
comme  «  ci-devant  noble  et  ci-devant  garde  du 
corps  du  ci-devant  Monsieur  ».  «  Il  semble  et  il  n'y 
a  pas  de  doute,  dit  l'anonyme,  qu'il  doit  avoir  des 
liaisons  avec  les  traîtres,  car  il  a  tenu  à  ma  femme 
et  à  ma  belle-mère  des  propos  qui  annonçaient  la 
conjuration  dévoilée.  »  La  lettre  conclut  :  «  Voilà 
les  instructions  nécessaires  pour  faire  connaître  un 
homme  ingrat,  sans  honneur,  un  fainéant  et,  pour 
tout  dire  en  un  mot,  un  noble  du  temps  passé  '.  » 
C'était  très  grave.  La  dénonciation  fut  transmise 
par  la  section  de  Brutus  à  celle  de  la  Fontaine  de 
Grenelle;  mais  en  y  arrivant  elle  n'était  plus  ano- 
nyme. Les  membres  du  comité  avaient  tous  contre- 
signé les  déclarations  d'un  inconnu  dont  aucun 
n'avait  pu  vérifier  le  témoignage.  Ouadvint-il?  Le 
baron  de  Fages  fut-il  guillotiné? 

Bette  d'Étienville  eut  meilleure  fortune  ,  nonob- 
stant deux  nouvelles  incarcérations  à  Besançon, 
puis  à  Champlite,  en  1793  et  1794.  Il  avait  eu 
ridée  ingénieuse  de  réunir  en  six  petits  volumes 
les  trente-quatre  principaux  documents  et  mémoires 
de  l'affaire  du  Collier  *.  La  collection  eut  du  succès 
et  la  vente  en  fut  lucrative.  Les  mémoires  (juil 
avait  rédigés  pour  le  procès  —  aiictor  et  actor  — 
lui  avaient  révélé  son  talent  d'écrivain  et  il  mit  à 

1.  Arcli.  nat.,  F,  /4';03. 

•2.  Collection  complète  de  tous  les  Mémoires  qui  ont  paru  dans  la  fameuse 
a/faire  du  Collier,  avec  tontes  les  pièces  secrètes  qui  y  ont  rapport  et  qui 
n'ont  pas  paru.  Paris,  1780,  0  vol.  in-18.  Chaque  «  pamphlet  «  a  une 
pagination  spéciale.  La  date,  nSô,  est  celle  de  la  premipre  édition  des 
documents  et  non  do  cette  réimpression.  Nonobstant  Tindication  du 
titre,  la  collection  n'est  pas  complète. 


336  L'AFFAIRE   DU    COLLIER. 

contribution  son  imagination  féconde  pour  enrichir 
la  littérature  française  de  toute  une  série  de  romans, 
chacun  en  deux  ou  trois  volumes  :  les  Sacrifices  de 
r Amour,  la  Prévention  de  la  Marquise,  Pauline  ou 
les  heureux  effets  de  la  vertu,  Pulchérie  ou  l'assas- 
sinat supposé,  Rosamonde  ou  le  dévouement  fdial, 
l'Asile  de  l'enfance,  l'Héroïsme  de  l'Amour,  le 
Triomphe  de  la  vérité.  Les  romans  furent  eux  aussi 
accueillis  avec  faveur.  On  trouva  plusieurs  d'entre 
eux  dans  la  bibliolhèque  de  Marie-Antoinelte.  La 
Prévention  de  la  Marquise  eut  les  honneurs  de  plu- 
sieurs éditions.  En  1790,  d'Étienville  fit  paraître  un 
journal,  le  Philanthrope,  où  il  déploya  le  plus  pur 
humanitarisme  révolutionnaire.  Ensuite  il  devint  — 
on  Icùt  (h)nné  en  mille  —  adininistrateur  général 
de  la  Banque  agricole.  Pauvres  agriculteurs!  Aussi 
la  banque  ne  tarda-l-elle  pas  à  être  déclarée  en  fail- 
litte  et  les  scellés  à  être  apposés  sur  les  papiers  du 
ci-devant  romancier.  Il  était  prévenu  «  d'avoir  cher- 
ché par  de  fausses  promesses  et  des  espérances  de 
bénéfices  chimériques  à  tromper  le  public  et  à 
escroquer  l'argent  des  actionnaires  ».  Mais,  une 
fois  de  plus,  les  tribunaux  l'acquittèrent  ^  S'éton- 
nera-t-on  qu'avec  une  telle  expérience  de  la  justice 
Bette  dÉtienvilie  ait  entrepris  de  réformer  la  légis- 
lation française?  Il  répandit  ses  lumières  sur  ce 
grave  sujet  en  1819,  dans  une  Lettre  aux  Français. 
Puis  il  voulut  fonder  une  Université  des  arts  méca- 
niques (1825)  et  couronna  sa  carrière  par  une  belle 
dissertation  sur  VInviolcdiilité  des  propriétés  ^ISiOj. 
Peut-être  eiit-il  dû  la  commencer  par  la  mise  en 

1.  Moniteur  universel,  n97.  7  mars  et  8  avril. 


BETTE   D'ÉTIENVILLE    ROMANCIER.  337 

pratique  de  ces  nouvelles  maximes.  II  termina  ses 
jours  dans  une  affreuse  misère  :  on  a  de  lui  des 
lettres  lamentables  mendiant  des  secours  comme 
«  vieil  homme  de  lettres  '.  » 


Ils  finirent  donc  tristement,  les  gais  compagnons, 
enfants  de  bohème.  Tout  en  leur  tirant  les  oreilles, 
remercions-les  avec  un  sourire  d'avoir  animé  cette 
histoire  de  leur  capricieuses  drôleries.  Bette  d'Etien- 
ville,  bourgeois  de  Saint-Omer  «  vivant  noblement 
de  ses  biens  »,  le  baron  de  Fages-Ghaulnes,  cadet 
de  Gascogne  authentique,  le  comte  de  Précourt, 
chevalier  de  Saint-Louis,  «  qui  s'était  trouvé  dans 
deux  combats  sur  mer,  à  trois  batailles,  cinq  sièges, 
plus  de  vingt  chocs  et  rencontres  et  qui  avait  fait 
toute  la  guerre  de  Pologne  où  il  avait  commandé  », 
sans  oublier  Dom  iNIulot,  chanoine  régulier  de  Saint- 
Victor,  —  auraient  été  dignes  de  lier  partie  sous  la 
plume  de  Lesage  avec  Gil  Blas  de  Santillane,  ou 
d'animer  de  leurs  cocasses  fredaines  les  comédies 
d'un  Regnard. 

1.  Bctto  d'Étienville  luourut  à  Paris  en  1830. 


XXXIX 


L'EXÉCUTION 


Nous  avons  laissé  Mme  de  la  Motte  à  la  Concier- 
gerie, ignorante  de  son  arrêt.  Elle  y  était  bien  soi- 
gnée par  les  concierges,  les  époux  Hubert,  de 
braves  gens.  En  apprenant  Tacquittenient  du  car- 
dinal, elle  entra  dans  un  tel  accès  de  fureur  qu'elle 
saisit  son  pot  de  chambre  et  se  le  brisa  sur  la  figure. 
Ses  membres  frissonnaient.  Le  sang  lui  coulait  du 
visage.  De  ce  jour,  on  fit  coucher  deux  femmes 
auprès  d'elle. 

Les  magistrats  avaient  annoncé  l'exécution  de 
l'arrêt  pour  le  13,  mais  elle  n'eut  pas  lieu.  Et  les 
nouvellistes  de  répéter  que  la  comtesse  serait  gra- 
ciée i)ar  le  roi;  que  la  Cour  avait  décidément  honte 
de  l'inicpiilé  commise,  que  la  reine    rougissait  de 

1.  Relation  du  iiltraire  Nicolas  Ruault,  téinoin  oculaire,  rus.  do  la  col- 
lection Alf.  Béf,'is. —  Journal  de  Hardy,  21  juin  1786.  —  Correspondance 
do  Mme  do  Sabran,  '21  juin  1786.  —  Bclation  de  l'exécution  de  l'arixt 
rendu  contre  Mme  de  la  Motte  et  autres  condamnés  dans  l'affaire  du 
Collier,  s.  1.,  1786,  pet.  in-8  do  8  p.  (C'est  la  réimpression  d'une  corres- 
pondance do  Paris  en  date  du  21  juin,  parue  dans  la  Gazette  de  Lcyde 
du  28  juin  1786).  —  Gazette  d'Utrecht,  22  juin  1786.  —  Le  Bachaumont, 
22  juin  1786.  —  Gazette  d'Amsterdam.  30  juin  1786.  —  Mercier  de  Saint- 
Léger,  toc.  cit.,  p.  200-1.  —   Vie  de  Jeanne  de  Saint-Rémy,  t.  II. 


340  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

laisser  flétrir  une  innocente  —  sa  victime.  Le  vent 
est  à  présent  fixé  dans  sa  direction.  Quoi  que  la 
reine  fasse  ou  ne  fasse  pas,  quoi  quil  advienne,  le 
vent  soufflera  contre  elle. 

Le  19,  on  apprit  que  le  procureur  du  roi  avait 
décidé  l'exécution.  Le  lendemain  une  foule  immense 
se  pressait  dans  les  cours  du  Palais  et  aux  abords. 
Les  croisées  des  maisons  voisines  étaient  louées  un 
prix  exorbitant,  des  échafaudages  étaient  dressés. 
Mais  la  journée  passa  sans  que  les  portes  de  la  Con- 
ciergerie s'ouvrissent  devant  Jeanne  de  Valois,  et 
les  badauds,  qui  avaient  fait  le  pied  de  grue  durant 
des  heures,  durent  s'en  retourner  déçus.  Le  lieute- 
nant général  de  police  craignait  l'affluence  de  la 
populace. 

Les  magistrats,  les  avocats  des  accusés,  étaient 
accablés  de  sollicitations  :  chacun  voulait  connailre 
l'heure  exacte  du  supplice  ;  chacun  voulait  y  assister. 
«  Je  m'adresse  à  vous,  écrit  le  duc  de  Grillon  à 
M''  Target,  comme  je  m'y  adresserais  dans  la  plus 
importante  occasion  de  ma  vie,  quoique  ce  ne  soit 
qu'une  envie  de  femme  grosse.  Le  fait  est  d'en  voir 
fouetter  une  autre  avec  les  verges  que  vous  lui  avez 
préparées  *.  » 

Le  mercredi  21  juin,  à  cinq  heures  du  matin, 
Jeanne  de  Valois  fut  réveillée  par  le  concierge.  Elle 
refusa  de  se  lever,  croyant  qu'on  la  rappelait  devant 
la  Cour  :  elle  ne  voulait  plus  répondre  à  ses  juges 
Après  bien  des  instances,  cependant,  elle  consentit 
à  passer  un  cotillon,   un  casaquin  et  à  mettre  ses 


1     P-ilil.    ilaiis^';i   iivocat  du  XV/ll"  sirrlr.    rniiten;iiit  lo   iliscours   ilo 
M'  UooUoi-lic  sur  Taryct.  Paris,  1803. 


L'EXÉCUTION.  341 

bas.  Dès  qu'elle  fut  arrivée  au  seuil  de  la  cour  du 
Mai,  quatre  bourreaux,  des  colosses,  assistés  de 
deux  valets,  la  saisirent,  lui  lièrent  les  mains  et  la 
portèrent  jusqu'au  pied  du  grand  escalier.  M"  Bre- 
ton, greffier  du  Parlement  *,  lui  dit  de  se  mettre  à 
genoux  pour  entendre  son  arrêt.  Elle  change  de 
couleur.  Un  flot  d'injures  coule  de  ses  lèvres.  Elle 
mord  ceux  qui  l'approchent,  déchire  ses  vêtements, 
s'arrache  les  cheveux.  Les  bourreaux  sont  obligés 
de  la  faire  agenouiller  de  force,  en  lui  mettant  les 
mains  sur  les  épaules  et  l'un  d'eux  lui  ayant  donné 
un  grand  coup  sur  les  jarrets.  Ils  parviennent  à  la 
maintenir,  tant  bien  que  mal,  dans  cette  posture 
durant  la  lecture  de  l'arrêt.  Quand  le  greffier  vint 
au  passage  où  il  était  dit  qu'elle  serait  fouettée  et 
marquée,  sa  fureur  éclata  :  «  C'est  le  sang  des  Valois 
que  vous  traitez  ainsi  !  »  Et,  s'adressant  frémissante 
aux  passants  que  la  cérémonie  avait  retenus  :  «  Souf- 
frircz-vous  que  l'on  traite  ainsi  le  sang  de  vos  rois? 
arrachez-moi  à  mes  bourreaux!  »  «  Elle  jetait  des 
cris  si  terribles  qu'on  les  entendait  dans  tout  le 
Palais.  »  —  w  Elle  vomissait  des  injvn-es  contre 
tout  le  Parlement,  le  cardinal  et  encore  quelqu'un 
de  plus  sacré.  »  Elle  voulait  avoir  la  tête  tranchée. 
Puis  elle  tomba  dans  une  sorte  de  prostration  dont 
elle  sortit  en  entendant  ({ue  ses  biens  étaient  confis- 
qués. 

Les  exécutions  se  faisaient  généralement  vers 
midi.  Nul  dans  Paris  n'avait  prévu  cette  heure  mati- 
nale.   Les   échafauds  élaient  vides  et  les  croisées 


1.  M'  Frcnivn  avait  fait  l'office  de  greffier  durant  la  première  partie 
du  procès  du  Collier  ;  M"  Breton,  son  beau-frcre,  lui  avait  ensuite  suc- 
cédé. 


342  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

fermées.  ]\Iais  deux  ou  trois  cents  personnes,  atti- 
rées du  voisinage,  étaient  là  qui  regardaient  Jeanne, 
avec  un  mélange  d'horreur  et  de  pitié.  D'autres, 
plus  loin,  se  pressaient  aux  portes  de  la  grande 
grille  qu'on  venait  de  fermer.  Deux  gamins  étaient 
grimpés  le  long  des  barreaux  et  se  tenaient  accrochés 
aux  écussons  fleurdelisés.  Jeanne  refusa  de  se 
dévêtir.  «  Elle  se  défendait  comme  un  lion,  des 
pieds,  des  mains,  des  dents,  et  de  telle  façon  qu'ils 
ont  été  obligés  de  couper  ses  vêtements  et  jusqu'à 
sa  chemise,  ce  qui  a  été  de  la  plus  grande  indécence 
pour  tous  les  spectateurs.  «  On  lui  mit  la  corde  au 
cou.  Quelques  coups  de  verge  furent  appliqués  sur 
ses  épaules  qui  se  marbrèrent  de  lignes  rouges. 
Dans  ce  moment  elle  échappa  aux  mains  de  fer  qui 
la  tenaient  et  se  roula  sur  le  sol  dans  d'affreuses 
convulsions.  «  Le  bourreau  devait  la  suivre  par 
terre  en  proportion  de  ce  qu'elle  roulait.  »  Quand 
on  s'apprêta  à  lui  imprimer  sur  les  épaules  la  lettre 
V,  elle  était  couchée  sur  les  dalles  de  la  cour,  au 
pied  du  grand  escalier,  à  plat  ventre,  son  jupon 
retroussé.  «  Elle  découvrait  tout  son  corps  qui  était 
superbe  et  avait  les  plus  belles  formes,  »  note  le 
libraire  Ruault,  ravi  de  voir  tout  ça.  Et  devant  l'éclat 
de  ces  cuisses  blanches,  dans  l'épouvante  silen- 
cieuse, un  loustic  lance  une  obscénité.  La  chair 
délicate  fume  sous  le  fer  rouge.  Une  légère  vapeur 
bleuâtre  se  mêle  aux  cheveux  dénoués.  Les  yeux 
injectés  de  sang  semblaient  sortir  de  la  tête,  les 
lèvres  grimaçaient  atrocement.  Tout  le  corps  dans 
ce  moment  eut  une  telle  convulsion  que  la  lettre 
V  fut  appliquée  la  seconde  fois,  non  sur  l'épaule, 
mais  sur  le  sein,  «  sur  son  beau  sein  «,  dit  le  libraire 


L'EXÉCUTION.  343 

Riiault.  Jeanne  eut  un  dernier  soubresaut.  Elle 
tomba  sur  Tépaule  de  Tun  des  bourreaux  et  trouva 
encore  la  force  de  le  mordre,  à  travers  la  veste, 
jusqu'au  sang.  Puis  elle  s'évanouit. 

Une  voiture  de  place,  où  montèrent  avec  elle  un 
clerc  d'huissier  et  deux  archers  de  robe  courte,  la 
transporta  à  la  Salpètrièrc.  En  route,  elle  chercha 
à  se  précipiter  par  la  portière. 

Après  avoir  baigné  d'eau  de  Cologne  son  visage 
où  le  sable  collait  aux  meurtrissures  et  réuni  dou- 
cement ses  cheveux  dans  un  petit  Ijonnet  rond,  la 
sœur  officière  fait  panser  ses  plaies.  Elle  la  revêt 
d'une  chemise  de  coton,  très  usée,  douce  à  la  peau, 
et  la  ranime  d'un  bouillon  chaud  trempé  de  quel- 
ques mouillettes.  Ses  boucles  d'oreille  en  or,  dites 
«  de  mirza  »,  lui  sont  retirées.  On  les  pèse,  et  le 
sieur  Louis,  secrétaire  de  l'Académie  de  chirurgie, 
qui  se  trouvait  par  hasard  à  l'Hôpital,  en  offre 
douze  livres.  A  ce  moment,  Jeanne  reprend  ses 
esprits  : 

«  Douze  livres,  mais  c'est  à  peine  le  poids  de 
l'or!  » 

Marché  est  conclu  à  dix-huit  livres  que  le  sieur 
Louis  tire  de  sa  poche. 

Et  Jeanne  est  conduite  en  prison.  On  lui  donne 
une  des  trente-six  petites  loges  particulières  de  six 
pieds  carrés  :  faveur  dont  elle  est  redevable  à  la 
prisonnière  cpii  a  bien  voulu,  pour  elle,  (|uilter  sa 
cellule!  cl  alh'r  au  dorloir  commun  où  les  détenues 
coucliaicnt  à  six  dans  un  mènu^  lil.  u  II  faut  savoir  que 
les  malheureuses  couchent  })our  la  plupart  sur  unc^ 
même  paillasse  et  (pfelles  ne  parviennent  à  en  avoir 
une  pour  elles  senh^s  (pie  [)ar  rang  d'ancjennelé,  ce 


344  L'AFFAIRE    DU    COLLIER. 

qui  demande  un  temps  considérable.  Ainsi  la  pauvre 
fille  faisait  le  plus  grand  sacrifice.  » 

Avant  midi,  un  détachement  de  robe  courte  s'en 
fut  place  de  Grève  clouer,  au  poteau  qui  avait  été 
planté  à  cet  effet,  le  placard  où  les  passants  purent 
lire  la  condamnation  aux  galères  perpétuelles 
encourue  par  le  comte  de  la  Motte.  Le  4  septembre, 
le  Domaine  fit  vendre,  à  Bar-sur-Aube,  rue  Saint- 
Michel,  les  meubles,  effets,  argenterie  et  bijoux  des 
deux  époux.  Ce  fut  la  fin  du  suppléip.ent  aux 
Mille  et  une  Nuits. 


\ 


XL 


LA   CRÉANCE    DU    COLLIER 


Le  premier  soin  du  cardinal,  quand  il  put.  appli- 
quer son  esprit  au  règlement  de  ses  alïaires,  fut  de 
trouver  les  moyens  d'indemniser  les  joailliers 
Bôhmer  et  Bassengc  du  tort  qu'ils  avaient  subi. 

Ces  deux  négociants  s'étaient  fort  mal  conduits  à 
son  égard  durant  le  procès.  Ils  avaient  vu  que,  le 
Collier  étant  dispersé  et  les  époux  La  Motte  sans 
ressources,  leur  créance  ne  conservait  de  valeur  que 
si  elle  était  endossée  au  le  cardinal,  hypothéquant 
ses  immenses  revenus.  Aussi,  dans  leurs  dépo- 
sitions, s'efforcèrent-ils  d'inculper  le  prince  Louis 
autant  qu'ils  le  purent,  l'accusant  de  s'être  présenté 
à  eux  comme  chargé  directement  par  la  reine 
d'acheter  le  bijou.  «  Ils  me  font  parler  comme  agis- 
sant directement,  écrit  le  cardinal  à  IM''  Target,  ils 
me  font  dire  que  j'écrivais  à  la  reine;  tandis  que  j'ai 
prouvé  qu'ils  ont  toujours  cru  à  un  intermédiaire.  » 
—  «  Il  faudra  récuser  Bassenge,  note  Target.  Il 
devrait  être  [)laignant,  non  témoin.  Sa  vérité  est 
trop  suspecte,  l'intérêt  étant  la  mesure  des  actions 
des  hommes.  Cet  axiome,  (pii  n'est  pas  sans  excep- 


346  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

tion,  s'applique  ici,  surtout  à  des  marchands.  La 
conduite  de  cet  homme  est  démontrée.  On  voit 
comme  il  cherche  à  flatter  M.  le  cardinal  dans  sa 
déposition  et  comme  il  cherche  à  le  faire  trouver 
coupable.  Il  faut  dépecer  cette  déposition  pour  la 
faire  tomber.  » 

Interrogés  séparément,  Bôhmer  et  Bassenge, 
mentant  tous  deux,  en  venaient  à  se  contredire. 
Bôhmer,  averti,  déclara  alors  que  sa  mémoire  était 
très  faible,  qu'il  ne  répondrait  plus  et  s'en  rapportait 
à  ce  que  dirait  son  associé  '. 

Vergennes  ayant  demandé  aux  joailliers  leur  pro- 
curation pour  revendiquer  à  Londres  les  diamants 
provenant  du  collier,  Bôhmer  avait  répondu  le 
4  octobre  1785  : 

Monseigneur, 

Il  ne  m'a  pas  été  possible  de  satisfaire  à  la  demande  qui 
m'a  été  faite  de  votre  part  de  donner  ma  procuration  pour 
réclamer  ou  revendiquer  à  Londres  des  diamants  qui  doi- 
vent provenir  du  grand  collier  que  j'ai  livré  à  Mgr  le  car- 
dinal de  Rohan  comme  chargé  de  la  part  de  la  reine  d'en 
faire  l'acquisition.  Ni  moi  ni  mon  associé  n'ayant  jamais 
traité  pour  cette  vente  avec  les  sieur  et  dame  de  la  Motte, 
nous  ne  pouvons  pour  cette  raison  rien  réclamer  d'eux  et 
nous  n'avons  aucun  litre  qui  nous  autorise  de  le  faire.  Ce 
serait,  d'après  l'avis  de  notre  conseil,  à  Mgr  le  cardinal  de 
Rohan  à  donner  cette  procuration,  puisque  c'est  lui  qui 
doit  avoir  délivré  le  collier  à  la  dame  de  la  Motte. 

Je  suis,  etc. 

Signé  :  Bôhmer  -. 

Les  joailliers  étaient  soutenus  par  Sainte-James, 
de  (pii  Fintérôt  se  trouvait  identique  au  leur,  puis- 


1.  Dossiers  Bolinior  et  Target,  Bibl.  v.  de  J'aris.  mss  de  la  réserve. 

2.  flihl.  V.  (le  J'aris,  niss  de  la  réserve,  doss.  Bdlimer. 


LA   CRÉANCE   DU    COLLIER.  347 

qu'il  avait  à  rentrer  dans  les  800000  livres  avancées 
par  lui  pour  l'achat  des  diamants;  mais,  à  la  con- 
frontation, mis  en  présence  du  cardinal,  le  finan- 
cier eut  honte  et  se  rétracta. 

Sans  attendre  la  sentence  du  Parlement,  qui 
devait  le  dégag'cr  vis-à-vis  des  Bôhmer  en  procla- 
mant son  innocence  et  en  le  déclarant  victime  d'une 
escroquerie,  le  prince  Louis,  avec  son  caractère 
généreux  et  sa  noblesse  d'esprit,  avait  tenu  à  indem- 
niser les  bijoutiers  du  tort  qu'ils  avaient  subi.  Son 
abbaye  de  Saint-Vaast  lui  donnait  un  revenu  de 
300  000  livres.  Il  les  offrit  aux  bijoutiers  jusqu'à 
extinction  de  la  créance  et,  par  surcroît,  toute  sa 
fortune  en  caution.  Bôhmer  et  Bassenge  estimèrent 
que  ce  n'était  pas  assez. 

Dès  le  premier  moment  la  reine  avait  fait  dire 
aux  Bôhmer  qu'elle  les  prenait  sous  sa  protection. 
«  Sa  Majesté  la  reine,  écrivent-ils  à  Breteuil,  n'écou- 
tant que  les  mouvements  de  son  ûme  généreuse  et 
sensible,  a  porté  la  bonté  au  point  de  nous  dire  elle- 
même  que  nous  serions  satisfaits,  que  notre  collier 
nous  serait  payé  ou  rendu  '.  » 

Les  bijoutiers  profitent  de  cette  disposition  pour 
faire  savoir  à  Breteuil  qu'ils  ne  peuvent  accepter  les 
propositions  du  cardinal  :  1°  parce  que  celui-ci  veut 
réduire  la  créance  de  1  600  000  livres  à  1  400  000  — 
on  a  vu  que  cette  réduction  avait  été  acceptée  par 
eux  antérieurement;  —  2°  parce  que,  en  cas  de  mort 
du  cardinal  avant  l'extinction  de  la  dette,  l'abbaye 
de  Saint-Vaast  recevant  un  autre  titulaire  qui  en 
loucherait  les  revenus,  ils  perdraient  ce  qui  rcste- 

1.  Dibl.  t\  de  Paris,  mss  de  la  ri'scrvc,  doss.  Bolmicr. 


348  L'AFFAIRE   DU    COLLIER. 

rail  à  payer.  D'ailleurs  les  biens  du  prince  Louis  ne 
sont-ils  pas  grevés  au  point  que  la  vente  n'en  suffi- 
rait pas  à  satisfaire  les  créanciers  hypothécaires? 
Les  Bohmer  entendent  être  favorisés  spécialement. 
Et  c'est  ce  qui  eut  lieu. 

Le  15  décembre  1785,  devant  M^  Margantin, 
notaire  à  Paris,  fut  passé  un  acte  par  lequel  le  car- 
dinal se  reconnaissait  débiteur  des  joailliers  pour  la 
somme  de  1  919  892  livres.  C'étaient,  pour  les  inté- 
rêts, 319892  livres  de  plus  que  les  1  OUI)  000  livres 
primitivement  stipulées.  La  somme  était  payable 
sur  les  revenus  de  Saint-Vaast,  de  trimestre  en  tri- 
mestre, à  partir  du  1"  avril,  et  par  les  soins  de 
Joseph  Liger,  fermier  du  cardinal  pour  lesdits 
revenus  à  raison  de  225  000  livres  par  an.  Le  der- 
nier des  versements  que  stipulait  le  contrat  devait 
de  la  sorte  être  effectué  le  l*^'"  janvier  1795.  Et  le  roi, 
par  faveur  particulière,  déclara  que  les  versements 
continueraient  de  se  faire  sur  les  fermages  de  Saint- 
Vaast,  jusqu'à  extinction  de  la  créance,  dans  le  cas 
même  où  le  cardinal  viendrait  à  mourir  auparavant. 

Les  Bohmer  transportèrent  leur  créance,  par  moitié 
à  Sainte-James,  en  extinction  des  800  000  livres  qu'ils 
lui  devaient  et  des  intérêts;  par  moitié*  à  Nicolas- 
Gabriel  Deville,  secrétaire  du  roi,  moyennant  deniers 
comptants.  Sainte-James  devait  être  payé  le  premier. 

Joseph  Liger,  fermier  du  cardinal,  versa  les 
sommes  suivantes  :Je  1"  juillet  178G,  à  Bohmer  et 
Bassenge,  56  250  francs;  du  1"  octobre  178G  au 
1«"'  avril  1787,  à  Sainte-James,  créancier  des  bijou- 
tiers, 158  590  francs.  Sainte-James  fit  à  cette  époque 

1.  Exactement  :  900  002  Ib. 


LA   CRÉANCE   DU   COLLIER.  349 

faillite  et  Liger  remit  encore  405  070  francs  à  ses 
créanciers.  Un  dernier  versement  de  50  000  francs 
fut  effectué  par  Liger  le  9  février  1790.  Total  des 
sommes  reçues  des  mains  de  Liger  par  les  Bôhmer 
ou  leurs  ayants  droit  :  669  910  francs. 

Survint  la  confiscation  des  biens  du  clergé  par  le 
gouvernement  révolutionnaire  et,  conséquemment, 
la  suspension  du  payement  des  fermages  à  Saint- 
Vaast.  Deville,  pour  se  couvrir,  s'empressa  de  mettre 
séquestre  sur  toutes  les  propriétés  des  Bôhmer  et 
sur  les  biens  de  Mme  Bôhmer,  caution  de  son  mari. 
La  crise  révolutionnaire  entravait  d'autre  part  tout 
commerce  de  bijouterie.  Les  Bôhmer  furent  ruinés. 
Et,  de  ce  moment,  ils  assiégèrent  l'Assemblée  natio- 
nale de  leurs  placets.  Oubliant  leur  déclaration, 
qu'ils  n'avaient  rien  à  réclamer  des  La  ]\Iotte,  ils 
demandent  à  être  indemnisés  sur  la  vente  de  leurs 
biens;  ils  demandent  qu'il  soit  fait  une  vente  de  ce 
qui  appartient  au  cardinal  à  titre  particulier,  de  ses 
meubles  et  objets  de  famille,  qui  ne  peuvent  être 
confisqués  comme  biens  du  clergé  ;  ils  réclament 
sur  ce  que  Rohan  possède  au  delà  du  Rhin  et  qui 
n'a  pu  être  pris  par  la  Révolution  :  le  dépôt  en  a  été 
opéré  dans  le  trésor  du  grand-duc  de  Bade  et  c'est 
là  qu'ils  vont  frapper  ;  ils  exigent  payement  du  roi 
et  de  la  reine,  de  la  reine  avec  menaces  ;  ils  récla- 
ment au  Trésor  national  l'acquittement  «  d'une 
créance  sacrée  et  que  les  décrets  mêmes  de  l'Assem- 
blée nationale  leur  assurent  '.  » 

Bôhmer   avait  vendu   sa   charge   de  joaillier  de 


1.  Ces  faits  et  citations  d'après  la  pétitiou  des  joailliers  à  l'Assein- 
bléc  nationale  (déc.  HOO,  Arch.  nat.,  I<^/4I15,  B)  et  d'après  le  dossier 
Biilinicr  {fiibl.  v.  de  J'aris,  nis.  de  la  reserve). 


3o0  L'AFFAIRE   DU   COLLIER. 

la  couronne  ^  Il  mourut  à  Stuttgart  le  18  sep- 
tembre 1794.  Sa  veuve  se  remaria  avec  son  associé 
Paul  Bassenge  -.  Ils  laissèrent  un  fils,  unique  héri- 
tier de  la  créance  commune,  Henry- Alexandre  Bas- 
senge.  Celui-ci  attaqua  les  hoirs  Liger  :  «  En  vain 
les  héritiers  Liger  voudraient-ils  se  couvrir  du 
séquestre  apposé  en  1790  sur  les  biens  de  Saint- 
Vaast  :  dire  n'est  pas  faire  et  séquestre  n'est  pas 
quittance.  Si,  dans  le  cours  d'une  révolution  trop 
orageuse,  le  sieur  Liger,  pressé  par  les  circons- 
tances, a  été  évincé  de  son  bail  par  les  circonstances 
indépendantes  de  sa  volonté,  s'il  n'en  a  joui  qu'en 
partie,  si  môme,  par  suite  de  sa  relation  avec  Son 
Éminence,  il  a  succombé  sous  la  faux  révolution- 
naire, il  n'en  suivrait  pas  nécessairement  que  ses 
héritiers  conserveraient  le  bien,  la  fortune,  et  nous 
osons  dire  plus,  le  pain  et  le  dernier  denier  de  l'or- 
phelin vivant  aujourd'hui  des  seuls  secours  de  la 
bienfaisance.  Si  Liger  est  mort  révolutionnairement, 
Bôhmer  et  Bassenge  sont  morts  de  chagrin  et  de 
misère,  ne  laissant  à  l'exposant  que  la  charité 
publique  pour  héritage.  » 

Le  '28  février  18:20,  le  duc  Louis  de  Riario-Sforza, 
colonel  de  cavalerie,  étant  aux  droits  de  Henry- 
Alexandre  Bassenge,  réclamait  les  biens  provenant 
du  cardinal  et  déposés  dans  la  caisse  du  grand-duc 
de  lîade.  Et  le  21  août  18i3,  la  première  chambre 
du  tribunal  civil  deja  Seine  avait  encore  à  débouter 


1.  1789,  31  déc.  Bohmcr  obtient  l'autorisation  de  vendre  sa  charge  de 
joaillier  de  la  couronne  à  Mcnière,  joaillier,  emploj'é  dans  le  service 
du  garde-meulile  de  la  couronne,  Arch.  7mt..  O'/'^Ol. 

■1.  Bôhmer  avait  épouse  Catlierine  Renaud  (contrat  du  23  juin  1168, 
devant  M'  Semillard.  à  Paris).  Catherine  se  remaria  avec  Paul  Bassenge 
âBâle,  le  -28  juillet  1796.  Elle  mourut  à  Dresde,  le  1-'  sept.  1806. 


LA   CRÉANCE   DU    COLLIER.  3'jl 

les  ayants  droit  de  Nicolas  Deville  d'une  demande 
relative  à  Textinction  de  la  dette  du  Collier  intro- 
duite contre  le  prince  Armand  de  Rohan-Rochefort, 
lég-ataire  de  Charlotte-Louise  Dorothée  de  Rohau- 
Rochelort,  légataire  du  prince  Louis  de  Rolian  '. 

1.  Gazette  des  Tribunaux,  1SJ3,  2  sept. 


i 


TABLE  DES  GRAVURES 


Portrait  de  Alarie-Antoinette,  pnr  Mme  Vigée-Lebnin. 

FKONTISPICE. 

Le  prince  Louis  de  Rohan,  cardinal  et  évèque  de  Stras- 
bourg   M 

Jeanne  de  Saint-Rémy  de  Valois,  comtesse  de  la  Motte...  57 

Le  «  salon  des  Singes  »,  décoration  de  Christophe  Huet..  80 

Buste  de  Caglioslro,  par  Houdon 87 

Ancien    hôtel    d'Orvillers,   cour    intérieure    et   escalier 

principal 101 

Nicole  Leguay,  dite  baronne  d'Oliva 147 

]\Iarc-Antoine-Nicolas,  comte  de  la  Motte loO 

Madeleine  BrilTault,  dite  Rosalie,  femme  de  chambre  de 

Mme  de  la  Motte 153 

Le  Collier  de  la  reine 172 

Lettre  de  cachet,  contresignée  par  le  baron  de  Rretcuil.  247 

Lorenza  Feliciani,  comtesse  de  Caglioslro 297 


23 


TABLE   DES   CHAPITRES 


I.  —  Les  Sources i 

II.  —  Au  seuil  de  la  cathédrale  de  Strasbourg....  Il 

III.  —  Le  prince  Louis Ib 

IV.  —  L'ambassade  de  Vienne 21 

V.  —  Marie-Thérèse 31 

VI.  —  Marie-Antoinette 31 

VII.  —  Jeanne  de  Valois 57 

VIII.  —  Le  comte  de  la  Motte 69 

IX.  —  Au  château  de  Saverne 79 

X.  —  Cagliostro 87 

XI.  —  Misère  de  Jeanne  de  Valois 109 

XII.  —  Autour  de  la  Cour 119 

XIII.  —  La  maison  de  la  comtesse 125 

XIV.  —  La  peine  du  cardinal  de  Rolian 131 

XV.  —  La  faveur  de  la  reine 141 

XVI.  —  La  baronne  d'Oiiva 1 17 

XVII.  —  Le  bosquet  de  Vénus 153 

XVIII.  —  Premiers   effets   des    bonnes   grâces    de    la 

reine 159 

XIX.  —  Délicate  énigme 1G7 

XX.  —  Le  collier 173 

XXI.  —  Un  supplément  aux  Mille  et  une  Nuits 183 

XXII.  —  Bette  d'Étienville,  bourgeois  de  Saint-Omer.  193 

XXIII.  —  Les  fiançailles  du  baron  de  Pages 207 

XXIV.  —  Le  coup  de  foudre 213 

XXV.  —  «  De  la  fange  sur  la  crosse  et  sur  le  sceptre.  »  237 


356  TABLE   DES    CHAPITRES. 

XXVI.  —  La  Bastille 2tl 

XXVII.  —  Les  préliminaires  du  jugement 261 

XXVIII.  —  Correspondance  secrète 273 

XXIX.  —  La  défense  et  les  défenseurs 271 

XXX.  —  «  Voilà  du  nouveau!  Voilà  du  nouveau!  »...  287 

XXXI.  —  Avant  le  jugement 291 

XXXII.  —  Mme  de  Cagliostro  en  liberté 297 

XXXIII.  —  Le  jugement 301 

XXXIV.  —  Triomphe  populaire 315 

XXXV.  —  La  douleur  de  la  reine 319 

XXXVI.  —  Les  magistrats 323 

XXXVII.  —  Ordres   d'exil 327 

XXXVllI.  • —  Bette  d'Étienville  romancier 333 

XXXIX.  —  L'exécution 339 

XL.  —  La  créance  du  collier 315 


Coulommiers.  —  Iiiip.  P.  BRODARD.  —  516-1901. 


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